CHAPITRE IV
LA MÉTHODE DE LA SCIENCE. MONTAIGNE ET LE Novum organu»,
jusqu'à présent nous ne sommes arrivés à démêler qu'une influence de peu d'importance. Montaigne a pu aider Bacon à dégager quelques idées de détail, développer en lui l'habitude ,e l'analyse psychologique. Il ne lui a ni donné un genre littéraire, comme le titre d'Essais pouvait le faire supposer, ni suggéré son apologie de la science, ni fourni sa conception de la morale. Nous avons seulement constaté, et cela partout où nous avons porté notre investigation, des présomptions très sérieuses pour admettre que son livre a été fort étudié par Bacon. Tant de similitudes ne peuvent guère s'expliquer autrement. C'est dans la composition du Novum organum, si je ne me trompe, que les fruits de cette étude vont se faire voir. Il me faut avouer toutefois que c'est là seulement une hypothèse. Méme ici nous ne touchons pas une influence certaine ; elle n'est que vraisemblablc, aucune mention de Montaigne, aucune communauté d'expression chez les deux écrivains ne permettent d'être affirmatif. Je ne puis qu'indiquer les raisons qui me rendent cette opinion très probable.
Et d'abord comment une pareille influence est-elle possible ? Comment se peut-il que Montaigne qui, nous venons de le voir, ne construit pas une science, qui, au lieu d'encourager l'esprit humain à la fonder, critique sans cesse ses prétentions et lui étale ses faiblesses, ait pu préparer la création d'une méthode ? Bacon se charge de nous l'expliquer lui-même. Il a déclaré que sa méthode avait les mémes commencements que l'acataleps,'e, qu'on lui reprocherait d'énerver l'esprit, de lui ôter toute confiance en soi-mëme. Dans la suite seulement il doit sortir du doute et fournir des éléments de connaissance positive. Son but
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est de placer l'esprit en face des faits, de lui apprendre à les examiner sans les déformer, à en tirer toute la leçon qu'ils comportent. Pour cela il lui faut en arracher les mauvaises habitudes qui l'empêchent de voir les choses dans leur intégrité, il lui faut dénoncer les vices natifs qui l'ont poussé à contracter ces mauvaises habitudes afin qu'il les évite à l'avenir. Toute cette préparation de la méthode remplit le premier livre du Novura organum. A première vue on aperçoit combien elle est conforme à ce qu'on est convenu d'appeler le scepticisme de Montaigne. L'idée maitresse de tout le livre, c'est cette constatation faite par Bacon que l'esprit humain a besoin d'être assujetti à une méthode. Livré à lui-même, il ne sait pas examiner les faits ni s'y asservir. Il est trop htif, trop souple, il court aux conclusions aveuglément ; il a trop de confiance en lui, il se fie à ses forces ; il est le jouet de ses préjugés et de ses habitudes. La source de tous les abus, nous dit Bacon, c'est l'admiration pour l'esprit humain .I) ; c'est elle qui nous empëche de penser aux vrais secours dont nous aurions besoin. Et ailleurs : c'est du plomb qu'il nous faut attacher à l'esprit, non des ailes (2) ; il n'est que trop actif par lui-même. Cette idée-là est exprimée sous bien des formes dans h. premier livre du Novum org«num; elle y est sous-entendue plus souvent encore, elle est le principe de presque toutes les remarques particulières. Or, à tout prendre, c'est bien aussi l'idée capitale de la critique de Montaigne. Il est vrai qu'il hésite sur la manière de « brider cette raison » si fuyante; pour les questions qui nïntéressent que la spéculation, c'est au fait que, lui aussi, veut l'assujettir. Pour les questions pratiques, comme il ne conçoit pas l'idée qu'on pourrait déduire des faits une politique et une morale, c'est à l'autorité qu'il a recours ; autorité de l'Eglise pour la religion, autorité de la coutume pour la politique
Ix) Cf. NooE'. Org, I, aphor. 9- (2) Cf. A'o,,. Org., I, aphor. 1o4,
et la morale. Mais quoi qu'il puisse penser des renlèdes, en tous cas, à chaque instant, il signale le mal. « ka raison est un instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable et accommodable à tous biais » (I), dit-il quelque part ; « l'esprit est un outil déréglé, dangereux et téméraire ». « La raison va toujours, torte, boiteuse et déh.anchée » (2). Nous n'examinons pas le fond des choses ; nous décrétons juste ce qui est conforme à notre coutume, injuste ce qui lui est contraire. Nous voyons le doigt de Dieu dans la victoire de la Rochelabeille ; et que dirons-nous après la défaite de Mont-Contour (3) ? Il serait aisé d'accumuler un grand nombre de passages où Montaigne se plaît à montrer le déréglement de la raison, où il oppose un fait à un jugement hâtif. Cest là dans les Essais son attitude habituelle. Or l'hypothèse que je présente se réduit à ceci : la plupart des critiques que Bacon va adresser à l'esprit humain avaient été dégagées par Montaigne. Puisque nous savons que les Essais de Montaigne jouissaient d'une très grande faveur au temps de Bacon, puisque nous avons constaté que Bacon lui-même s'en inspirait fréquemment, il est bien probable que la critique de Montaigne a préparé celle de Bacon et l'a facilitée. La lecture des Essais a fortifié le point de vue de l'auteur du Novum organum.
