CHAPITRE II
INFLUENCE DE lkIONTAIGNE SUR LES Essais DE [3ACON kI) Dans presque tous les ouvrages de Bacon, à des degrés différents et sous des formes diverses, on retrouve des soucis de moraliste : il est bien par là et de son pays et de son temps, biais l'ouvrage où se montre le mieux en lui le moraliste, c'est assurément son recueil d'tEss«is. Aussi est-ce dans ce recueil que, comme il était naturel, les commentateurs ont recherché surtout l'influence de Montaigne. Je crois qu'ils ont eu le tort de ne pas s'occuper assez des dates et que leurs conclusions en ont été faussées.
La première édition des Essais de Bacon a été publiée en 1597- Mais dans deux des éditions postérieures, données en I612 et en 625, Bacon les a considérablement modifés et augmentés. En volume, les premiers Essais représentent à peine la douzième partie des derniers. Vingt-huit années séparent la première uvre des derrières additions, et ce sont ,,ingt-huit années d'une extraordinaire activité tant dans la vie politique que dans la contemplation scientifique. Il est trop clair qu'il serait artificiel de considérer d'ensemble, conme si elles formaient un bloc, ainsi qu'on () Rappelons quelques dates qu'il est indispensable d'avoir présenles à l'esprit pour suivre cette étude.
Les Essais de Bacon ont paru en trois fois : l'édition de 597 ne compte que dix courts essais; celle de (2 en porte le nombre à BS" celle de 625 à 57.
L'Ad,ancemcnt o/ l«armng (en anglais), qui est la première forme de l'Instauratio tagÆtd, est de 16o 5. L'Instauratio magna comprend deux parties : le ,\'ooE,um organum, en deux livres, presque entièrement nouveaux qui parurent en 62o; le De augmentis qui reproduit en latin lAd7'ancement o[ learning en y insérant quelques additions importantes et en divisant la matière en neuf livres au lieu de deux; il est de 1623 .
Nous nous référons pour Bacon, à l'édition de James Spedding, Robert Leslie, Ellis, Duglas Denom Heath, de 1858 , Londres. Pour les Essais on trouvera au tome VI de cette 6dition les textes de 5q7. ' et 1625, qu notts nott. proposons d'étudier successivemem. Les cita-
MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE
l'a fait jusqu'à présent, des idées qui ont jailli à des époques si différentes, et qui ont été inspirées par des cir'onstances si vaiiées. Nous nous priverions ainsi du moyen d'étude le plus précieux, celui qui peut nous donner les résultats les plus exacts. Il nous faut donc chercher, dans chacune des trois éditions successivement, si l'influence de Montaigne y est sensible. I.- Prenons d'abord la première édition, celle de I597: avant de l'ouvrir, nous sommes frappés par 1« titre Les Essais de Fancis Bacon. Voilà qui nous enseigne que certainement il avait déjà lu les Essais de Michel de Montaigne ; cette lecture même l'a probablement frappé puisqu'il en accepte ainsi le patronage, et, à priori, nous sommes disposés à penser qu'il a beaucoup pris à l'ouvrage français.
L'hypothèse d'une rencontre fortuite entre Bacon et Montaigne, chacun d'eux ayant indépendamment imaginé ce méme titre pour des ouvrages de même genre, est si invraisemblable qu'elle est à négliger. Celle d'un modèle commun, un modèle italien par exemple, qui aurait suggéré à tous les deux cette même appellation, serait assez probable à première vue étant donnée l'abondance des emprunts que, à cette époque, et la France et l'.Angleterre font à l'Italie ; mais malgré de longues recherches, je n'ai rien trouvé dans la littérature italienne du seizième siècle qui porte le nom de Saggi ou qui puisse le suggérer. Reste l'hypothèse d'un emprunt à Montaigne, seule admissible. Sans doute aucune traduction anglaise des Essais n'existait encore : la première, celle dont se servira Shakespeare, est celle de FIorio, qui date de 16o3; mais Bacon. qui était venu en France, savait le
tions sont empruntées à la traduction Riaux (Paris 1843), mais nous .rotons soin d'y introduire la distinction entre les trois éd;, successives dont le traducteur n'a pas tenu compte. Je ne connais aucune traduction française de la première édition; la seconde a été traduire par Beaudouin en 1619 (Paris, I vol. in-8o). Réimprimé en 1626 in-i2, i633 , i636 , i637 , antérieurement ì l'apparition de la troisième : la troisième se trouve dans toutes les traductions de Bacon.
SUR FRANÇOIS BACON? 21 français. Il nomme dans ses ouvrages Du Bartas (1), Commynes (2) à plusieurs reprises, d'autres encore. Plusieurs fois aussi il cite des proverbes français, aussi bien dans son [nstattratio magna (3) que dans ses Essais (.41. Il écrivait même le français, et la littérature française érait à sa disposition, non moins que l'italienne et l'espagnole. Or, s'il n'existe pas encore de Montaigne anglais, en revanche, en I q9(;, le Montaigne français est déjà singulièrement répandu: lëdition de x59, la première, complète, est probablement la huitième édition publiée, et dès avant cett, date l'influence de Montaigne est déjà sensible chez plusieurs écrivains français, tels que Guillaume Bouchet, saint François de Salles, du Vair, Florimond de Raimond. On la sent mëme au-delà des frontières chez Juste Lipse. Rien de surprenant donc à ce que les Essais aient déjà pénétré en Angleterre. Nous avons vu qu'Antony Bacon les avait peut-être rapportés de Bordeaux ou reçus de ses amis bordelais '.5), et qu'il put les faire lire à son frère Francis, si celui-ci ne les connaissait pas déjà. Faudrait-il voir un acte de reconnaissance dans ce fait que Francis lui dédia la première édition de ses propres Essais en I.q97 ? J'insiste sur ces faits parce que, le livre ouvert, une surprise nous attend: nous n'y trouvons presque rien qui rappelle Montaigne. Trois ou quatre des dix titres de chapitres font penser, il est vrai, à quelques-uns des Essais français qui sont parmi les plus connus: le second, O/discoztrse, qui dans la langue du temps signifie conversation; le septième, O/¢ healh, qui fait sc, n- () Ed. Spedding, tome I, 449.
(2) Id., VI, 439- (3) Ct Livre VI, ch. 3- (4) Ct. Les essais : of Fortune, of Vain glory. (5) Aucun emprunt n'est assez précis pour qu'on puisse déterminer quelle édition de Moataigne Bacon avait entre les mains lors de la composition de ses premiers essais. Toutefois si l'essai O/ discourse a quelque relation avec l'essai de Montaigne, De la con2,ersatiot, qui est le huitième du troisième livre, il en résulte qu'il a connu une des dernières éditions parues alors, soit celle de 588 soit celle de 505, puisque ce sont les seules qui c6ntiennent le troisième livre,
22 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE ger aux ironies de Montaigne contre les médecins, l.e huitième O] honour and reputation ,..I , Mais il n'y a guère que les titres qui se ressemblent. Voyez le dernier de ces chapitres, par exemple, O] Honour and Reputcttion (2), et rapprochez-le du seizième essai du second livre de Montaigne, De la gloire : Montaigne a pour fin de nous faire sentir toute la vanité de la gloire et ajoute que si, néanmoins, on peut tirer quelque profit de cette duperie pour contenir les mauvais princes, il le faut faire sans hésiter ; Bacon se place à un tout autre point de vue : sans examiner si l'amour des hommes pour la gloire est raisonnable ou non, il cherche et énumère les moyens les plus sflrs que nous ayons de l'acquérir, parce qu'il sait que pour faire son chemin parmi les hommes, elle est d'une singulière utilité. Est-ce une réplique au chapitre de Montaigne, la réplique d'un homme d'action très ambitieux au philosophe qui épluche des idées dans la solitude de sa « librairie » ? Il est possible, mais rien n'invite sérieusement à le croire. En tous cas, ici, ce serait uniquement par contraste et par opposition d'idées que Montaigne aurait influé sur Bacon.
Pour ce qui est de. la santé Regiment o health (3), Bacon, en homme de science qu'il est, croit aux médecins et à la médecine; il donne des indications pour bien choisir l'homme à qui l'on veut confier le soin de son corps, tandis que Montaigne prétend n'en écouter aucun. Montaigne raille les médicaments, Bacon croit tellement à leur efficacité qu'il en prend non seulement lorsu'il est malade, mais même en santé, afin qu'en temps de maladie son corps soit disposé à les récevoir. Sans doute sur un point capital il y a accord entre eux: c'est qu'avant tout il faut s'observer, connaître son propre tempérament, profiter de
,) Comparer chez MontaiKne les essais III, vn, De l'art de con],:rcr. II, XXXVl, De la ressemblance des ntants aur 'res; Il. XVll, De la gloire.
t2) Bacon, édit. Spedding, t. VI, p. 53 ,.
) Bacon, édit. Spedding, t. VI, p. 53 o.
