‹ Montaigne et François BaconChapitre 4 sur 7 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

INFLUENCE DE IONT,MGNE SUR LE 19e dignitate et augmentis scienti«¢ntm

L'œuvre capitale de 13acon, celle qui lui assure une place considérable dans l'histoire de la pensée humaine, ce n'est pas son recueil d'essais, c'est son admirable Instattratio mctgna, ce plan gigantesque d'une domination complète de la nature par l'homme au moyen de la science expérimentale. Là aussi l'influence de Montaigne, quoique moins apparente, est, je crois, d'un intérêt beaucoup plus grand. On doutera certainement de cette influence, on s'étonnera que celui que plusieurs générations en France ont regardé comme un des maitres du scepticisme, celui qui a si virement rabaissé les prétentions de la raison humaine, ait pu préparer les voies au penseur qui, le premier dans les temps modernes, a deviné le pouvoir de la science et qui a fondé sur elle les plus ambitieuses espérances. Son action toutefois me semble très probable. Je vais essayer de montrer comment elle s'est exercée.

Il et bien entendu que je n'ai pas  parler des œuvres proprement scientifiques de Bacon : Xlontaigne n'a rien à voir avec elle  Il ne s'agit que des œuvres philosophiques où Bacon dégage l";dée de la science expérimentale. Dans cette partie de l'oeuvre de Bacon on peut distinguer trois étapes : avant tout il lui faut affirmer sa foi en l'efficacité de la science, et c'est pourquoi il débute par un panégyrique destiné à en montrer la dignité et l'excelle,:e. C'est la matière qui remplit le premier livre de son Adz,ancement o[ learnitg paru en 16o 5.

MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE

Ensuite, dans un second livre du même ouvrage qui fut plus tard remanié et divisé en huit livres, il définit le but de la science, détermine les objets auxquels l'esprit humain devra s'attacher et les résultats qu'il doit espérer de ses efforts. Enfin, quinze ans plus tard, il expose la méthode que la science doit suivre pour réaliser la grande mission dont il ra investie.

Dans chacune de ces trois parties, apologie de la science, détermination de son objet et èxposition de sa méthode, il nous faut rechercher si rinfluence de Montaigne est sensible. Les deux premières constituent le De Dignita/e et Augmentis scientiarum (I). La dernière porte le titre de No'um Or81lltlll.

I. -- L'APOLOGIE DE LA SCIENCE ET LE De dignitate sciett/iarttttt

Jusque dans l'apologie de la science on a cru relever quelques réminiscences de Montaigne, et l'on a pu se demander si Bacon n'avait pas eu pour objet de donner la réplique à Montaigne, l'illustre contempteur des sciences. Je crois que cette hypothèse, quelque séduisante qu'elle puisse être, n'est pas plus fondée que celle qui voit dans Hamlet une critique du scepticisme de Montaigne. Comme dans le cas des Essais, ici encore nous sommes trompés par notre ignorance de la littérature contemporaine. Elle nous porte toujours à multiplier les dépendances des grandes œuvres entre elles. Ne voyant plus qu'elles, nous supposons toujours qu'elles se donnent la réplique les unes aux autres ou qu'elles sont composées à l'imitation les unes des autres, et nous négligeons l'influence des œuvres secondaires et de courants

(1) Il serait sans intérët de distinguer ici. comme nous l'avons fait lou les Essais, les deux rédactions successives de cet ouvrage, la rédaction anglaise de 6o 5 (Advancement o/ learning) et la rédaction latine de 6-g (De Au.e. mentis scientiarum). Je renverrai uniformément à cette dernière.

SUR FRANÇOIS BACON? 55 littéraires que nous ne connaissons plus qu'au prix de laborieuses recherches.

Cette apologie de la science est certainement la moins intéressante et la moins originale des trois parties de l'oeuvre philosophique de Bacon. L'auteur avait donné une grande attention à l'étude de la rhétorique : ses ambitions politiques l'y invitaient ; nous l'avons vu composer des recueils de lieux communs qui devaient être des manuels pour les orateurs, et en maints endroits de ses écrits le souci de la phrase ample, richement cadencée, fatigue le lecteur moderne. Toutefois, dans aucun endroit de ses écrits philosophiques plus que dans ce premier livre du De Dignit«te et Az«gmentis scientian«» il n'a tant accordé à l'éloquence. En plusieurs passages nous croyons entendre une véritable déclamation d'école.

