DIEU
Nous disons bien, Puissance, Vérité, Justice : ce sont paroles qui signifient quelque chose de grand; mais cette chose là, nous ne la voyons aulcunement, ny ne la concevons. Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu ayme, ce sont toutes agitations et esmotions qui ne peuvent loger en Dieu, selon nostre forme; ny nous, l'imaginer selon la sienne. C'est à Dieu seul de se cognoistre, et interpréter ses ouvrages ; et le faict nostre langue improprement, pour l'avaller et descendre en nous, qui sommes à terre couchez.
Quand nous disons Que l'infinité des siècles, tant passez qu'à venir, n'est à Dieu qu'un instant ; Que sa bonté, sapience, puissance, sont mesme chose avecques son essence ; nostre parole le dict, mais nostre intelligence ne l'appréhende point. Et toutesfois, notre oultrecuidance veult faire passer la Divinité pas nostre estamine ; et de là s'engendrent toutes les resveries et les erreurs desquelles le monde se treuve saisi, ramenant et poisant à sa balance chose si esloingnee de son poids. Qu'est-il plus vain que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures! le régler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix! et nous servir, aux despens de la Divinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pieu despartir à nostre naturelle condition ; et, parce que nous ne pouvons estendre nostre veue jusques en son glorieux siège, l'avoir ramené çà bas à nostre corruption et à nos misères? sa condition est trop haultaine, trop esloingnee et
trop maistresse, pour souffrir que nos conclusions l'attachent et la garottent. Ce n'est point par nous qu'on y arrive, cette route est trop basse : nous ne sommes non plus prez du ciel sur le mont Cenis, qu'au fond de la mer.
DIEU MANIFESTÉ PAR LA CRÉATIOl^
Est-il pas croyable que toute cette machine n'ayt quelques marques empreintes de la main de ce grand architecte, et qu'il n'y ayt quelque image ez choses du monde rapportant aulcunement à l'ouvrier qui les a basties et formées. Il a laissé en ces haults ouvrages le charactère de sa divinité, et ne tient qu'à notre imbécillité que nous ne les puissions descouvrir : c'est ce qu'il nous dict luy même, « Que ses opérations invisibles il nous les manifeste par les visibles. » Ce seroit faire tort à la bonté divine, si l'univers ne consentoit à nostre créance : le ciel, la terre,.
les éléments, nostre corps et nostre ame, toutes choses y conspirent; il n'est que de trouver le moyen de s'en servir; elles nous instruisent, si nous sommes capables d'entendre ; car ce monde est un temple tressainct, dedans lequel l'homme est introduict pour y contempler des statues, non œuvrees de mortelle main, mais celles que la divine pensée a faict sensibles, le soleil, les estoiles, les eaux et la terre, pour nous représenter les intelligibles. « Les choses invisibles de Dieu, dict sainct Paul, apparoissent par la création du monde, considérant sa sapience éternelle, et sa divinité, par ses œuvres. »