SUR FRANÇOIS BACON? 23 ses expériences individuelles: peut-être la lecture de Montaigne a-t-elle aidé Bacon à dégager cette idée-là, mais cela non plus, rien n'invite à le croire, et en tous cas là se limiterait l'influence sur cette question qui était capitale pour ces deux malades. Les autres traces d'influence que je relève sont aussi généraks, moins précises encore. Faut-il entendre un écho de Montaigne dans des sentences comme celles-ci: « On rencontre assez d'hommes qui dans la conversation, sont plus jaloux de faire parade de la fécondité de leur esprit et de montrer qu'ils sont en état de défendre toute espèce d'opinion et de parler pertinemment sur toute sorte de sujets, que de faire preuve d'un jugement assez sain pour démêler promptement le vrai d'avec le faux: comme si le vrai talent en ce genre consistait plut6t à savoir tout ce que l'on peut dire que ce qu'on doit penser. Il en est d'autres qui ont un certain nombre de lieux communs et de textes familiers sur lesquels ils ne tarissent point, mais qui hors de là sont réduits au silence, genre de stérilité qui les fait paraître monotones et qui les rend d'abord ennuyeux puis fort ridicules dès qu'on découvre en eux ce défaut. »
Montaigne a fait souvent de charmants portraits de ces pédants qui ne citent qu'Aristote dans la conversation, dont la robe et le latin font toute l'autorité. Je ne cite pas, parce qu'il faudrait trop citer, et aussi parce que je sens que la sentence de Bacon se réfère plus au tour intellectuel de Montaigne qu'à telle phrase particulière (I).
Deux ou trois rapprochements de ce genre au plus, aussi imprécis que celui-là, seraient encore possibles, et voilà tout. Pour le fond notre récolte est donc très maigre: visiblement (I) Sur ce sujet de la conversation, outre cet essai Cf. le De Au.çmenris I er chap. livre VIII et des Short notes lot oic,il con'«rsationç ouvrage posthume qu'on estime être de Bacon et qu'on trouvera dans l'Od. Spedding, tome VII, page to 5. On se convaincra aisément qu'à prooos de ce sujet Bacon ne doit pas grand'chose à Montaigne. Il semble qu'il sïnsl»ire davantage d'écrivain Italiens spécialement de P, aldassare Casti-
24 IIONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE très peu des idées morales exprimées par Bacon viennent de Montaigne. Si nous regardons maintenant la forme, c'est une opposition radicale que nous constatons. Il n'y a rien de dvant, d'animé, de personnel comme un essai de Montaigne, au moins dans les deux dernières formes, celles des éditions de 1588 et 1595- Sans cesse un exemple, une anecdote viennent animer la dissertation morale et attachent à des images concrètes l'attention du lecteur. C'est toujours sur des faits psychologiques soigneusement racontés dans le détail, tant6t pris aux histoires, tantôt puisés dans l'observation personnelle que Montaigne disserte. Les caprices de la composition chez lui ont toute la souplesse et toute la vie de la conversation. Les dix essais de Bacon, au contraire, apparaissent comme dix collections de petites recettes sèches, jetées presque pêle-mêle les unes sur les autres, sans un fait qui les éclaire, sans une anecdote qui repose. Il faut en donner un exemple afin qu'en sente le contraste complet entre les deux manières. Qu'on veuille bien songer, en lisant ce début du chapitre Sur les dépenses, à ce que Montaigne a dit du même sujet dans l'essai De la vanité et surtout au ton sur lequel il en parle: il n'est besoin d'aucun commentaire.
Des dépenses (I).
Les richesses ne sont de vrais biens qu'autant qu'on les dépense, et que cette dépense a pour but l'honneur ou fl'e bonnes actions ; mais les dépenses extraordinaires doivent étre proportionnées à l'importance des occasic,ns reCes qui les nécessitent, car il est tel cas où il faut savoir se dépouiller de ses biens, non seulement pour mériter le ciel, mais aussi pour le rvice et l'utilité de sa patrie. Quant à la dépense journalière, chacun doit la proportionner à ses propres biens, et la régler uniquement sur ses revenus en les afl'ministrant de manière qu'ils ne soient pas gaspillés par la négligence ou la friponnerie des domestiques. Il est bon aussi «te la régler dans son imaginàtion sur un pied beaucoup plus haut que celui où l'on veut la mettre réellement, afin que le total paraisse toujours au-dessous de ce qu'on avait imaginé. C n'est rien glione dans son Cortegiano. Les gestes, les formes, voilà surtout ce qui paraît attirer son attention.
(0 Bacon, éd. Spedding, tove X'I, p. 529, tr0duction Riaux, tome II, page
SUR FIANÇOIS BAÇON? 25 moins qu'une bassesse de grands signeurs d'entrer fans le détail de leurs affaires ; et si la plupart d'entre eux ont tant de répugnanue pour les soins de cette espèce, c'est beaucoup moins par négligence que pour ne pas s'exposer au chagrin qu'ils ressentiraient s'ils les touvaient fort dérangées. Ceux qui ne veulent pas gérer eux-mêmes leurs affaires et veulent s'épargner cet embarras, n'ont d'autres ressource que clle de bien choisir les personnes qu'ils chargent de leurs intérëts, avec la précaution de les changer de temps en temps, les nouveaux venus étant plus timides et moins rusC. Lorsqu'on a dessein de liquider son bi,:n, on peut nuire sa fortune en le faisant trop vite comme en le faisant trop lentement ou trop tard, car on ne perd pas moins en se h;,tant trop de vendr qu'en empruntant 'e l'argent à gros intérëts. Cehli qui a un vrai désir de rétablir ses affaires ne doit pas ngliger les plus petits objets, il est moins honteux de retrancher les petites dépenses que de s'abaisser à de petits gains. A l'égard de la 'épense journalière, il faut la régler de façon qu'on puisse toujours la soutenir sur le mëme pied qu'en commençant ; ce,pendant on peut dans les grandes occasions, qui sont assez rares, se permettre un peu plus de magnificence qu'à l'ordinaire.
La traduction un peu diffuse, ne nous laisse apercevoir que fort imparfaitement l'allure très ramassée, presque lapidaire du texte angIais, dans lequel la plupart de ces conseils affectent la forme de courtes maximes très denses. Ce qu'elle permet de voir à tout le moins c'est qu'un essai de Bacon, j'entends un essai de la première édition, n'est qu'une collection de sentences pratiques, toutes nues, décharnées, dépouillées de toutes les circonstances vivantes qui les ont suggérées à l'auteur, sans exemples, sans explications, sans justifications; çà et là on aperçoit la velléité de classer ces sentences sous divers chefs, de rapprocher l'une de l'autre celles qui par la similitude de leur objet semblent s'appeler, mais elle se dément vite: ce qm frappe dans l'ensemble, c'est l'absence totale d'ordre. Chez Montaigne il n'y a qu'une composition fragmentaire, mais les différentes pièces s'agrègent les unes aux autres par des associations aisées, qui suivent le mouvement naturel de la pensée; chez Bacon il y a simple juxtaposition de pensées vraiment très peu dépendantes les unes des autres, unies seulement par l'idée très générale qu'exprime le titre de l'essai.
26 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE
Nous autres lecteurs du vingtième siècle, à peine avons-nous lu deux de ces amas de maximes que la lassitude nous gagne, et nous nous étonnons qu'on ait demandé une seconde édition d'un pareil ouvrage. Je parle (qu'on ne l'oublie pas) des premiers essais, et de ceux-là seulement. Nous n'y voyons pas un livre à lire mais tout au plus un recueil de réflexions, je dirais presque de comprimés de raison pratique, où l'on peut puiser de temps à autre un sujet de méditation. Si j'avais cité au lieu du chapitre Des dépenses, celui Des élt«des ou celui De la conversalion, cette impression se dégagerait plus fortement encore. Les idées morales ont tant de fois passé et repassé dans nos esprits que toutes sèches elles n'éveillent plus notre curiosité; elles ne valent que dans la mesure où l'auteur, par des faits, des démonstrations, des explications, sait les mettre en valeur et comme les ressusciter. Le lecteur collabore toujours avec l'auteur, mais lui laisser toute cette tche d'illustration c'est trop lui demander : en somme, c'est dans la mesure où nous saurons par notre expérience, par notre imagination, enrichir et vivifier les maximes de Bacon que chacun de nous y trouvera de l'intérét.
Sur ce point comme sur bien d'autres il nous est malaisé de nous replacer dans l'état d'esprit des hommes du seizième siècle. Le seizième siècle, aussi bien en Angleterre, ou l'on accueille si largement les littératures italienne et française, qu'en France et en Italie, s'est plu à manier les idées morales, à les présenter sous toutes les formes. Quelques années après ses Essais, Bacon, imitant en cela les Italiens, écrira son De Sapieutia vete'um, où il recherche avec une ingéniosité souent plaisante un sens allégorique dans les mythes antiques; le plus souvent c'est un sens moral qu'il découvrira sous leurs voiles. Le même goflt amène partout un renouveau de jeunesse pour les fables d'Esope et de ses continuateurs. Et les sentences toutes sèches n'ont pas moins de succès que les apologues et les mythes moralisés, témoin tant de florilegia d'auteurs, anciens qui s'impriment partout, et des
SUR FRANÇOIS BACON? 7 uvres originales fort bien accueillies telles que, en France, les Pvovevbes de Baïf (I)et les quatrains stoïciens de M. de brac (2). En Italie les conseils et avis de Guichardin ¢.3), de Lottini (4), de Sansovino (5) Ceux-là sont les véritables modèles de Bacon, ce n'est pas Montaigne. Bacon est bien là en accord avec le goût de son temps.