Bacon défend d'abord les sciences et les lettres contre les théologiens qui voient en elles des ferments de libre pensée, contre les politiques qui les accusent d'énerver les courages, d'être inutiles pour l'action et de dévorer un temps précieux ; enfin contre les savants et les lettrés eux-mëmes qui, par l'humilité de leur condition, par les écarts de leur conduite, dans leurs œuvres par un souci excessif de la forme, par la frivolité des questions auxquelles ils s'arrêtent, par la légèreté de leurs affirmations, par mille autres défauts encore, exposent au mépris du vulgaire l'objet de leurs travaux.

C'est la meilleure partie du plaidoyer. Il passe ensuite au panégyrique. A vrai dire Bacon rejette le nom de panégyrique, il prétend s'abstenir de toute hyperbole, et dire seulement la valeur réelle de la science. Mais son argumentation, ordinairement si x igoureuse, se fait ici plus abondante et spécieuse que serrée et utile. C'est d'abord dans l'examen des choses divines qu'il voit la preuve de la dignité de la science : Dieu a créé la matière en un instant, il a mis six jours à lui donner sa forme ; c'est déclarer qu'il place la sagesse au-dessus de la puissance, les œuvres

56 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQtoE INFLUENCE de l'intelligence au-dessus de celles de la force. D'après Denys l'Aréopagite les anges de sagesse et de lumière sont plus élevés dans la hiérarchie céleste que les anges de la puissance et de l'action. La mission d'Adam dans le paradis était toute contemplative, ç'a été sa déchéance d'être condamné à des besognes actives.

Dans les choses humaines Bacon aperçoit la méme hiérarchie : les honmes n'ont-ils pas des inventeurs des arts, Bacchus, Cérès et tant d'autres, fait des dieux, tandis que les fondateurs de nations devenaient seulement des héros ? Le mythe d'Orphée n'exprime-t-il pas tout le prestige que l'humanité spontanément accorde à la spéculation ?

Enfin il indique les avantages innombrables que la culture des lettres traîne avec elle, il montre qu'elle contribue à faire les grands politiques et les grands guerriers, qu'elle fait fleurir toutes les vertus, qu'elle apporte les richesses et les plaisirs les plus exquis. Et il conclut en citant le m6t de l'évangéliste : « La sagesse a été justifiée par ses enfants ».

Telle est en substance cette apologie. Nous n'y retrouvons rien de la méthode précise de Montaigne. Cette fois encore Bacon continue une tradition dont nous ne connaissons plus aujourd'hui les principaux représentants, il obéit à une mode littéraire qui expliqxe le caractère étrangement superficiel de son plaidoyer. Ce n'est pas Montaigne qui gonfle ainsi d'arguments et d'exemples d'apparat la phrase cicéronienre de Bacon. Des manies de fausse érudition pèsent ici lourdement sur sa pensée. Il cl6t une contestation ouverte depuis bien longtemps, et, pour la clore, il subit la méthode de discussion dont ses devanciers ont usé.

Pendant tout le xvI e siècle la question de la valeur des sciences et des lettres a été à l'ordre du jour. Il n'est pas étonnant que la rémrrc.ction des doctrines anciennes et la découverte de l'imprimerie l'aient réveillée. La culture littéraire, jusqu'alors confinée

dans le monde des clercs, prétendait conquérir la société laïque. Comment n'e6t-on pas discuté de son utilité? De là des panégyriques enthousiastes destinés à emporter les suffrages. Ils se heurtèrent pourtant à un courant de réaction. Certains esprits, très attachés au christianisme, s'inquiétèrent du ferment de librepensée que les livres antiques semaient autour d'eux. On découvrait tout un monde qui s'était passé de la foi dans le Christ et de l'autorité de l'Eglise, qui, par la seule force de la raison, avait prétendu b,tir une morale et découvrir toutes sortes de vérités " n'était-il pas à craindre qu'on voulût imiter ces anciens tant admirés qu'on fortifiât sa raison à leur contact, et qu'on prétendR la libérer de toute entrave ? kes deux principaux représentants de cette manière de voir sont François Pic de la Mirandole x' et Corneille Agrippa. Agrippa surtout a joui d'une grande vogue. Dans son De incerlitudine et vazitate scientiarum, examinant toutes les sciences l'une après l'autre, il montre la fragilité et l'inanité de chacune d'elles, surtout les dangers que le savoir présente pour notre présomptueuse nature, et il termine en conjurant ses contemporains de lire sans cesse les saintes Ecriutres, et de se tenir convaincus que là sont ramas.ées toutes les connaissances que Dieu nous a permis d'acquérir. Le sérieux de sa thèse est étouffé sous un amas d'argumentations puériles, d'allégarions pédantesques et d'affirmations fantaisistes. Cet ouvrage, qui fut très répandu au xvI e siècle, représentait dans le grand public ce q'on peut appeler l'opposition théologique à la science. Ce ne fut pas la seule. La noblesse, en Angleterre comme en France, résista-longtemps avant de céder à l'idéal nouveau. Elle affectait volontiers de mépriser les savants. Elle opposait à la grandeur des lettres la dignité des armes qui, seule, lui semblait convenir à des hommes bien nés. Il y avait la un point de vue pour contester la valeur des sciences, et il semble