Mais s'il en est ainsi, comment s'expliquer un fait à tout le moins paradoxal ? Les rapprochements de texte, qui jusqu'à présent se sont offerts à nous en abondance, vont maintenant nous faire défaut. Dans le Noï,um organum les commentateurs ne nous en proposent plus. Ne serait-ce pas que la méthode qui consiste à mesurer l'influence d'un écrivain au nombre de rapprochements qu'on peut établir entre ses uvres et les uvres de ses successeurs est une méthode défectueuse ? Certes, relever des similitudes de ce genre est nécessaire, car souvent elles fournissent
(x) Montaigne. Essais, II, xu, tome iv, p. 96. (2) Montaigne, Essais, II, XlII, tome IV, p. 95- (3) Montaigne, Essais, I, xX Xll.
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la seule base solide de semblables études. Mais, par la force des choses, elles signalent à l'attention des ressemblances de mots et de faits plus que des ressemblances d'idées. Elles se trouvent par là souvent très incomplètes, et toujours elles demandent à ëtre maniées avec une extrême prudence. L'interprétation des résultats qu'apporte une semblable méthode nécessite une extrême circonspection. Plusieurs raisons nous expliquent que dans le Noz'um organum on n'ait pas signalé de réminiscences de Montaigne.
Pour faire la critique de ]'esprit humain, les deux philosophes ne se placent pas au méme point de vue. Bacon catalogue et classe les défauts inhérents à la raison humaine ; sans esprit de système et sans plan, Montaigne qui, à l'occasion de ses lectures, veut montrer son jugement, chaque fois qu'il se heurte à quelque préjugé le signale et en découvre la racine. On conçoit par suite que la fréquentation de Montaigne ait pu aider Bacon dans son enquête, et d'autre part que la diversité de leurs buts nous cache un peu son influence.
De plus Bacon, tout préoccupé qu'il est, autour de 1620, de commencer sa bfitisse par la plus fructueuse des sciences, à son avis, la science des choses natu.relles, qui doit servir de base à une philosophie de la nature, signale de préférence les illusions que causent les fant6mes dans l'examen des choses physiques. Montaiffne s'attache surtout à la morale- c'est dans l'interprétation des faits de la vie quotidienne, rencontrés soit dans son expérience personnelle, soit dans les histoires, qu'il cherche à voir broncher les jugements humains. Aussi c'est seulement sous leur forme la plus générale et dans leur application aux phénomènes moraux qu'il dénonce les vices de l'esprit. Lorsque Montaigne, par exemple, déclare .que nos habitudes entravent notre jugement, ce qui le frappe particulièrement, c'est que notre idée de justice n'est pas fondée en raison ; elle n'a rien d'absolu et d'universel, elle est relative aux coutumes de chaque pays. Le juste,
c'est ce que nous sommes habitués à considérer comme tel (I). Bacon fait la même observation sur la fâcheuse influence de l'habitude, mais ce qui l'intéresse, lui. ce sera par exemple que dans les études les plus variées le spécialiste apporte ses habitudes d'esprit au lieu de s'adapter à son sujet. Aristote reste logicien en physique (2). Ce sera encore que, lorsque nous prenons l'habitude de l'analyse, nous devenons incapables de synthèse, et inversement la synthèse nous fait négliger l'analyse. Démocrite ne voit que les éléments, et les autres philosophes ne considèrent que les ensembles.