Ces faits rappelC, on comprendra très aisément, je crois, le succès de ces premiers lïssais Par le caractère très pratique, trè positif de. oes conseils, qu'on a certainement noté dans le chai»itre Des dépcîtses, il a renouvelé pour ses contempç, rain un gcnre fort en vogue. Les sentences morales s'inspiraient surtout philosophie ancienne et des Pèrcs; clles avaicnt une tendance marquée à prêcher surtout la vertu, à parier de la douleur, de mort, de la science; Bacon parle an public dc la manibre dc ouverner sa fortunc, il lui dit comment on s'assurc la réputation, comment il faut répondre aux sollicitcurs. l s'adresse aux intérêts les plus immédiatement sensibles. Montaigne avait renouvelé la leçon morale du seizième siècle; Bacon le fait aussi, mais à sa manière, et sa manière est tout autre que celle de Montaigne et, plus que Montaigne, il se contente des cadres traditionnels du genre.
En résumé, une forme tout autre, qui semble ignorer l'oeuvre de Montaigne et se rattache à un mouvement différent; pour le fonds, trois titres sur dix et trois ou quatre pensées qui rappellent de très loin Montaigne, de si loin mëme qu'il n'y a aucunement lieu d'y voir des réminiscences, voilà tout ce que nous trou- () Les mimes, eseignemen et proverbe de Jan Antoie de Baïl. Paris 576, in-z, l'éd. de 597 est augmentée du double. (2) Cinquante quatrahts, conlemnt ",bréceptes et enseignemens t«tiles hour la vie de l'homme, Paris et Lyon '574- (3) Plu consigli e avoE,ertimotti, in materia di rehublica et di rioE,ata. Paris Morel i576 , in-4 o.
(4) A,vertimetti ci,ili tti Jl. Gioc. Franc. LottiM : Firenze 574, in-4 °. (5) Sansovino réunit les deux uvres précédentes et y joint ses propres maximes dans un ouvrage publié à Venise en ,588 sous le titre de : Proîhositioni : overo consideralioni di stato...
25 IIONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE vons si nous comparons ces deux ouvrages qui portent le mëme titre. Ajoutons que deux courts traités complètent le petit volume de Bacon, les Méditations sacrées, et les Couleurs du bien et du mal: or, ni dans l'inspiration biblique de l'un, ni dans le souci " i de rheteur qui a fait ecr re le second, ni dans les matières contenues dans l'un et dans l'autre (I), je ne trouve l'influence de lkontaigne. En somme, en I597, Bacon adopte le titre d'Essais, ce qui semble indiquer qu'il va s'inspirer de Montaigne, et néanmoins il reste tout à fait indépendant de lui. A une époque où l'imitation est si courante, et souvent si servile, n'y-t-il pas là quelque chose de très surprenant ?
La raison de cette constatation inattendue pourrait bien ëtre que son ouvrage était déjà écrit lorsque Bacon a lu Montaigne. Si seulement nous avions pu prouver que c'est l'édition complète, cclle de 595, qu'il a connue, par le rapprochement des dates l'hypothèse serait rendue assez vraisemblable, car la préface de Bacon est du mois de janvier 597- Elle reste possible, mais indé. montrable. En tout cas ce qui me paraît très probable, c'est que Bacon avait sa méthode arrëtée avant de connaître celle de son devancier.
N'oublions pas qu'il n'est plus un adolescent : il a 36 ans ; s'il n'a rien publié il a beaucoup travaillé. Au sixième livre de son De Augmentis, celui où il traite de la rhétorique, il a inséré un recueil de lieux communs sur bon nombre de sujets moraux et politiques qui reviennent fréquemment dans les discours. Le but est de mettre à la disposition de l'orateur sur tout sujet qui se présente un trésor d'arguments pour et contre et, pour ce motif,
() Peut-étre cependant est-ce avec raison que Fitzgerald a été frappé de la ressemblance des deux expressions que voici : Bacon: « Proceeding and resolving in all actions is necessary : for, as he sayeth well, hot to resoh-e is to resolve (Colours o/gooà anà ez, il, IV). Montalgne: « parfois c'e bien choisir de ne choisir pas ,, III, IX, t. VI. 82). Vo:r miss Xorton, The Spirit o¢ Montaigne, p. , et Bacon, éd. Spedding, t. VII, p 8.
sur 'RANÇOIS BACON? 29 sur chaque matière il donne une série d'idées pour et une série d'idées contre; par exemple, sur le sujet de la richesse, il indiquera trois ou quatre lieux communs pour la défendre contre ses contempteurs, autant pour attaquer ceux qui la recherchent avec une excessive avidité.
Ce qu'il m'importe de noter pour l'instant, c'est q'il déclare à plusieurs reprises et avec insistance que c'est au temps de sa jeunesse qu'il a réuni ces collections; c'est qu'en second lieu chacun de ces lieux communs est présenté sous forme de sentence, exactement comme sont les conseils de ses Essais. Il en explique lui-mëme la raison: il faut que ces idées soient faciles à retenir et faciles à manier, et pour cela qu'elles se présentent comme de petites pelotes de pensées que, le cas éhéant, on n'aura plus qu'à dévider avec éloquence. Voilà pour la forme l'origine des Essais de Bacon: il faut que ces conseils, pour être fructueux, se retiennent aisément eux aussi. On les mettra donc en maximes. Et quant au procédé de composition, il sera le même- à mesure que, soit une expérience, soit une lecture lui suggérera quelque réflexion, il la placera dans sa classe, avec les autres de mëme genre. Voici un sentence qui visiblement est inspirée par Sénèque, cette autre (et il en est beaucoup de cette sorte dans l'essai Des alCenses) a été suggérée par un accident de la vie quotidienne. La seule différence est qu'il n'est plus question ici d'étoffer des discours d'apparat mais de diriger la vie. Il y faut des pensées plus solides, et qui proviennent plus de l'expérience, moins des livres.
Je pense donc que l'ouvrage de Bacon était déjà déterminé dans sa pensée, peut-être même écrit, lorsqu'il a connu celui de Montaigne. C'est sous d'autres influences qu'il l'a conçu. La lecture de Montaigne ne l'en a. pas moins frappé; peut-être lui a-t-elle suggéré quelques maximes comme d'autres lectures l'avaient fait; elle a pu même incliner ses préoccupations ,ers certains sujets, bien que cela soit fort incertain; les moralistes,
30 MON'IA1GNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE quelque illimité que soit leur domaine, aborderont toujours les mêmes questions, et il n'y a rien à conclure de ce que deux d'entre eux ont traité les mêmes problèmes. Certainement il a apprécié hautement l'enquête morale de Montaigne. Il a aperçu que, comme lui, Montaigne donnait au public les fruits de son expérience, de ses méditations, de ses lectures. Il a pu penser aussi que la modéstie du titre imaginé par Montaigne conviendrait singulièrement aux dix naigres chapitres qui composent cette première édition, et c'est pour ces motifs qu'il a adopté l'appellation d'lEssais. Plus tard l'influence de Montaigne ne se bornera pas à si peu de chose. Nous allons en suivre le progrès d'édition en édition.
11. -- Dans la deuxième édition () qui fut publiée quinze ans plus tard, il n'est encore que médiocrement sensible. Les dix chapitres primitifs ont reçu quelques additions peu importantes, et vingt-huit nouveaux essais sont venus se joindre à eux. Le livre est devenu cinq fois plus volumineux, mais dans la plupart des chapitres le caractère n'en est guère changé. C'est que Bacon, encouragé par le succès qui approuvait sa méthode, pour beaucoup de ces enrichissements recourut à ces petites collections de sentences qu'il avait constituées dans sa jeunesse et qui étaient destinées à étoffer des compositions oratoires. Il les avait publiées, au lnoins en partie, quelques années plus t6t, en 6o 5, dans son Advancement o learning. Cela ne l'empëcha pas de les reprendre parfois textuellement. Presque toutes portaient sur des sujets de morale ou de politique, fort peu sur des questions juridiques, si bien qu'elles étaient tout à fait aptes à remplir ce nouvel office. ans doute ces maximes réunies en vue de soutenir à volonté le pour et le contre en toutes causes, ne peuvent pas toujours s'harmoniser parfaitement ensemble : n'importe, il suff, ra de rejeter celIes qui ne s'adaptent pas avec l'idée direc-
(I) J'entends l'éd. augmentée de I612, dont on trouvera la reproduction dans l'éd. Spedding, tome VI, page 543-
SUR FRANÇOIS BACON ? 3 I trice, ou de les présenter comme des opinions fausses à combattre.
Plusieurs des essais qui paraissent pour la première fois dans l'édition de 1612 sont bâtis presque uniquement avec ces sentences (I) prises à l'Advancement o1' learning ; tels sont les essais 01' praise, 0" delaie, 0" 'ortune; d'autres leur doivent beaucoup. On pourra discuter la valeur de ce procédé. Il risque de substituer au souci de l'observation vraie, celui de l'expression frappante. L'Essai Des délais par exemple vaut bien plus par les trouvailles de style que par le fond. Cela n'est pas surprenant dans un traité qui sort d'un exercice de rhétorique. On sera toutefois, je crois, obligé de reconnaitre que, le plus souvent, l'esprit très pratique, très positif de Bacon a su éviter les conséquences fâcheuses que sa méthode de composition semblait devoir entraîner.