I) Dans son Examen ,anitatis doctriœe gentium et z'eritatis disciïlinee christianoe.

58 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE avoir joui d'une grande faveur dans les cercles lettrés du temps. On discuta à perte de vue sur les mérites respectifs des lettres et des armes. Cedant arma togoe, avait écrit Cic6ron. Il fournissait quelques arguments aux deux partis. Le Courtisan de Baldassare Cstiglione avait repris ce thème. On pourrait dresser une fort longue liste d'écrits où on le retrouve, et à la fin du siècle l'intérêt qu'on y prend ne semble pas encore épuisé. On n'apportait pas plus de sérieux à ces débats qu'aux débats sur la « bonté et la mauvaisetié de la femme », sur le mariage, et autres questions similaires, qui n'étaient pas moins en faveur. A développer ces lieux communs, qu'on se transmettait de main en main, une sorte de tradition .se formait. On leur demandait non de la nouveauté, mais de l'abondance, un style ampoulé, quelques exemples pris à l'antiquité. Les auteurs se répétaient l'un l'autre avec une servilité inconcevable. Certains arguments et certains exemples se retrouvent presque uniformément dans toutes les dissertations de ce genre. Il en est que Bacon a repris à son tour : l'anecdote du coffret précieux de Darius, qu'Alexandre réserve à Homère, le mot qu'on lui prête sur le tombeau d'Achille Il rappelle après tant d'autres que César a été l'un des plus fameux écrivains de Rome, et qu'Alexandre a reçu les leçons d'Aristote, pour en inférer que la culture des lettres est précieuse à ceux mmes coi s'adonnent aux armes. Il déclare quelque part i " " CO'il négligera certaines cons deratlons, comme, par exemple, que par la science nous nous élevons au-dessus des brutes et « autres tels argument rebattus », dit-il. C'est indiquer que les dissertations sur ce lieu commun lui sont familières ; mais, en dépit de ses intentions, il a fait trop de place aux argumentations rebattues. Malgré des observations intéressantes et des analyses précises, la dissertation de Bacon rappelle toute cette tradition, elle s'v rattache étroitement. Elle a conservé beaucoup de sa frire, lité.

Montaigne, sans doute, n'était pas resté étranger à ce débat.

Il s'était rangé résolument parmi les adversaires de la science. Il n'a pas dédaigné de faire quelques emprunts, lui aussi, au,. fatras d'arguments et d'exeml-les que lui offre Corneille Agrippa. Il est vrai que son scepticisme à l'égard de la science repose sur des raisons plus solides (i). Rien pourtant ne donne à supposer que Bacon ait voulu lui répondre.

Les efforts qu'on a tentés pour établir des rapprochements entre ce premier livre de-Bacon et les Essais de Montaigne n'ont abouti qu'à des résultats bien peu convaincants. I 'image que voici se retrouve sans doute chez Montaigne, mais elle y est à peine indiquée, et il est bien peu croyable qu'elle ait été suggérée par lui. « Aux yeux de qui contemple l'immensité des choses et la totalité de l'univers, dit Bacon, le globe terrestre, avec tous les hommes qui l'habitent, ne semblera rien de plus qu'un petit groupe de fourmis, dont les unes chargées de grain, les autres portant leurs ,oeufs, d'autres à vide rampent et trottent autour d'un petit tas de poussière (-,). » Montaigne disait en parlant des troubles de la guerre qui nous émeuvent si fort : « Ce n'est que fourmilliere esmeue ete eschau ffée (3)- " Cette image était tout au long chez Lucien «.4 ) et c'est chez Lucien sans doute que Bacon l'a prise, bien plutAt que chez Montaigne. I.es autres rapprochements qu'on pourrait établir ne sont gui're de même que des souvenirs de l'antiquité qui sont communs aux deux auteurs. Il en est dans le nombre qui présentent des divergences telles que

() Voir mon ouvrage sur les Xm«rces ,et l'Fv»lutwn des Essais de .llontaigne, t. II, p. 212.