Enfin, ici peut-être plus que jamais, Bacon repense à sa manière les idées qui lui sont suggérées par ses devanciers. En traversant son cerveau, elles subissent une sorte de refonte, au point qu'elles ne conservent plus aucune trace des éléments qui les ont formées. Bacon les enferme afin de les rendre plus frappantes et plus faciles à retenir, dans une série d'aphorismes d'allure très lapidaire qui marquent avec une grande netteté les arêtes de la pensée, mais qui la dépouillent aussi des nuances d'expression qu'elle revêtait parfois chez l'auteur qui a pu la suggérer. N'oublions pas surtout les magnifiques métaphores dont il les pare. Bacon a comparé les défauts aturels à l'esprit humain à autant de fantômes qui le hantent et qui lui cachent la réalité. Les uns troublent la tribu humaine tout entière, d'autres s'attachent à chacun de nous et ne f.réquentent que notre antre particulière, d'autres se tiennent sur la place publique. Derrière ces créations poétiques qui sont bien à lui, il faut reconnitre des erreurs de tous les temps qui, en tous les temps, ont été plus ou moins distinctement aperçues.
Une systématisation méthodique, une application constante de ses idées à l'activité scientifique, une terminologie très neuve et expressive qui recouvre sa pensée d'un riche manteau poétique,
(t) Montaigne, Essais, II, xH. passim.
(z) +Vo,. org. I, aphor. 54-
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voilà en somme ce qui appartient en propre à Bacon dans sa critique de l'esprit. Cela n'empêche pas que les idées dominantes de cette critique n'aient été auparavant très vigoureusement mises en évidence par 3Iontaigne, et que Bacon, qui lisait familièrement 3Iontaigne, n'ait dû être aidé par lui à donner corps à sa doctrine.
Selon Bacon, quatre sortes de fantômes hantent les cerveaux des hommes : les fantômes de race, les fantôr îes de l'antre, les fantômes de la place publique et les fantômes du théâtre. Sans les cataloguer ni les nommer ainsi, Montaie s'est attaqué à tous les quatre. Les fantômes de race l'ont occupé plus que les autres. ,, Les fant6mes de race, dit Bacon, ont leur source dans la nature même de l'homme; c'est un mal inhérent à la race humaine, un »'rai mal de famille, car rien n'est plus dénué de fondement que ce principe : ,, I.e sens humain est la mesure de toutes les choses. ,, Il faut dire au contraire que toutes les perceptions, soit des sens, soit de l'esprit, ne sont que des relations à l'homme, et non des relations à l'univers. L'entendement humain, semblable à un miroir faux, fléchissant les rayons qui jaillissent des objets, et mélant sa propre nature à celle des choses gte tout, pour ainsi dire, et défigure toutes les images qu'il réfléchit (I) ,.. On reconnaît là dès l'abord une idée chère à Montaigne. C'est une des idées directrices de l'Apologie de Raimond Sebonde, i)eut-être la principale. Là Montaigne a, lui aussi, commenté le mot de Protagoras qui fait l'homme mesure des choses. Toute la dernière partie du chapitre, qui traite des perceptions des sens, tend à faire voir combien elles nous faussent la réalité, combien, au lieu de nous transmettre la nature dans son intégrité, elles nous projettent dans cette nature, nous mêlent à elles, et ne nous réfléchissent qu'une image très altérée du monde. Voilà pour les perceptions des sens. Quant aux inductions de l'esprit, relisez
() .\ o7'um organztm, I, aphor. 4.
les pages qu'il consacre à l'idée que l'homme se fait de la divinité. Ce qu'il lui reproche, c'est, au lieu de la loger en son cerveau telle qu'elle est, de la construire d'éléments purement humains : nous lions la puissance de Dieu avec nos lois physiques et intellectuelles, nous l'honorons de ce qui nous honore, nous lui donnons une part de nos plaisirs, nous l'asservissons à nos caprices. Et ce mëme anthropomorphisme qui nous donne de Dieu une idée si fantastique, »icie dans leur principe toutes nos idées des choses " ,, Il nous faut noter qu'à chaque chose il n'est rien plus cher et plus estimable que son estre et que chacun raporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez, lesquelles nous pouvons bien estendre et racourcir, mais c'eat tout, car hors de ce raport et de ce principe nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est impossible qu'elle sorte de là et passe au delà. (.I ,, Donc, pour Montaine comme pour Bacon, nos perceptions, tant celles de l'esprit que celles des sens, sont des relations à l'homme beaucoup plus que des relations à l'univers ; tous les éléments de notre connaissance sont tellement imprégnés de nous qu'ils nous renseignent fort difficilement sur les choses. Il ne s'est pas contenté d'exprimer sous cette forme générale ce vice capital de l'esprit humain. Avant Bacon il avait, très nettement, dévoilé quelques-uns de ces fantômes de la première espèce contre lesquels le philosophe de la science met en garde les futurs savants. Je ne dis pas qu'il les ait tous dévoilés : il n est un ou deux que nous trouvons chez Bacon, et que Montaigne n'a pas clairement dégagés : celui-ci par exemple que l'esprit fausse la réalité en y introduisant de l'ordre et de la symétrie (). Pour la plupart ils sont là néanrnoins, parfois avec plus de relief que chez Bacon.