Quoi qu'il en soit, et quelque jugement qu'on porte sur !e procédé, le fait est là. Grce à cette circonstance que les recueils de sentences oratoires étaient déjà publiés, nous le saisissons cette fois sur le vif. De cette constatation pour le sujet qui nous occupe, nous avons deux choses à retenir: d'abord que Bacon confirme l'hypothèse exprimée plus haut. Il reconnait implicitement une parenté entre la composition des Essais et la composition des recueils de lieux communs. Nous sommes portés à supposer que, comme ceux de 1612, les Essais de 1597 provenaient de recueils semblables, que Bacon n'a pas publiés en 16o5, avec les autres, précisément parce qu'il les avait exploités déjà. En second lieu, nous remarquons que la richesse de ses portefeuilles tient en échec l'influence de Montaigne.
Regardons-y de plus près cependant: je crois qu'elle commence à se faire jour. Très vraisemblablement cette fois quelques idées morales sont empruntées à Montaigne.
(,) On trouvera les sentences dans le De augmentis, 1. VI, ch. III.
.2 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE J'attire en passant l'attention sur les essais intitulés O] religion et O] young men and age. Ils évoquent singulièrement le souvenir de Montaigne. Le second en particulier qui indique parallèlement les défauts de la jeunesse et ceux de la vieillesse dans Faction pourrait bien ëtre une réplique aux perpétuelles critiques dont Montaigne accable les vieillards, et comme une mise au point de la question. Je n'insiste pas: aucun rapprochement ici ne serait probant.
Voici deux idées encore pour lesquelles une influence est possible, sans être certaine. Pour n'être pas propres à Montaignes elles ne sont pas si banales qu'on ne puisse songer avec quelque vraisemblance que Bacon les lui doit. Si l'on s'étudie trop à observer les convenances mondaines, nous dit en substance Bacon, on tombe dans une affectation choquante qui est contraire à la civilité (I). C'est tout à fait la leçon que Montaigne dégageait à la fin de son essai Dc l'enlrez,ue des rois: « J'ay veu souvent des hommes incivils par trop de civilié, et importuns de courtoisie » (2). L'autre est dans l'essai Sm le naturel cons&téré dans l'/wmme. C'est dans la vie privée seulement, y dit Bacon, qu'on peut juger une âme avec équité. Là l'individu se montre sans affectation ; il est lui-même ('.3)- Chacun reconnaît là un thème cher à Montaigne (4)- Il l'a développé surtout dans son essai Du re;#entir, et c'est pour lui cotonne un principe directeur qui préside au choix d ses exemples et qui lui dicte sa méthode d'investigation morale. Iais c'est surtout dans trois essais que l'influence de Montaigne semble probable: je veux parler des essais De la mort, Des rents ct des entants, De l'atlzéïsme.
Il est vrai qu'en ce qui concerne la mort, Montaigne doit Sénèque beaucoup des réflexions qu'elle lui inspire. Bacon a pu () Bacon, Essais, éd. 62, n ° XXX, éd. Spedding, tove "VI, p. 576. (2) lXIontaigne, I. XIll, à la fin.
(3) Bacon, trad. Riaux, tome II, p. 34o, éd. Spedding, pour le texte de 6.*, tome ri, p. 57 .
(4) Montaigne, III, ri.
puiser directement chez Sénèque, et certainement même il lut a emprunté quelques pensées sur ce sujet. Il y a risque ici de confondre l'influence de Montaigne avec celle de son maître. « Les gémtssements, dit Bacon, les convulsions, la pâleur du visage, des amis désolés, une famille en pleurs, le lugubre appareil des obsèques, voilà ce qui rend la mort st terrible ;» (I). Qui n'est pas tenté de reconnaître tct du 1\Iontaigne ? N'a-t-fl pas écrit à la fin d'un de ses plus célèbres essais: « Je croy, à la vérité, que ce sont ces mines et appareils effroyables dequoy nous l'entournons qui nous font plus de peur qu'elle: une toute nouvelle forme de vivre, les cris des mères, des femmes et des ënfans, la visitation de personnes esonnées et transies, l'assistance d'une nombre de valcts pasles et éplorés, une chambre sans jour, des cierges allumez, nostre chevet assiégé de médecins et de prescheurs, somme toute horreur et tout effrov autour de nous » (2). Il est vrai que de part et d'autre l'idée est la même, mais elle se retrouve encore à la XXIV "« épître de Sénèque, et Bacon dans ce passage cite textuellement une phrase de cette épître. Visiblement elle est présente à son esprit.
Il n'est pourtant pas téméraire peut-ëtre de croire que le stoicisme de Montatgne à envisager la mort, à « l'accointer avat si fort frappé en Finance les Florimond de Raimond, les du Vair, a attiré l'attention de Bacon et l'a aidé à dégager ce qu'il a retenu de Sénèque. Qu'on lise les chapitres de Montai
I t) « Groanes and Convvlsions, and a discoloured face, ant friends weepings, and Blakes and obsequies, and the like, shew death terrible ». (Essai II vers le début).
(2) Montaigne I, xx, t. I, p .x3 2.
De même quand Bacon dit : « Il n'est point dans le cur de l'homme de passion si faible qu'elle ne puisse surmonter la crainte de la mort », il peut penser aussi bien à la VI * épitre de Sénèque qu'à cette phrase de Montaigne : «« Toute opinion est assez forte pour se faire espouser au prix de la mort » (I, xv). Les exemples qu'il allègue à ce sujet pevent être suggérés par l'un des modèles aussi bien que par l'autre.
34 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE gne (I) après celui de Bacon (2), on sera tout disposé à le croire. Voici en tout cas une pensée que personne n'avait exprimée plus fortement que Montaigne: « Les stoïciens se donnent trop de soln pour exciter les hommes à mépriser la mort, et tous leurs préparatif ne font que la rendre plus terrible; j'aime mieux celui qui a dit que « la mort est la dernre fonction et le dernier acte ou le dénouement de la vie » (3). On reconnaît l'idée qui emplit tout le chapitre De la phj,sionomie, qui y est répétée sous toutes les formes (4)- De mëme Bacon a peut-ëtre eu présent à l'esprit le chapitre de Montaigne intitulé De l'a/[ection des pères aux ert]ants (5)en écrivant son essai Of parents and children (6). Sans doute ce n'est pas dans Montaigne qu'il a trouvé ces analyses très pénétrantes, des joies et des peines que nous causent nos enfants, mais c'est Montaigne qui a dfl suggérer la comparaison des enfants de la chair avec les enfants de la pensée (son chapitre s'achève par un long développement sur ce sujet) et ce sont probablement
() Tout particulièrement le chap. 20 du premier livre « Que îMdlosoibher c'est apprendre à mourir » et le XII e chap du livre III « De la phystonomie ».
(2) Outre ]'essai de Bacon (Essai II) On peut voir dans le De augmentis, livre VII, chap. II, un passage où les mëmes idées sont exprimées. (3) " The Stoikes bestowed too much cost upon death, and by their great preparations ruade it appeare more fearefull. Better saith he, qui finem vitoe extremum inter munera ponat naturoe (Essa. I . Je ne rapproche ici que l'idée. ,, Celui » désigne non Montaigne, mais Juvénal, dont la phrase est citée en latin dans le texte anglais. 4) Montaigne III, xrI, t. VI, p. 292.
,, Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira, tota philosophorum wita commentatio mortis est; mais il m'est advis que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie... Au nombre de plusieurs autres offices que comprend le général et le principal chapitre de sçavoir vivre est cet article de sçavoir mourir, et des plus legers, si nostre crainte ne luy donnoit poids. »
-5) Montaigne, Essais ll., vI.
6) Bacc, n. ,'d. Spedding Essay VI, t. VI. page 548.
SUR FRANÇOIS BACON? 35 encore ses remarques et les exemples qu'il cite qui attirent l'attention de Bacon sur les dangers de l'avarice des pères (I). Enfin dans l'essai Oj A theism je relève cette idée qu'un peu de philosophie incline l'esprit à nier l'existence de Dieu, mais que beaucoup de philosophie ramène à lui. C'est une opinion chère à Montaigne que l'extrême sagesse se rencontre avec l'ignorance, et que chez les demi-savants pullulent les erreurs. «Des esprits simples moins curieux et moins instruits il s'en faict de bons chrestiens, qxli par reverence et obeissance croient simplement et se maintiennent soubs les loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité, s'engendre l'erreur des opinions: ils suyvent l'apparence du premier sens, et ont quelque tiltre d'interpreter à niaiserie et bestise que nous soyons attestez en l'ancien train, regardant à nous qui n'y sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et clairvoians, font un autre genre de bien croians; lesquels, par longue et religieuse investigation penetrent une plus profonde et abstruse lumiere ès Escriptures, et sentent le misterieux et divin secret de nostre police ecclesiastique ,, (2).