(z) Certainly, if a man meditate much upon the univ,ral frame of nature, the earth with men upon it... ill not seem much other than an ant-hill, whereas some ants carry corn, and some carry their young, and some go ernpty, and ail to and frorn a little heap of dust (AdoE,ancernent o/ learning, I, viii, I), (3) II, xIL t. III, p. :34.

(4) Dialogues XLVI, 19.

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Montaigne n'est évidemment pas la source de Bacon (). D'autres étaient trop vulgarisés pour qa'il y ait lieu d'en rien inférer (2).

A regarder les choses de plus haut et à comparer les idées qui sont développes par nos deux auteurs, Montaigne avait insisté sans doute sur les inconvénients de la culture des lettres, qui, à son avis, met en péril la foi religieuse, qui effémine les courages et que décrie le pédantisme de ses partisans. On retrouve donc bien chez lui tous les reproches dont Bacon prétend la laver. Mais ils sont partout ailleurs encore, et rien dans la forme que Bacon donne à l'expression de ses idées ne révèle qu'il ait eu le dessein de prendre Montaigne à partie plutôt que tout autre détracteur des sciences. L'opposition mëme de leurs pensées n'est pas aussi complète qu'on pourrait d'abord le supposer, et il n'y a pas que des contradictions à signaler entre elles. Si Montaigne avait fait la critique du pédantisme, Bacon ne l'entreprend pas avec moins d'acharnement afin de montrer aux pédants par quels défauts ils s'aliénent la considération publique, et afin de dégager la vraie science de la fausse opinion qu'ils en don-

() Par exemple, le mot d'un ancien sur le nombre de serviteurs que ,, nourrit » Homère, mot qui est différemment rapporté chez Bacon, I, v]]L 4, et chez Montaigne, II, xxxvl.

(z) Telle est cette idée à diverses reprises exprimée par Cicéron que Socrate a ramené la philosophie du ciel sur la terre: Bacon I, v, Mcmtaigne III, xu t. VI, p. iÏt. Voici encoee deux traits pris à Plutarque: le mot d'un musicien à Philippe: Bacon I, VII. 6; Montaigne I, XL ; le mot de Solon sur les lois qu'il a données aux AthCniens : l;acon I. n, 5 ; Montaigne III, x, t. VI, p. t38. Peut-Cre y a-t-il plus de compte à faire de ce dernier rapprochement qui porte sur un trait moins vulgarisé, semble-t-il, et aussi de cette idée, pourtant inspirée par Cicéron et par Platon, que l'étonnement est le germe du savoir : Bacon I, III, 3 ; Montaigne III, xl, t. VI, p. 259. Le nombre de ces rapprochements est peut-être aussi à prendre en considération. Pourtant ces indications restent vagues.

SUR FRçOIS BACON? 6Z nent (Z). Montaigne avait tourné en ridicule ceux chez qui le souci des mots étouffe celui des pensées (), il avait dénoncé la vanité des questions agitées par les savants, qui ne servent de rien au bonheur ou à la sagesse des hommes (3), les gloses poursuivies jusqu'à l'infini, glosées par de nouvelles gloses qui sont ensevelissant le sens du texte (4) au lieu de l'éclaircir; il avait reproché aux savants leurs désaccords augmentés à plaisir et par vanité. désaccords dont le vulgaire prend prétexte pour conclure que tous se trompent également. Tous ces mëmes défauts sont signalés et invectivés par Bacon. Avant Bacon, mais sans en faire comme Bacon un reproche aux gens de lettres, il avait remarqué que l'étude les rend parfois incapables du maniement des affaires, en plaçant trop haut leur idéal çS)- Il s'était même chargé quelquefois de défendre les vrais savants contre des reproches injustes : en parlant de son cher Turnèbe, n'avait-il pas répondu à ceux qui font un crime aux hommes de cabinet de leur gaucherie et de « quelque façon externe qui peut n'être pas civilisée à la courtisane », que ce sont là choses de néant, et que ce n'est pas à la révérence, au maintien et aux bottes d'un homme qu'on regarde quel il t (6). N'avait-il pas dit que la vraie science n'est pas contraire à la religion, idée chère à Bacon, puisque (nous l'avons vu) il doit la reprendre dans ses E««ai« ? Si peu de science écarte de la religion, dit Bacon après Montaigne, beaucoup de science y ramène. « Bue à longs traits », la philosophie, qui avait d'abord conduit à l'athéisme, nous rend à la foi (7)" (I) Voir en particulier, dans I, v, de longs développements sur ce sujet.

