‹ Montaigne chrétien; réflexions tirées de "Essais."Chapitre 67 sur 90 · MENSONGE · texte numérisé non relu

MENSONGE

C'est un vilain vice que le mentir, et qu'un ancien peinct bien honteusement, quand il dict que « c'est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de craindre les hommes : » il n'est pas possible d'en représenter plus richement l'horreur, la vilité, et le desreglement ; car que peult on imaginer plus vilain que d'estre couard à l'endroict des hommes, et brave à l'endroict de Dieu ?

Celuy qui dict vray, parce qu'il y est d'ailleurs obligé, et parce qu'il sert, et qui ne craint point à dire mensonge, quand il n'im-

porte à personne, il n'est pas véritable suffisamment.

Il ne fault pas tousjours dire tout ; car ce seroit sottise : mais ce qu'on dict, il fault qu'il soit tel qu'on le pense ; auhrement, c'est méchanceté.

En vérité, le mentir est un mauldict vice : nous ne sommes hommes, et nous ne tenons les uns aux aultres, que par la parole. Si nous en cognoissions l'horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu, plus justement que d'aultres crimes. Je treuve qu'on s'amuse ordinairement à chastier aux enfants des erreurs innocentes, tresmal à propos, et qu'on les tormente pour des actions tesmeraires qui n'ont n'y impression ny suitte. La menterie seule me semble estre celle desquelles on debvroit à toute instance combattre la naissance et le progrez : elles croissent quand et eulx ; et depuis qu'on a donné ce fauls train à la langue, c'est merveille combien il est impossible de l'en retirer :

par OÙ il advient que nous veoyons des honnestes hommes d'ailleurs, y estre subjects et asservis. Le mentir me semble encores pire que la paillardise.

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