Sans doute les réminiscences que je relève ainsi sont des réminiscences de détail, mais parmi ces maximes très sèches de Bacon on ne peut attendre que cela (3)- A tout le moins quelques-unes de (I) The illiberality of Parents in allowance towards their children is an harmefull error : makes them base, acquaints them vith shifts, makes them sort with meane companie; and makes them surfet more, when they corne to plenty. ,, (Essay VI.) Comparer chez Montaigne Essais II, VIII, tome III, page 8 5. (.-) Montaigne Essais I, LIv, tome II, page 28t sqq. (3) Y a-t-il lieu de tenir compte encore du parallèle que voici signalé par Diecl,-ow (p. 67)?
Montaigne: « Il y en a plusieurs en ce temps qui discourent de parei*le façon, souhaitons que cette esmotion chaleureuse, qui est parmy nous, se peust deriver à quelque guerre voisine, de peur que ces humeurs peccantes, qui dominent pour cette heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs, maintiennent nostre fiebvre tousjours en force, et apportent en fin nostre entière ruine. Et de x ray, une guerre estrangère est un mal bien plus doux que la civile. Par fois aussi ils ont à escient
3 6 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE ces idées sont peu courantes dans la littérature morale du temps; elles sont assez propres à Montaigne; elles nous invitent donc à penser que Bacon est resté en relation avec ces Essais dont la lecture l'avait tout d'abord frappé. Cette impression se fortifiera encore si nous remarquons que quelques apophtegmes, citaiions, images emprunt& aux anciens se retrouvent à la fois chez Montaigne et chez Bacon. Bien évidemment rien ne prouve que Bacon les doive à Montaigne. Il vivait dans un commerce intime avec l'antiquité et a fort bien pu les puiser directement à leur source. Il est probable pourtant qu'il n'y a pas là pure coïncidence. A tout le moi-ns Montaigne les a fait passer une fois de plus devant son esprit. Il les lui a présenté.s, commentés, illustrés par le contexte, mis en pleine valeur et, comme il disait, « en place marchande ,, et ainsi l'a invité à en faire usage à son tour. « Thales, disait-il par exemple dans une dissertation sur l'âge auquel il convient de se marier, y donna les plus vrayes bornes, qui, jeune, respondit à sa mère, le pressant de se marier, qu'il n'estoit pas temps, et, devenu sur l'age, qu'il n'estoit plus temps. Il faut refuser l'opportunité à toute action importune » (I). Et Bacon reprend « Les anciens n'ont pas laissé de mettre au nombre des sages celui auquel on demandait à quel âge il fallait se marier, et qui fit cette réponse : quand on est jeune il n'est pas encore temps, et quand on est vieux il n'est plus temps » (2). D'autres nourry des guerres avec aucuns leurs ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de peur que l'oysiveté mère de corruption ne leur apportast quelque pire inconvenient : Et î3atimur longoe î3acis mala scevior armis Luxuria Dtcumbit.
(II, xm).
Bacon: « A civil war indeed is like the heat of a lever, but a foreign war is like the heat of exercice, and serveth to keep the body in health, for in a slothful peace both courages wil effeminate and manners corrupt. » (Greatness o] kingdoms, éd. Spedding, t. VI, p. 586.) 'i) Montaigne II, vin, t. III, p. 88.
(z) « Yet hee was reputed one of the wise men, that made answere to the question: when a man should marrie. -- A young man hot yet, an elder man hot at all. » Ed. Spedding, tome VI, p. 579-
SUR FRANÇOIS BACON? 37 rapprochements (I), sans être plus décisifs que celui-là, inclinent nos esprits vers la même opinion.
Aussi y a-t-il quelque vraisemblance à attribuer à l'influence sourde de Montaigne une modification de forme, de méthode d'exposition, qui commence à se faire sentir légèrement dans cette seconde édition. La phrase s'allonge; les idées se lient entre elles; des transitions conduisent de l'une à l'autre; quelques-uns des nouveaux essais, ceux surtout qui ne sont pas sortis dcs maximes de jeunesse, présentent parfois de véritables petits développements; jusque dans ceux qui sont btis de maximes cousues ensemble, il y a moins de morcellement qu'en 1597; même parfois dans des essais de la première édition sont ajoutés certains détails, certains enrichissements de pensée, qui étoffent des remarques auparavant très sèches: voyez comme le début de l'essai Of negociating tend à changer d'allure. Il est manifeste que la méthode d'exposition de Bacon est en voie de se transformer: la maxime toute nue, la formule sèche commencent à lui paraître insuffisantes pour l'expression des idées morales. III. -- Mais c'est en I625 seulement que cette transformation sera complète. Alors l'exemple de Montaigne agit davantage sur lui. Son influence se marque d'abord par l'apparition de quelques souvenirs personnels, en petit nombre, il est vrai. Rien n'était plus objectif que les premiers Essais; jamais le Moi de Bacon n'apparaissait au milieu de ces pensées générales, toutes uniformément à la troisième personne. Maintenant il lui arrive de raconter un mot qu'il a entendu, une anecdote dont il a été le témoin. Jamais toutofois dans aucun chapitre il ne se prendra lui-même pour sujet, et ses allusions à des souvenirs personnels (x) Cf. par exemple cette image d'Aristote :
« Neither is the ancient ruse amisse, to bend nature as a wand, to a contrary extreame, whereby to set it right. » (Essai XXVI, Montaigne III, x au début).
Une citation de Martial : « PrinciIbis est virlus maxima nosse suos. » (Bacon éd. Spedding, t. MI, p. 555, Montaigne III, 8, t. VI p. 99).
38 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE restent trop rares pour modifier sensiblement la couleur de l'oeuvre.
La multiplication des images et des comparaisons, des phrases incidentes, des explications et des justifications, des indications de lieu et de temps et de circonstances de tout genre, enfin de tout ce qui nuance et précise l'expression des idées psychologiques est d'une importance bien plus considérable. Tout cela, nous savons combien il le trouvait dans la pensée souple et ondoyante de Montaigne.
Mais ce qu'il trouvait surtout chez Montaigne c'était l'emploi constant çles exemples; il en a senti toutç la valeur. Dans ces IEssas de x597 je n'en relève aucun; la seconde édition en présente un petit nombre ; dans la dernière il en insère presque à tous les chapitres. Voyez le chapitre De la gTandeuT des Etats (l): tous les exemples historiques que nous y lisons sur Rome, sur Athènes, sur l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, etc. ont ét ajoutés après I612" combien, grâce ì eux, les idées abstrates exprimées là par Bacon ont pris de relief, combien l'intelligence en est plus vive, plus lumineuse ! Dans l'essai De la MoTt (2), au lieu d'allusions rapides aux morts de César-Auguste, de Tibère, de Vespasien, nous avons des détails nombreux, précis, exacts; leurs mot» mêmes sont là, et avec eux seulement pénètre en nous ce sentiment du mépris de la mort que Bacon veut nous faire eprouver.
"l" Ces trois e ements nouveaux, souvenirs personnels, exemples, procédés de stvle et tours de phrase capables de nuancer et de préciser les idées, révèlent une transformation radicale dans la manière de Bacon. Le système qui avait présidé à la construction des premiers IEssais est maintenant abandonné. Ce qui en eux nous avait paru, au moins pour nous lecteurs du vingtième siècIe, particulièrement frappant, l'auteur y a renoncé. Il n'y a () Bacon, Essai XXIX, éd. Spedding, t. VI, page 544. (z) Bacon, Essai II. éd. Spedding, t. VI, page 379-
SUR FRANÇOIS BACON 39 pas là seulement une question de composition, il y a une manière nouvelle de concevoir les idées morales: au lieu de les concevoir sous leur forme la plus générale, il les voit plus concrète., plus riches; il pourra ainsi saisir des réalités psychologiques plus précises, et ces nouvelles conceptions, beaucoup moins sèches, sont bien plus intéressantes pour des esprits comme les nôtres. Bacon a passé lentement du genre des maximes au genre de la méditation. Bien qu'il ne soit pas fourni dans les tïssais de Montaigne d'exemples et d'images, ma conviction est que Montaign, est pour beaucoup dans cette transformation. Quiconque songera que, depuis la traduction de Florio, le livre de Montaigne était devenu très populaire en Angleterre, sera tout disposé à le croire. Par le titre qu'il avait adopté d'ailleurs, l'essayiste Anglais n'avait-il pas marqué son admiration ? Ne s'était-il pas montré enclin à subir l'influence de son devancier ? Cela n'est pas à dire qu'à aucun moment Bacon s'est proposé comme modèle la forme des tssais de Montaigne. En aucune façon. Il aurait eu trop de chemin à faire pour le rejoindre. Il n'a voulu que se rapprocher par degrés de sa manière tout en restant très différent de lui. Voyez avec quel soin, en bon disciple de ses maitres, les orateurs latms, maintenant qu'il n'écrit plus de maximes mais des dissertations, il s'attache à marquer la composition, et, ce que Montaigne détestait tant, il annonce les parties de son plan. L'essai O{ ]udicatu'e (I) était déjà très régulièrement composé en I6: en 6-5 il y insère cruatre phrases, l'une pour annoncer son plan, en tros parties, les autres au début de chacune d'elles pour marquer les articulations du raisonnement. Il a d'ailleurs son but, tout autre que celui de Montaigne: on l'aperçoit dans quelques essais, dans les plus achevés. Deux ans avant cette dernière édition des Assais, il avait publié son De mtg»entis, où plus nettement que dans The a4z'acemel o/ le«'nb¢g, il définissait sa conception de la science mc, rale, et pro- 0) Bac«,n, Esai X.XVI, 6d. Spedding, t. VI. p.