(2) Voir surtout l'essai Dz« îhédanti«me.

(3) I, xxxtx, p. 82 : Cettuy-cy, tout pituiteux» chassieux et crasseux... » (4) III, xIII au début.

(5) Début de I, 25 et III, I.

(6) I, xlv, t. I I, p. .

(7) « A farther proceeding therein (in philosophy) doth bring the mind back again to religion. » (Or the advancement o/ learning» liv. I ; éd. Spedding, p. 267.) (Voir ci-dessus p. 35-)

62 MONTAIGNE A-T-IL EU QL£LQUE INFLUENCE En tout cela Montaigne a-t-il aidé Bacon à dégager ses propres opinions? 11 est possible. Nulle part cependant les expressions des deux auteurs ne sont assez voisines les une des autres pour que nous ayons éprouvé le besoin de citer. Nulle part on ne rencontre ces similitudes verbales qui décèlent a'ae influence directe. En somme, je ne trouve dans l'apologie de la science ni une opposition complète au point de vue de Montaigne, ni des réminiscences qui soient de nature à nous prouver qu'en écrivant Bacon avait le texte des Essais présent à l'esprit. S'il s'était proposé de répondre à Montaigne, je ne doute pas que son apologie y efit gagne Lorsqu'en la lisant, en effet, ;1 nous arrive de penser à Montaigne, ce n'est que dans les passages les plus solides, dans ceux où l'analyse se fait le plus pénétrante. l a pensée d'un pareil adversaire, le plus sérieux assurément des adversaires avec lesquels sur un pareil terrain il pouvait se mesurer, eùt pu l'inviter à donner un peu de poids à son plaidoyer. En réalité, Montaigne ne lui a pas du tout masqué la tradition du xvI  siècle. Le gofit des amplifications faciles, des arguments spécieux, sans consistance, des exemples usés, est venu jusqu'à lui et l'on retrouve encore chez lui tout un bric-à-brac de déclamations vides, qui peut-être ne lassaient pas encore. Malgré des pages précises, dont il ne faut pas méconnaître la valeur, cette introduction de ]3acon reste un morceau d'apparat autant .qu'une professi6n de foi sincère.

II. w L'OBJET DE LA SCIENCE ET LE De augmentis scientiarun Bacon a défendu la science contre ses adversaires. Il a nié une partie des défauts qu'on lui impute, reconnu les autres, mais en démontrant qu'ils tiennent à des circonstances passagères, qu'ils ne sont pas inhérents à son essence. Quelle se ressaisisse et s'organise, elle fera voir qu'elle est capable de réaliser des prodiges. Elle n'a besoin que de deux choses, que Bacon va lui donner : un objet bien défini, et une méthode rationnelle. J'essayerai de

montrer tout à l'heure que Montaigne a peut-ëtre une part importante dans la conception de la méthode de la science chez Bacon, mais nous allons constater d'abord qu'il est pour peu de chose dans la détermination de son objet.

Une fois de plus nous nous trou,,erons en présence de rapprochements assez nombreux, mais, à les peser, nous verrons qu';ls prouvent peu, et qu'ils ne constituent pas au passif de Bacon une dette bien importante envers son devancier.

C'est assister à l'une des plus rares merveilles que nous offre l'histoire des lettres humaines que de voir Bacon, au milieu de l'anarchie intellectuelle du temps, appliquer avec une prodigieuse puissance son concept de science à tous les objets de la nature et de la pensée, organiser rationnellement aussi biep l'étude de l'histoire que celle de la médecine, de la philosophie, de la logique, de la morale, de la politique, constituer enfin ce « globe intellectuel », « globe de cristal », où tous les éléments du globe réel sont reflétés. Partout autour de lui la raison tâtonne, elle n'a encore aucune méthode ferme; et du premie» coup Bacon prévoit et organise toutes les conquëtes qu'elle tentera dans l'avenir. A diverses reprises, Bacon répète qu'on sera étonné qu'un homme ait pu penser tant de choses si nouvelles : on peut trouver déplaisant de le lui entendre dire ; l'éloge est justifié néanmoins. A le lire, nous avons parfois l'impression d'entendre une prophétie, un oracle qui lève le voile de l'avenir. Il sait qu'il faudra des siècles pour réaliser l'oeuvre qu'il projette. Il est penché tout entier sur cet avenir de conquêtes scientifiques.

