LETTRE DE MONTAIGNE SUR LA MOKT DE SON AMI LA BOETIE
Nous ayant recommendé les uns aux aultres il suyvit ainsin : « Ayant mis ordre à mes biens, encores me fauit il penser à ma conscience. Je suis chrestien, je suis catholique : tel ay vescu, tel suis je délibéré de clorre ma vie. Qu'on me face venir un presbtre ; car je ne veulx faillir à ce dernier debvoir d'un chrestien. »
Lors il feit appeler mademoiselle de Saint Quentin saniepce, et parla ainsi à elle : « Ma niepce m'amie, pour me descharger, Je t'ad-
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vertis d'estre premièrement dévote envers Dieu : car c'est sans double la principale partie de nostre debvoir, et sans laquelle nulle aultre action ne peult estre ny bonne ny belle; et celle là y estant bien à bon escient, elle traisne aprez soy, par nécessité, toutes aultres actions de vertu. Ne te laisse point emporter aux plaisirs : fuy comme peste ces folles privautez que tu veois les femmes avoir quelquesfois avecques les hommes; car, encores que sur le commencement elles n'ayent rien de mauvais, toutesfois petit à petit elles corrompent l'esprit, et le conduisent à l'oysifveté, et de là, dans le vilain bourbier du vice, Croismoy : la plus seure garde de la chasteté à une fille, c'est la sévérité. Je te prie, et veulx, qu'il te souvienne de moy, pour avoir souvent devant les yeulx l'amitié que je t'ay portée ; non pas pour te plaindre, et pour te douloir de ma perte, et cela deflfends je à tous mes amis tant que je puis, attendu qu'il sembleroit qu'ils
faussent envieux du bien, duquel, mercy à ma mort, je me verrai bientost jouissant; et t'assure, ma fille, que si Dieu me donnoit à cette heure à choisir, ou de retourner à vivre encores ou d'achever le voyage que j'ai commencé, je serois bien empesché au chois. Adieu, ma niepce m'amie. »
Et puis appella mon frère de Beauregard : « Monsieur de Beauregard, luy dict il, je vous mercie bien fort de la peine que vous prenez pour moy. Vous voulez bien que je vous descouvre quelque chose que j'ay sur le cœur à dire? » De quoy quand mon frère luy eut donné asseurance, il suyvit ainsi : « Je vous jure que de touts ceulx qui se sont mis à la reformation de l'Eglise, je n'ay jamais pensé qu'il y en ayt eu un seul qui s'y soit mis avecques meilleur zèle, plus entière, sincère et simple affection, que vous : et crois certainement que les seuls vices de nos prélats, qui ont sans doubte besoing d'une grande correction, et quelques
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imperfections que le cours du temps a apporté en nostre Eglise, vous ont incité à cela. Je ne vous en veulx, pour cette heure, desmouvoir ; car aussi ne prie je pas volontiers personne de faire quoy que ce soit contre sa conscience : mais je vous veulx bien advertir qu'ayant respect à la bonne réputation qu'a acquis la maison de laquelle vous estes par une continuelle concorde, maison que j'ay autant chère que maison du monde (mon Dieu, quelle case, de laquelle il n'est jamais sorty acte que d'homme de bien!), ayant respect à la volonté de vostre père, ce bon père à qui vous debvez tant, de vostre bon oncle, à vos frères, vous fuyiez ces extrsmitez : ne soyez point si aspre et si violent; accommodez vous à eux : ne faites point de bande et de corps à part; joignez vous ensemble. Vous veoyez combien de ruynes ces dissensions ont apporté en ce royaume ; et vous responds qu'elles en apporteront de bien plus grandes. Et, comme vous estes sage et bon.
gardez de mettre ces inconvénients parmy vostre famille, de peur de luy faire perdre la gloire et le bonheur duquel elle a jouï jusques à cette heure. Prenez en bonne part, monsieur de Beauregard, ce que je vous en dis, et pour un certain tesmoignage de l'amitié que je vous porte : car pour cet effect me suis je réservé, jusques à cette heure, à vous le dire, et, à l'adventure, vous le disant en Testât auquel vous me veoyez, vous donnerez plus de poids et d'auctorité à mes paroles. » Mon frère le remercia bien fort.
Le mardi matin, monsieur de La Boëtie demanda son presbtre, pour l'aider, dict il, à faire son dernier office chrestien, Ainsin, il ouït la messe, et feit ses pasques. Et comme le presbtre prenoit congé de luy, il luy dict : « Mon père spirituel, je vous supplie humblement, et vous et ceulx qui soubs vostre charge, priez Dieu pour moy. Soit qu'il soit ordonné, par les tressacrez thresors des desseings de Dieu, que
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je finisse à cette heure mes jours, qu'il ayt pitié de mon ame, et me pardonne mes péchez, qui sont infinis, cnmme il n'est pas possible que si vile et si basse créature que moy aye peu exécuter les commandements d'un si hault et si puissant maistre: Ou, s'il lui semble que je face encores besoing par deçà, et qu'il veuille me reserver à quelque aultre heure, suppliez le qu'il finisse bientost en moy les angoisses que je souffre, et qu'il me face la grâce de guider doresnavant mes pas à la suyte de sa volonté, et de me rendre meilleurque jen'ay esté. » Sur ce poinct, il s'arresta un peu pour prendre haleine ; et voyant que le presbtre s'en alloit, il le rappela et luy dict : « Encores veulx je dire cecy en vostre présence : Je proteste que comme j'ay esté baptizé, ay vescu, ainsi veulx je mourir soubs la foy et religion que Moïse planta premièrement en Aegypte; que les pères receurent depuis en Judée; et qui de main en main, par succession de temps, a esté apportée en
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France. » Il sembla, à le veoir, qu'il eust parlé encores plus long temps, s'il eust pu : mais il finit, priant son oncle et moy de prier Dieu pour luy : une heure aprez, ou environ, me nommant une fois ou deux, et puis tirant à soy un grand soupir, il rendit l'ame.
DERNIER ACTE DE FOI LETTRE d'Etienne pasquier sur la mort