PENSER A LA MORT
La mort est origine d'une aultre vie ; ainsi pleurasmes nous, ainsi nous cousta il d'entrer en cette cy, ainsi nous despouillasmes nous de nostre ancien voile en y entrant.
Le but de nostre carrrerre c'est la mort ; c'est l'object nécessaire de nostre visée : si elle nous effroye, comme est il possible d'aller un pas en avant sans fiebvre ? Le remède du vulgaire, c'est de n'y penser pas : mais de quelle brutale stupidité luy peult venir un si grossier aveuglement
On faict peur à nos gents seulement de nommer la mort ; et la pluspart s'en seignent, comme du nom du diable.
Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent ; de mort, nulles nouvelles ; tout cela est beau ; mais aussi, quand elle arrive ou à eulx, ou à leurs femmes, enfants et amis, les surprenant en dessoude et à découvert, quels torments, quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable ! vistes vous jamais rien si rabb^issé, si changé, si confus ? Il y fault prouveoir de meilleure heure.
Pauvre fol que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie ? Tu te fondes sur les contes des médecins ; regarde plustot l'eflfect et l'expérience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faveur extraordinaire : tu as passé les termes accoutumez de vivre. Et qu'il soit ainsi, compte de tes cognoissants combien il en est mort avant ton aage plus qu'il n'en y a qui l'ayent atteint : et de ceulx mesmes qui ont
anobly leur vie par renommée, fais en registre ; et j'entreray en gageure d'en trouver plus qui sont morts aVant qu'aprez trente cinq ans.
Combien a la mort de façons de surprinse f je laisse à part les fiebvres et les pleurésies.
Ces exemples si fréquents et si ordinaires nous passants devant les yeux, comme est il possible qu'on se puisse desfaire du pensement de la mort ?
Si c'estoit ennemy qui se peult esviter, je conseillerois d'emprunter les armes delà couardise : mais puisqu'il ne se peult, puisque qu'il vous attrape fuyant et poltron aussi bienqu'honneste homme, et que nulle trempe de cuirasse ne vous couvre, apprenons à le soustenir de pied ferme et à le combattre : et, pour commencer à luy oster son plus grand advantage contre nous, prenons voye toute contraire à la commune ; ostons luy l'estrangeté, praticquons le, accoustumons le : n'ayons rien si souvent en la
teste que la mort, à touts instants représentons la à nostre imagination et en touts visages ; au broncher d'un cheval, à la cheute d'une tuile, à la moindre picqueure d'espingle, remaschons soubdain : « Eh bien ! quand ce seroit la mort mesme !» et là dessus, roidissons nous, et nous efForceons. Parmi les festes et la joye, ayons tousjours ce refrain de la souvenance de nostre condition ; et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne nous repasse en la mémoire en combien de sortes cette nostre alaigresse est en butte à la mort, et de combien de prinse elle la menace.
Il est incertain où la mort nous attende : attendons la partout.
De vray, leshazards et dangiers nous approchent peu ou rien de nostre fin : et si nous pensons combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menacer le plus, de millions d'aultres sur nos testes, nous trouverons que, gaillards et iiebvreux, en la mer et en nos mai-
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sons, en la battaille et en repos, elle nous est égualement prez.
Il fault estre tousjours botté et prest à partir, entant qu'en nous est.