Certes, ce n'est pas Montaigne, le timide Montaigne toujours occupé à railler les prétentions de la raison, qui lui inspire de si vastes espérances. Si l'on cherche à lever le mystère d'une si puissante conception, on reconnaitra, je crois que, comme les IEssais de Bacon et son apologie de la science, l'idée qu'il se fait du but de la science s'explique en partie par les souvenirs d'un passé

IIONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE

qu'on ne songe guère à évoquer quand on parle d'une œuvre aussi moderne d'allure. Bacon doit beaucoup aux alchimistes et aux pseudo-savants qu'il attaque et dont son œuvre prépare la ruine. l.isez les premiers aphorismes, un peu arides peut-être mais très clairs, du second livre du Novum orgatum (I), VOUS y verrez nettement que la prétention de Bacon, c'est de dominer la nature à tel point qu'une substance quelconque étant donnée, nous puissions la transformer à notre gré en une autre substance. Voilà les applications qu'il attend des sciences physiques et naturelles bien constituées. N'Cait-ce pas là la rêverie des alchimistes qui se faisaient forts de fabriquer de l'or dans leurs creusets ? Avec moins de naïveté et une rigueur rationnelle dans l'exposition, Bacon aspire au même pouvoir sur la nature ; il espère, lui aussi, fabriquer de l'or. I.es applications qu'il fait de cette notion aux diverses spécialités, s'expliquent surtout par la vigueur d'une pensée qui, d'une idée, sait déduire jusqu'au bout toutes les conséquences qu'elle comporte, qui sait embrasser tin principe dans toute sa richesse et toute sa complexité. Il y a été aidé toutefois par certains spécial!stes qui avaient su recueillir avant lui l'héritage de l'antiquité, et dans des adaptations et des travaux originaux donner un certain corps à leurs sciences respectives. Ceux-là lui onoE singulièrement préparé les voies. En politique, par exemple, Machiavel a eu une influence considérable. Dans son Pringe, et plus encore dans ses Discours sur la première décade de Tire- Lire, il unit ses expériences personnelles à celles que lui avaient léguées les anciens dans leurs histoires. C'est bien des faits, d'une psychologie très réelle des passions humaines, qu'il est parti; c'est aussi à des formules générales destinées aux applications pratiques qu'il prétend aboutir. Bacon trouvait en lui l'esprit scientifique tel qu'il le concevait. Certainement la lecture de Ma-

() Cf. Novum organum, livre II, aphorisme

chiavel l'a beaucoup aidé à étendre sa notion de la science au domaine des faits politiques (I).

Si aucune lecture était capable de décourager Bacon de sa gigantesque entreprise, de lui couper les ailes, c'était bien, semble-t-il, la lecture des Essais de Montaigne : à propos de la logique, de la rhétorique, de la médecine, il avait à se prémunir contre sa pensée dissolvante. Plus encore il avait à se garder de la contagion de cet esprit critique qui e défie de toute idée ambitieuse, qui examine tout à la loupe. Une pensée aussi souple que celle de Montaigne, sans doute, pénètre partout, présente des ébauches de toutes les idées. On pourrait citer tel passage où il peint avec son bonheur habituel d'expression le progrès continu des sciences qui ne « se jettent pas en moule, mais se forment et se figurent peu à peu en les maniant et polissant comme l'ours lèche ses petits ». Ce n'est qu'une échappée • dans un instant, il se retournera contre la science, et montrera que son prétendu progrès n'est qu'un passage d'une hypothèse à une autre hypothèse aussi peu solide.

Mais Montaigne est un spécialiste, lui aussi ; c'est dans le domaine de sa spécialité seul, et pour constituer l'idée de la science morale, qu'il a pu seconder Bacon. Nul au xvI  siècle n'a poussé si loin que lui l'enquête morale. Nul n'y a apporté un esprit aussi précis. Son œuvre est paraIlèle à celle de Machiavel : il contr61e son expérience personnelle par celle des grands écrivains de l'antiquité, et cherche à dégager ainsi des règles morales comme Machiavel pose des règles politiques. On

"») Pour la science du gouvernement dont il indique seulement la matière dans son De augmentis, qu'tm lise dans les Essais les chapitres quïl lui a consacrés ; on verra combien d'idées sont inspirées de Machiavel; et ici même qu'on parcoure les deux parties qu'il distingue dans la « science des affaires », à la fois ce qui concerne , l'art des occasions éparses », et ,, l'art de se pousser dans le monde », on sentira nettement que son maître n'est ni l'idéaliste Thomas Morus, ni l'auteur des Six livres de la Réîhublique, Jean Bodin, mais le politique réaliste de Florence.