40 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQOE INFLUENCE posait pour la constituer de faire des monographies sur chaque passion, chaque vertu, chaque espèce de caractère, etc. Clairement, dans plusieurs des essais composés à cette époque, on devine l'intention de donner de petits modèles de ces monographies. De même ses histoires des vents, de la densité, de la vie et de la mort, sont des modèles des études d'histoire naturelle qu'il demande. Ses apophtegmes sont des modèles de ces recueils qu'ils désire voir extraire des histoires. Ses essais De l'Envie, De l'audace, de la dissimulation, sont ainsi de véritables petits traités organisés, qui visent à pousser des enquëtes. Rien n'est plus contraire à la manière de Montaigne qu'une étude systématique de ce genre.
Bacon reste donc bien indépendant de Montaigne; il a sa conception à lui, il ne se propose pas d'imiter son devancier. Je crois seulement que la lecture de Montaigne a été l'une des causes qui ont brisé les anciens moules où il coulait ses observations morales, qui lui ont appris à se représenter autrement ses idées, à les vouloir plus concrètes. A lire Montaigne il a éprouvé le besoin d'user d'exemples lui aussi, de commenter, de serrer l'idée de plus près, d'en nuancer l'expression.
$1 nous regardons maintenant non plus la forme de l'essai, mais son contenu, c'est encore la même remarque qu'il nous faudr faire: Bacon subit incontestablement l'influence de Montaigne, mais son originalité reste entière, sa personnalité se dresse vigoureusement en face de celle de Montaigne et s'oppose à elle. Nous venons de voir que le moule nouveau que Bacon construit vers la fin de sa vie pour y couler ses réflexions morales est bien à lui, très différent de tous les moules de Montaigne, et pourtant Montaigne l'a aidé à en former quelques pièces. De même Montaigne aide Bacon à dégager quelques idées de détail, mais dans l'ensemble sa pensée se développe très librement, et sa philosophie est toute différente. Comparer leurs deux uvres, c'est en marquer le contraste.
SUR FRANÇOIS BACON? 41 Au travers de ses dissertations impersonnelles c'est le Moi de B«con que nous découvrons; ce sont ses préoccupations qui dictent le choix des sujets, ses habitudes qui leur donnent leur caractère. Il n'est pas exposé à tou, les regards, comme celui de Montaigne, mais on le devine, on sent qu'il est l'ame du livre, qu'il établit comme une parenté entre les différents chapitres et leur confère une sorte d'unité..Mais Bacon ne s'est pas retiré dans son château pour y chercher la sagesse antique au milieu des livres ,il a lutté longtemps pour arriver aux honneurs et réparcr !e tort que la fortune lui avait fait en le privant prématurément de son père, il a fait converger toute sa volonté et toute son intelligence vers les affaires publiques, et d'échelon en échelon il est arrivé à la première charge ; il a eu à se pousser dans le monde, à se maintenir aux affaires dans dc circonstances difficiles, il est tombé du pouvoir sous le coup des plus rudes attaques; à chacune de ces étapes, il a pu observer les hommes et les choses avec un sens pratique très pénétrant et une rare sagacité. Ce sont les réflexions de l'homme d'action que beaucoup de ses essais nous exposent, les résultats de son expérience qu'ils nous apportent. S'il recommande d'avoir grand souci des bonnes manières, c'est avant tout parce que par elles nou» acquérons un bon renom qui sert à notre avancement. Il a proposé dans le De augmentis de constituer un art de s'avancer dans le monde (I): on pourrait presque dire que quelques chapitres en sont traités dans les Essais. Sous le titres que voici : De la Tuse el de la ]inesse, De l'expéditio,z daJ«s les a//aiTes, Des négocialions, Des sollicileuTs et des postul«,zts et beaucoup d'autres on trouvera des remarques d'une psychologie très pénétrante, très précise sur la manière de traiter les affaires. Il accumule là une collection de petites recettes dont il a pu éprouver la valeur, par exemple sur la manière d'apprendre une mauvaise nouvelle à son prince sans risquer de lui déplaire, sur les cas où il est plus pru- () De augmentis, livre VIII, chap. 2.
42 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE dent de négocier par lettre: plut6t que par intermédiaire ou de vive voix. L'expérience qu il a acqaise dans les questions poiltiques lorsqu'il a mis la main au pouvoir se dépose dans une série de chapitres peut Cre plus nombreux encore et dont l'observation n'est pas moins précise ; tel sont pour ne prendre que les plus significatif s: De la noblcsse Des troubles et des sé4itions De la souz'eraineté c! de l',tri de comm«tnder, Du cotseil et des conseils d'Elol, De la véritable grandcur des Et«ts et des ro.,aumes, Des colonies ou ploJtlatious de peztples, Des devoirs d'ztu juge. Il al»porte la mëme précision d'esprit aux questions d'é6onomie privée: nous avons vu une partie de ses préceptes sur la manière de régler sa dépense; il a des remarques à offrir sur la manière de dessiner les jardins, sur les bâtiments, sur toutes les matières auxquelles son attention s'applique. Joignez à ce sens des réalités pratiques un sentiment moral très vigourcux-sans cesse replongé aux sources bibliques car Bacon lit constamment la Bible, nous avons là les deux traits dominants de sa personnalitë que ses tïsstts laissent deviner. 3lcrntaigne, qm se défend avant tout de l'ambition, qui cultive son moi dans des voyages ou dans des méditations solitaires que ses bon amis du temps passé viennent lui suggérer, qui se laisse surprendre, si nous l'en croyons, ignorant qu'on met du levain dans son pain .I), a une manière tout autre d'envisager les choses. Sa morale, ou plut6t ses morales, car il en a en plusieurs, restent le plus souvent individuelles, « ineptes à la société publique » (z), comme il se plaît à le répéter il vise à passer sur cette terre aussi doucement et aussi agréablement que possible. Entendez-le parler de l'amour: il se rappelle avec une douce volupté et avec une pointe de vanité aussi, les passions et les succès de sa jeunesse; plus les années l'approchent du tombeau, plus ce souvenir lui est cher.
) glontaigne, Es«ai II. XV[II, t. 1V. p. 246. ' .Mç, na]gn-. E»-ai II|. ix.
Ce sont d'exquises passions qui iennent ainsi chatouiller « sa vieille ame poisante ,, et lui rendre encore aimable son dernier reste de vie. Il nous met en garde contre leur excès, parce qe, excessives, elles apportent plus de dangers que de plaisirs, mais il nous enseigne à les bien ménager, à en jouir longuement par la pensée, à étendre sagement toutes 1 voluptés. Pourvu que nous sachions y conserver la mesure et la prudence, il estime que cest un doux commerce que le COlnmerce des femlnes, et qu'en somme les plus réels plaisirs de la vie corporelle sont là. Pour Bacon, l'amour est l'ennemi qui suce toute la volonté de l'homme et trouble les affaires, et quelque chose des foudres du chrish.nisme semble passer dans les termes où il l'accuse de n'étre qu'une ridichle hyperbole, bonne pour le théâtre, sans réalité, un enfant de la folie qui bouleverse le jugement ), ruine les situa- ions les mieux etablies, et fait déraisonner jusqu'à la sagesse la plus pratique.
Conparez surtout la manière dont ils parlent l'un et l'autre de l'amitié () rien n'est plus caractéristique. M,,ntaigne, dans la solitude de sa « liLrairie ,,, jouit longuement du souvenir de La Boétie mort déjà depuis bien des années; il le « remâche ,,, il le retourne en lui-même, il l'idéalise au contact des loeaux exemples annne que l'antiquité nous a légués. Il écrit alors les pages immortelles que l'on sait, si sublimes que peut-étre il y faut oir plutdt le regret déchirant de l'ami qui a laissé en s'arrachant à ses bras une plaie toujours ouverte, qu'une peinture réelle de ses rapports avec I.a Boétie. Les deux rimes, pour lui, sont ,, mesfées et confondues d'une un/on si universelle qu'elles effacent la couture qui les a jointes » ; la volonté de l'ami s'abime si entièrement dans celle de son ami qu'elles s'identifient l'une à l'autre et sont roues par les mêmes ressorts.