(i) Montaigne : Essa«s, II, xii, tome IV, p. 38. 1,2) No«,t«m organe, m, I, aphor. 45- Encore pourrait-on rapprocher l'c¢5ai (I, XXXçlII) de Mnntaigne intitulé : « Comme ito«s lSlel«rons
8 4 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE Bacon insiste beaucoup sur ce défaut commun de tout ramener à nos idées (I). C'est par là, dit-il, que s'explique le crédit extraordinaire des prophéties et des songes, le monde n'en retient que ce qui se réalise, ce qui flatte ses idées. Tout ce qui est contraire à notre manièa'e de voir, nous. n'en tenons aucun compte. « L'entendement. une fois familiarisé avec certaines idées qui lui plaisent, soit comme généralement reçues, soit comme agréables en elles-mêmes, s'y attache obstinément; il ramène tout à ces id6es de prédilection, il veut que tout s'accorde avec elles; il les fait juges de tout ; et les faits qui contredisent ces opinions favorites ont beau se présenter en foule, ils ne peuvent les ébranler dans son esprit; ou il n'aperçoit point ces faits, ou il les dédaigne, ou il s'en débarrasse à l'aide de quelque frivole distinction, ne souffrant jamais qu'on manque de respect à ces premières maximes qu'il s'est faites. Elles sont pour lui comme sacrées et inviolables. »
Cette critique était déjà très vive chez Montaigne. Je crois même que pour la question des prophéties et des songes, Bacon a dfi avoir présent à l'esprit le onzième essai du premier livre (2): vous y trouverez la même explication dans des termes analogues; un même exemple l'illustre chez l'un et chez l'autre, celui de Diagoras qui, comme on prétend le convaincre de l'existence des dieux par le grand nombre des ex-voto placés dans le temple par des voyageurs échappés au naufrage, répond judicieusement que rien ne témoigne le nombre de ceux qui. en dépit et rions d'une mes»te chose ». Il v critique ceux qui n'apportent pas assez de souplesse à juger les actions des hommes, ceux qui doutent par exemple que les larmes de César en voyant la tête de Pompée mort aient pu étre des des larmes sincères. Ici et en plusieurs autres chapitres lL. II, ch. I par exemple de l'Inconstance de nos actions), !1 accuse l'esprit humain de vouloir ramener toutes les actions d'ua même homme, à un petit nombre de principes, c'est-à-dire de dSformer la réalité psychologique par un besoin naturel d'ordre. (I) No¢.,um organum, 1. I, aphor. 46.
(-) Voir. c;dessus, p. 45 et 46.
de leurs prières et de leurs VUX, ont été engloutis par les tempêtes. (I) En tous cas Montaigne a dit combien nos idées sont tenaces, qu'elles habitent une région de notre esprit où le libre examen ne pénètre pas, et il a reproché à l'homme de les prendre comme pierre de touche au lieu de l'expérience. « On reçoit comme un jargon ce qui en est communement tenu ; on reçoit cette verité avec tout son bastiment et son attelage d'argumens et de preuves comme un corps ferme et solide qu'on n'esbranle plus, qu'on ne juge plus. Au contraire, chacun à qui mieux mieux va plastrant et confortant cette creance reçeue de tout ce que peut sa raison qui est un util souple, contournable et accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en fadesse et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doute de guères de choses, c'est que les communes opinions on ne les les essape jamais. (2) » Et ailleurs il montre que jamais, quoi qu'elle fasse, l'expérience n'est capable de nous 6ter notre confiance native en nos idées : « Que la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle rte face que vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre croyance autres et autres opinions, toujours la presente et la derniere c'est la certaine et infayllible ; pour cette cy il faut abandonner les biens, l'honneur, la vie, et le salut, et tout. (3) »
Plusieurs de ses essais, n'ont d'autre objet que de nous enseigner à nous préserver de ce vice commun. Il veut que nous sachions voir et comprendre les événements qui contredisent nos idées aussi bien que ceux qui semblent les confirmer. Prenons pour exemple le chapitre intitulé: Qu'il ]aut sobrement se mesler de puger des ordonnances divines (4)- C'est une brillante
(t) Montaigne, Essais, I, xI, tome I, p. 54- (2) Montaigne, Essais, II, xii, tome IV, p. 49- (3) Montaigne, Essais, II, XII, tome IV, p. 92. (4) MontaJgne, Essais, I, XXlI.