66 MON[AIGNE A-T-IL EU QLOELQUE INFLUENCE

pourrait être tenté de croire que l'action de Montaigne a été semblable à celle de Machiavel. Je pense qu'elle a été analogue, mais moins efficace.

Nous n'avons que peu d'enseignement à tirer d'une dizaine de souvenirs antiques qu'on s'est plu à retrouver à la fois dans les Essais de Montaigne et dans le De augmentis. Pour quatre de ces rencontres, la version de Bacon diffère de celle de Montaigne çI). Dans deux autres cas, Bacon lOUS lnvoie directement à la source ancienne (2). Il est vrai que, tout en indiquant une référence à la source première, il peut faire usage d'un intermédiaire, et il est vrai encore que les déformations lui sont fort habituellee; ; il serait bien téméraire néanmoins de prétendre que \Iontaigne a suggéré ces allégations. Restent quatre ou cinq cas où Bacon n'indique pas de source (3), et où son allégation est

() L'aventure de Thalès qui, regardant les étoiles, tombe dans un puits : Bacon, lI, -; Montaigne, II, xii. t. IV, p. 47; le mot de Pyhagore sur les jeux Olympiques : Bacon, VII, I; Montaigne, I, x xvI, t. Il, p. 42 ; le mot de Bias sur l'amitié, que Montaigne, d'après Aulu-Gelle attribue à Chilon': Bacon. VIII, 2; Montaagne, I, xxvni, t. II, p. 94; le mot de Statilius à l'occasion du meurtre de César : Bacon VII, 2; Montaigne, I, L, t. II, p. 271.

(2) L'image empruntée à Sénèque sur les joueurs de passe-passe : Bacon, V, *; Alontagne, II1, vH, t. VI, p. 9 ° ; un mot sur l'éloquence pris à la LII  Citre de Senèque : Bacon, Vil, 1 ; Montaigne, I, X.L, t. II, p. 198.

(3) Faits allégués de part et d'autre pour prouver que les animaux nous ont enseigné diver arts : Bacon V, I ; Montaigne, Il, xii, t. III, p. 211; exemples de raison raisonnante chez les animaux : Bacon, ibid.; Montaigne, 11, xii, t. 111, p. -18 pour les corbeaux de Barbarie, p. -3  pour les fourrais qui rongent les extrémités du grain de blé afin de l'empêcher de germer ; opinion de Platon qui met la raison au cereau, Iïre au cœur, la cupidité au foie : Bacon, IV, , à la. fin; Montaigne, II, xii, t. IX', p. 62 ; allusion au rémora : Bacon, III, 4 : Montaigne, II, xii, t. III, p. 223. Ajouter encore le mot de César qui préfère être le premier dans un village à être le second dans Rome : Bacon, VIII, 2 ; Montaigne n'y fait qu'une allusion, III, vit, t. VI, p. 74- La citation du Trinummus de Plaute (II, 84). que Bacon reproduit en la modifiant « -Nain pol" sapiens fingit fortunam sibi » peut avoir

stn œeRArçOIS BACOr? 67 conforme à celle de Montaigne. Ajoutons que dans son recueil d'apophtegmes, qui a été composé pour réaliser un des points du programme tracé dans le De augmentis, une douzaine de mots fameux de l'antiquité sont repris sur les'quels Montaigne avait insisté déjà. Ces faits inclinent nos esprits à admettre une relation entre les deux œuvres. I 1 serait hasardeux toutefois d'en tarer une conclusion autre que celle-ci-que Bacon s'intéresse aux mëmes exemples que Montaigne, que sa curiosité est attirée par les mêmes objets.

Quelques similitudes d'idées entre nos deux écrivains sont signaler. Bien entendu, nous les chercherons surtout dans les livres VII et VIII de Bacon, où il est traité de la morale et de la science civile. N'oublions pas, au reste, que Bacon n'expose pas ses idées morales. Il i'a fait dans les Essais et n'y revient qu'accessoirement ici. Son objet est de frayer la voie à une science des mœurs. Nous ne sommes donc pas en droit d'attendre un grand nombre de similitudes.