¢) Bacon, Essai X. éd. Spedding, t. V[, p. 397- -) Montaigne, E,ai I, xxvn. Bacon, Essai XXVII. .ing, VI, p. 438. "
éd. Sped-
4-[ MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE Bacon n'imagine pas une définition aussi saisissante: il se contente, ou à peu près, d'énumérer les avantages de l'amitié. Ce sont pour lui d'abord ffu'un anal nous permet de soulager notre cur par des confidences qui allègent les douleurs et doublent les joies ; ensuite qu'il nous aide à éclaircir nos propres idées en nous écoutant les exposer, qu'il nous donne de bons conseils tant pour nous bien conduire que pour faire prospérer nos affaires ; en troisième lieu l'amitié est pleine de petits secours de tout genre comme une grenade est pleine de grains: par exemple notre ami peut solliciter pour nous dan le- cas où notre dignité nous défend de le faire, il peut faire valoir nos mérites et à l'occasion les exagérer, ce que la modestie nous interdit à nous-mêmes, etc., etc. On serait tenté de conclure que Bacon ne voit dans l'amitié qu'une association a nterets: je crois que ce serait une erreur absolue. L'enthousiasme du texte anglais, l'abondance presque lyrique des images et des comparaisons préservent de la commettre quand on ne s'en tient pas à un résumé décharné. Certainement t3acon a connu la douceur de l'amitié; pour lui comme pour Montaigne c'est un sentiment très élevé. S'il énumère surtout les avantages pratiques qu'elle nous apporte, c'est que, en homme d'action, c'est dans l'action, au milieu de ses affaires, qu'il l'a goûtée, tandis que ontaigne, homme de cabinet, en a joui dans ses méditations. C'est dans la sensation de l'effort fait en commun où la présence de l'ami double l'énergie, dans la joie du succès partagé que Bacon a surtout l'occasion d'éprouver les charmes de l'amitié: cela ne veut en aucune façon dire que le plaisir qu'il y trouve ne dépasse pas le secours matériel, mais cela explique q.u'il en parle tout autrement que Montaigne.
Ce contraste de leurs emperaments et de leurs uvres n'a t " cependant pas empêché Bacon de tirer quelquefois profit de la
lecture de Montaigne et de prendre en lui le germe de quelquesunes de ses idées.
Du moins c'est ce que rendent très vraisemblable les rapprochements qui vont suivre. Ici toutefois, comme précédemment, on ne peut parler que de probabilité. A l'exception ff'une ou deux peut-être, aucune de ces réminiscences proposées n'est certaine, aucune ne révèle un emprunt direct et incontestable. Pour l'époque qui nous occupe, il faut d'abord noter que quelques réflexions sur lesquelles Bacon n'insiste pas, qui sont exprituées par lui en passant, avaient été dégagées auparavant par Montaigne : cette idée, par exemple, que bien souvent nos querelles religieuses ne sont que des querelles de mots .); cette autre encore qu'il est bien souvent malaisé de distinguer les aptitudes natives des enfants, et que dans l'incertitude le mieux est de choisir pour eux la meilleure voie sans chercher à percer le mystère de leur nature (2). Cette dernière vient se joindre à des remarques que présentaient les éditions antérieures sur les relations des parents et des enfants, et enrichit la psychologie de Bacon sur ce point; la première étaye fort heureusement d'un argument puissant ses exhortations à la concorde et à l'union en matière religieuse. Montaigne et Bacon luttent aussi contre la crédulité de leur temps, la foi aux prophétaes et pronostics de tout genre, et Bacon se souvient peut-ëtre d'avoir lu une idée toute semblable chez Montaigne quand il écrit: « Lorsque l'événement prédit est conforme à la prédiction, les hommes remarquent cette conformité; mais dans le cas opposé, ils ne remarquent point du tout le défaut d'accord:genre de méprise où il tombent également par rapport aux songes et à tout autre genre de prédictions supers-
(t) Bacon, Essai III, o] Unité, in Religion; Montaigne II, xii, t. iV, p. 30.
(2) Cf. Bacon, Essai VII, éd. Spedding, t. VI, p. 39 t. Montaigne I, XXVI, t. II, p. 26.
46 ]IONTAIGNE A-T-Il EU QUELQL'E INFL[OENCE tit:,euses I). ("est là une des causes aux ),eux de l'un et de l'autre, qui accréditent de pareil]es fab]es. « Personne, dit Montaigne, ne tient registre de leur mecomtes, d'autant qu'ils sont ordinaires et {nfmis, et fait-on valoir leurs divinations de ce q'c]]es sont rares, incroiab]es et prodigieuses. » ç2) Voici encore chez Bacon une idée à laquelle Iontaigne a consacré un petit essai tout entier, « \Vhatsoevcr is somewhere gotten is somewhere ]ost , (3)- C'est à peu près la traduction de la phraoe française : - Il ,,c se fait aucun proht qu'au dommage d'autrui. » (4) Ailleurs Montaigne, en fournissant des exemples et des témoignages probants, a aidé Bacon à conduire telle idée à sa maturité et à son dernier développement : trois des faits (5) par lesquels Bacon rend sensible la puissance de ]'habitude ont été vu]garisés par Montaigne, et peut-être c'est Iontaigne qui l'engage à tirer parti, dans l'éducation, de cette puissance de l'habitude, en faisant apprendre les langues étrangères dès la première enfance (6).
(t) « Men mark when they (predictions) hit, and never nark when they miss: as they do generally also of dreams. » (Essai XXXV.) 12) Montaigne I» xL . I, p. 54.
'3) Bacon, Essai XV.
'4) Montaigne I, xxlL t. I, p. 49- Il est clair qu'il serait facile de multiplier les rapprochelnents de cette sorte : bon nombre d'idées morales sont communes aux deux auteurs. Je n'ai retenu que les pus significatives, celles qui ont quelque chance d'avoir été suggérées à Bacon par Montaigne. On trouvera d'autres rapprochements, qui me paraissent superflus, dans les ouvrages ci-dessus mentionnés, de Reynolds, de Dieckow et de miss Grace Norton.
'5) Ce sont le mépris des gymnosophistes indiens pour la douleur, contestations qui dans certains pays s'Cèvent eutre les veuves à qui aura l honneur d'ètre brfllée avec le corps du mari défunt, l'endurance des jeunes garçons de Sparte, qui se laissent fotietter devant l'autel de l)iane sans pousser un cri. Cf. Bacon EssaiXXXlX O! Custom ad rdtr¢tio»t; Montaigne I, Xlv et II. xxxII. Il faut ajouter toutefois que ('icéron avait réuni ces exemples dans ses T,«sc,«lanes V, 26. (6) Bacon, Ess.i XXXVIII. -- Montaigne I, XXVI, t. II, p. 34- L'idée sans doute n'est pas très originale, si je la note néanmoins c'est qu'elle était moins banale au xvI siècle qu'aujourd'hui, c'est aussi
Voici toutefois qui peut étre plus intéressant il se pourrait que Mon)aigne lui ait suggéré des idées assez importantes à ses yeux pour qu'il en fasse le sujet d'essais nouveaux. Je ne pense pas ici surtout à l'essai intitulé- Des innovations (I), des « nouvelletés », comme aurait dit Montaigne : sans doute Bacon connaissait les condamnations vigoureuses que le philosophe avait écrites contre ces « nouvelletés ,,, qui avaient troublé l'Etat, menacé si rudement sa vie, sa tranqaillité et son indépendance, attristé son cur très pitoyable et très humain, quoi qu'on en ait dit, d'affreux spectacles ; peut-être elles ont contribué à lui inspirer son extrême prudence. Mais enfin, la question, posée très nettement par les anciens déjà, avait été trop débattue dans toute la littérature politique du xvl siècle, pour que nous pui.sions affirmer que Montaigne est pour beaucoup dans les méditations de Bacon sur ce sujet (2).
Mais dans l'essai De la Vérité (3), dirigé contre la mode de scepticisme de son temps, il est clair qu'il a Montaigne pré-
qu'il y a dans les termes dont use Bacon un mot qui rappeIle très précisément Montaigne : ,, Si vous ne la formez de bon'heure, dit Montaigne, la langue ne se peut çlier » au langage des nations voisines, et Bacon : ,, We see, in languages, the tongue is more phant to expressions and sounds... - (i) Essai XXIV, éd. Spedding, t. IV, p. 433fa) A noter toutefois que dans une pensée comme celle-ci, Bacon considère la question tout à fait au mème point de vue que Montaigne dans son essai De la ,anité : ,, Il est vrai que ce qui est établi depuis longtemps et enraciné par l'habitude peut, sans Cre très bon en soi-méme, 6tre du moins plus convenable, et que les choses qui ont longtemps marché ensemble se sont ajustées et, pour ainsi dire, mariCs les unes aux autres, au lieu ilue les institutions nouvelles ne s'ajustent pas si bien aux anciennes, et, quelque utiles qu'elle puissent étre en ellesmëmes, elles sont toujours un peu nuisibles par ce défaut de convenance et de conformité. » (Essai XXIV, fin). Voir aussi No'um orgahum, livre I, aphorisme 9 o.
{3) Bacon, Essa I.
,, Therefore Montaigne saith prettilp, when he inquired the reason, why the word of the lie should be such a disgrace and such an odious charge ?
48 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE sent à la pensée, il le nomme, il le cite textuellement- Malheureusement il ne nous dit pas comment il juge le doute de Montaigne ; on peut penser toutefois que, s'il l'a estimé sceptique, il a té frappé par son scrupuleux besoin de vérité, et a vu que son scepticisme à lui n'était pas affaire de mode. L'essai Des 2,ov«.ges (I x surtout me semble de,oir son idée' première à Iontaigne. « Les voyages en pays étrangers, nous dit Bacon en commençant, font, durant la première jeunesse, une partie de l'éducation, et dans l'âge rn{r une partie de l'expérience » (2). Ce sont ces deux idées qu'il veut mettre en relief. Montaigne a fortement marq'té tout ce que l'enfant peut tirer des voyages pour la formation de son jugement, combien « frotter et limer sa cervelle (3) à celle des étrangers peut lui être prol]table, et. plus tard, après son long tour en Suisse, enoAllemagne et en Italie, il a dit dans ses Essais quels avantag, es il y avait trouvés et de quelle utilité il est, pour un homme fait de voir dr pays :4 C'est lui, je crois, qui a vulgarisé ces notions. Et dans le déve]oppement, çà et là nous retrouvions des idées de détail que .Iontaine a pu sugérer: celle-ci, par exemple, qu'en voyage il faut « éviter avec soin la compagnie de ses compatriotes ,, rechercher les étrangers, interroger des gens de toutes sortes. Bacon toutefois ne se contente pas de réléter les idées de Montaigne. |1 va plus avant que son devancier. Ax'ec son sens pratique très avisé, et sa précision habituelle, il indique toutes les précautions à prendre pour que les voyages soient vraiment profitables, il écrit une sorte de petit manuel du voyageur. On de- Saith he. If it be -ell weihed, to say that a man lieth, is as much t0 ay, as that he is brave to'ards God aaad a coward'towards men. (Essai I.) ) Bacon. E-sai XVIII.
2) Travei, in thç younger sort, is a part of education ; in the elder, a palt of experience. » tEssai XVIII.) ") Montaigne, Essais I, xxvL t. II, p. 33- «4) Montaigne. Essais III. Ix, toute la première moitié du chapitre.
SUR FRJÇOIS BACON? 49 vrait, nous dit-il, savoir déjà un peu la langue du pays où l'on entre, être accompagné d'un gouverneur qui le connaisse bien et qui soit capable de choisir ce qui mérite d'être vu, tenir un journal, s'être soigneusement muni avant le départ de cartes de géographie et d'indications topographiques, changer souvent de lieu, de manière de vivre, de relations, afin que rien ne vous échappe; il dresse des listes des objets qui doivent avant tout attirer l'attention, des personnes dont il est pariculièrement utile de faire la la connaissance. En tout cela il est conforme à la pensée de Montaigne, mais il ajoute à son devancier; il cmplète ses indications; ses habitudes d'homme très pratique, très mthodique, exigeaient davantage. Ici à nouveau nous le voyons original, et c'est Montaigne peut-être qui lui fournit son thëme. Je me demande encore si le titre inattendu que Bacon destinait à la traduction latine de ses Essais, Ser»zones ideles, n'est pas un écho de la première phrase de Montaigne - « C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. » Il y aurait lieu d'ajouter aussi que, dans l'édition de 1625, les souvenirs de l'antiquité communs aux deux auteurs se multiplient encore sensiblement (I). Pas plus qu'en I6Iz il n'en est aucun dont on puisse dire avec certitude que Bacon l'a pris à Montaigne, mais leur nombre ne manque pas de les faire prendre en considération. Aussi bien, parmi ".»us le rapprochements qu'on a pu faire, il en est assez peu pour
() Voici par exemple ce mot de Platon que peu d'athées sont assez fermes dans leur athéïsme pour qu'un danger pressant ne suffise à les ramener à la religion. Bacon, Essai XVI. Montaigne II, xii, t. III, p. 82. -- llontaigne avait dit en français ce mot répété par Cicéron dans ses Tusculanes et son de Finib«s que ceux mêmes qui écrivent du mépris de la gloire mettent leur nom en tête de leur ouvrage et sacrifient ainsi au désir de la réputation (Livre I, Essai xii1). Bacon cite en latin le passage de Cicéron. Essai LIV (Of vain glory). -- Montaigne avait rappelé le mot d'Agésilas que « l'amour et la prudence ne peuvent ensemble ». (Essais, III, v, t. VI, p. 32). Bacon semble bien y faire allusion lorsqu'it dit dans son essai de l'amour, p. 26% traduct. Riaux : « Aussi a-t-on raison de dire qu'il est impossible d'être en même temps
5 ° MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE quels il soit permis d'être affirmatif et qui prouvent une incontestable influence. J'ai dû multiplier les peut-étre. Je crois bien que si je n'avais craint leur monotonie, j'en aurais encore ajouté quelques-uns. Ce qui seul est indiscutable, c'est l'opposition des deux uvres. Pourtant je crois que l'influence de Montaigne n'est guère douteuse. Elle est seulement beaucoup moins importante et surtout très différente de ce qu'on l'a supposée a priori, ou, ce qul revient au mëme, d'après des enquëtes toutes dirigées et faussée» par des idées a priori. Elle n'a pas déterminé chez Bacon la conception de l'essai. Cela est évident.
IV. -- Une conclusion se dégage, en effet, très nettement de cette étude, c'est que si l'essai, pour Bacon comme pour Montaigne, est une enquëte lorale, Bacon a fait cette enquête à sa manière, sans prendre à Montaigne, au moins à l'origine, ni ses idées, n," même ses cadres. Le véritable imitateur des Essais de Montaigne, celui qui a introduit le genre dans la |ittérature anglaise, sui ant le type que Montaigne avait façonné, ce n'est pas Bacon, mais son contemporain sir William Cornwallis, qui, trois ans après Bacon, en 6oo, a publié, lui aussi, des Essais (I), où l'auteur ne caclait point son admiration pour Montaigne, et où le nome de Montaigne revenait jusqu'à sept fois. Le disciple que nous donnons ainsi à notre philosophie est moins fameux sans doute que celui que nous lui contestons : il ne gagne pas au change. Mais si les Essais de Cornwallis n'ont pas eu pour sou-
amoureux et sage ». -- Le Hoc age que l'on rencontre plusieurs fois chez Montaigne se retrouve au XX e essai de Bacon. -- Voir aussi de part et d'autre une allusion à l'île fabuleuse dont Platon parle dans son lïmée, sous le nom d'Atlantide : M,ntaigne I. xxxl, début ; Bacon, Essai LVII.
() La première partie des Essais de Cornwallis parut en 6oo, la seconde partie en 6o. Tous étaient donc pub!iés antérieurement à la traduction des Esais de Montaigne par Florio, qui date seulement de 6o 3. Mais de son aveu méme Cornwallis avait lu en manuscrit cette traduction de Florio. Je reviendrai ailletirs sur les Essais de Cornwallis et sur leurs emprunts à Montagne.
SUR FRANÇOIS BACON? I tenir leur succès et pour traverser les siècles le secours d'un grand nom, au temps de leur apparition ils ne semblent oas avoir rencontré beaucoup moins de faveur dans le public que ceux de Bacon.
Quoi qu'il en soit, en 1597, Bacon n'a pas pris Mcntaigne pour modèle. Il semble ne lui devoir à cette époque que le titre de son livre. Probablement quand il l'a connu, son petit ouvrage (car il ne s'agissait encore que d'un fort petit ouvrage), était déjà déterminé dans sa pensée. Il l'avait conçu d'après d'autres modèles. Je crois même qu'il l'avait écrit déjà. Le titre seul y manquait peut-être. En adoptant celui de Montaigne, il a montré qu'il en appréciait la modestie, peut-être aussi qu'il était gagné par l'oeuvre tout entière.
Toujours est-il qu'il y est revenu et à diverses reprises. Il a dfl partager l'engouement de ses compatriotes qui a suivi la traduction de Florio. Chaque fois qu'il a fait des additions à ses propres Essais, il y a inséré quelques réminiscences de leur précurseur français. Montaigne a dû aider à la germination de quelques idées, surtout dans la dernière édition. Insensiblement aussi il a poussé Bacon à donner une forme plus concrète, moins générale à ses observations, à se détacher de la méthode trop sèche de la première édition. Là s'est borné son r61e. Quelle que fût la vogue des Essais de Montaigne autour de lui, quelle que fùt la liberté avec laquelle certains contemporains les imitaient, jamais Bacon n'a substitué à son essai le type de l'essai tout personnel, qui était caractéristique de la manière de Montaigne, jamais non plus il n'a répété les idées de son devancier. En dépit des apparences, et quelque paradoxal que cela puisse sembler, c'est donc au moment où il lui a emprunté son titre qu'il a le moins imité Montaigne, et c'est dans sa dernière édition qu'il est le plus voisin de lui. Il a trouvé un stimulant dans les Essais français, mais jusqu'à la fin son livre est resté tout à fait original : la philosophie dont il l'a empli, dans ses grandes lignes, est
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bien l'expression de son expérience personnelle, et la forme dernière qu'il a donnée à l'essai, quoique Montaigne paraisse, y voir apporté sa contribution, lui appartient en propre. Si cette étude nous a un peu déçu» en ne dor, nant pas Montaigne la part que nous étions en droitd'espérer,du moins nous a-t-elle fourni l'occasion de jeter une lumière nouvelle sur l'origine et l'évolution des Essais de Bacon. Elle nous laisse aussi cette impression très forte que, s'il n'a pas à proprement parler ilmté Montaigne, du moins Bacon a goflté son livre, et qu'il l'a probablement étudié avec une grande attention. Peut-ëtre dans quelque autre ouvrage sa pensée devait-elle en tirer plus de profit.