L'idéal de la santé du corps, pour Bacon (), est la santé qui met « en état de supporter toutes sortes de changements et de soutenir toutes espèces de choses. » C'est exactement l'idéal que Montaigne proposait à son disciple quand ! lui donnait comme modèle la « merveilleuse nature d'Alcibiades » qui savait se « transtformer si aisement à laçons si diverses, sans interest de sa santé surpassant tantost la somptuosité et pompe persienne, tantost l'austerité et frugalité lacedemonienne, autant reformé en Sparte comme voluptueux en Ionie .2). » Montaigne revient fréquemment sur cette idée. Dans les derniers jugements qu'il a portés sur Alexandre (3), sur César (4), sur Socrate (5), on consété suggérée par Montaigne, I, XLII, t. II, p. -o8, ou encore par jus-te L]pse, Politiques, I, (i) VII, I, fin, trad. Riaux, p. 335- (2) I, ,XVl, t. II, p. 57- (3) III, xII, t. VII, p. 78 .

(4) lbid.

(5} III, xIu, t. VII, p. 8.

¢8 IIONTA1GNE A-T-IL EU QLELQIYE INFLUENCE tare que c'est avant tout cette flexibilité de leur âme, cette souplesse à s'adapter à toutes les circonstances de læ vie qui l'ont séduit.

Bacon raille la chimère de la sagesse stoique et les prétentions des philosophes : « Voyez sur quel ton tout à fait tragique S.nèque nous dit : « Quoi de plus grand que de voir un ëtre aassi fragile que l'homme atteindre à la sécurité d'un Dieu ! (I) » Montaigne a choisi chez Sénèque un autre passage, d'ailleurs détaché de la même épître (2), pour le tourner en dérision (3), mais l'esprit qai l'anime est le mëme et, comme Bacon, les rodolnontade stoïciennes le divertissent bien souvent. Bacon reproche en particulier aux sectateurs de Zénon de troubler les esprits et de les terroriser avec leurs remèdes contre la peur de la mort. ,, Certes la plupart des doctrines des philosophes nous paraissent Cre trop timides et prendre, en faveur des hommes, plus de précautions que la nature ne le veut, par exemple, lorsque, voulant remédier à la crainte de la mort, ils ne font que l'augmenter. Comme ils ne font de la vie humaine qu'une sorte de préparation à sa fin, d'apprentissage de la mort, il est forcé qu'un ennemi contre lequel on fait tant de préparatifs paraisse bien terrible et bien redoutable (4)- » Montaigne avait d'abord pensé que la mort devait ëtre notre préoccupation constante, mais il avait si bien changé d'opinion qu'à la fin de sa vie il avait protesté aussi énergiquement que Bacon contre cette méthode contre nature..Son essai De l« îhysioîomie est plein de cette pensée. Il y critique le mot de Cicéron « tota philosophorum ita commentatio mortis est », et réplique que la mort n'est point le « but » mais seulement le « bout de la vie ,, (5)- Par de • ° n.

nombreux exemples, il montre que toute cette vaine preparato () VII, , lrad. Riaux, p. 33 o. (z) E[itres à Lucilh«s, LIII.

'3) II, xii, t. III, p. z6.

4) VII, z, trad. Riaux, p. 339- 5) III, x, t. VI, p. 9 .

StrR FRANÇOIS BACON?

nous effraie au lieu de nous tranquilliser, et nous rend insupportable la mort que l'homme de la nature souffre sans émotion. Après Montaigne, Bacon est si pénétré de cette idée que (nous l'avons constaté) il la reprendra dans ses Essais quelques années plus tard.

D'autres idées communes aux deux auteurs, qui doivent reparaître dans les Essais de I612, trouvent dans l'Advancemen! of lear»ing leur première expression. Sans y revenir, je me contente d'indiquer le fait. A titre d'exemple on pourra voir, au chap. III du livre \ri, ce que Bacon dit de la mort et de l'esprit d'innovation.

Bacon çI) et Montaigne (2 s'accordent à déclarer que, pour bien connaitre les mœurs d'un homme, c'est à ses domestiques et à ceux qui vivent familièrement avec lui qu'il convient de s'adresser. Tous deux voient dans les représentations théâtrales un excellent exercice pour la jeunesse, et ils les recommandent aux éducateurs (3)- Quand on entend Bacon proclamer « Epitomes are the moths and corruptions of learning » (4), le mot de Montaigne revient à la mémoire - « Tout abrégé sur un bon livre est un sot abrégé (5)- » Ces derniers rapprochements toutefois sont peu significatifs. Il est plus intéressant peut-être de consta[er que, de même que Montaigne (6), Bacon d-nne l'assassin de Guillaume d'Orange comme un modèle de fermeté dans la douleur (7)- Une image aussi leur est commune qui pourrait bien trahir une réminiscence. Bacon : « So as Diogenes' opinion is to be accepted, who commended not them which abstained, but them which sustained ad could refrain

(I) VIII, 2, trad. Riaux, p. 393.

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