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victoire, nous dit Montaigne, que la chrestienté vient de remporter à Lépante sur les Turcs; nous y voyons le doigt de Dieu : Dieu ne peut que protéger les chrétiens, il manifeste sa prédilection pour notre sainte religion, disons-nous, biais prenez garde, si une autre fois les infidèles, comme il leur est arrivé déjà si souvent, triomphent de nous, que dirons-nous ? Arrius et Léon, deux grands hérétiques, sont morts ignominieusement dans des latrines: Dieu a voulu les confondre en face du monde, ditesvous. Peut-être, répond Montaigne, mais n'oubliez pas qu'Irénée est mort de même. Gardez-vous des idées a piori, et surtout quand vous voulez les prouver par des faits, voyez bien si d'autres faits ne les infirment pas. Et c'est ainsi qu'à plusieurs reprises \[ontaigne met en pratique ses préceptes de critique. C'était offrir à Bacon des exemples, plus puissants que des règles, pour l'aider à prendre conscience de sa méthode.
Un autre fantôme de race, nous dit Bacon, c'est cette manie qu'a l'esprit humain de rechercher toujours des causes. Même si les éléments de cette enquête lui font défaut, il va de l'avant, il ne peut s'arrêter. C'est ainsi qu'il engendre ces vierges stériles qu'on nomme les causes finales .i). Montaigne ne s'est pas particulièrement attaqué aux causes finales, bien qu'il semble les critiquer quelquefois en revanche il a bien nettement signalé le vice initial qui nous conduit à elles. Dans deux endroits surtout, au chapitre Des coches () et au chapitre Des boiteux (3), il s'est amusé à montrer la légèreté avec laquelle les philosophes les plus autorisés se piquent de trouver les causes de toutes choses. Les problèmes d'Aristoe surtout lui ont prêté à rire sur ce point. Inventez-nous un fait de toutes pièces, nous dit-il, fût-il invraisemblable, avant même de songer à le contester, nous lui aurons trouvé trois ou quatre explications. ,, Nostre discours est capable
() Novurn organum, I, aphor. 48.
te) Montaigne, Essais, III, v-t.
(3) lid., III, xI.
Sb'R RAçOm A¢O? f d'estoffer cent autres mondes et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne lui faut ny matière nv baze : laissez-le courre ; il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l'inanité que de la matiere. »
«, Date corpus idonea [umo... », Et il revient volontiers sur cette ,, flexibilité de nostre invention à forger des raisons à toute sorte de songes ,, l, souplesse de cet esprit que rien ne contient, son impatience à faire jouer ses rouages, frit-ce à vide.
Nos passions donnent naissance à un troisième fant6me, qui est encore signalé par nos deux philosophes. « Les passions, dit Bacon, pénètrent et teignent toute la substance de l'entende-" ment (.2). » Montaigne insiste sur cette idée en moraliste. Les faits qui se présentent à son esprit, ce sont ses expériences amoureuses : il se rappelle combien différemment il jugeait les mêmes choses lorsqu'une image chère le possédait et lorsque la crise était passée. Bacon en parle en savant : notre besoin de croire ce que nous souhaitons, notre paresse à entreprendre une enquête difficile, à creuser jusqu'au fo-d les qaestions, notre timidité en face de tout résultat paradoxal, notre mépris pour le travail expérimental, notre vaniteuse fierté à tout tirer de notre raison, voilà les exemples qu'il en allègue. Montaigne se tient tout particulièrement en garde contre ce fantôme. Sa coquetterie est d'avoir le jugement libre. Là est à ses ),eux la principale qualité de son esprit (3)- Il est sans cesse occupé à découvrir les impressions fugitives qui pourraient surprendre sa bonne foi 4 . « Plus l'homme souhaite qu'une opinion soit vraie, disait Bacon, plus il
(0 Ibid., III, xI, tome VI. p. 5 .
(2) Montaigne, Essais, II. xvJJ.
(3) Voir l'essai I, x xxvlrI et au,ci ce que Xlnntaigne dit des guerre» civiles, dans l'essai III, x.
(4) NooE'. org.. I, aphor. 49-
,q8 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLtoENCE la croit aisément. » Et Montaigne : « Aux pronostiques ou evenements sinistres des affaires, ils veulent que chacun en son party soit aveugle ou hébeté ; que nostre persuasion et jugement serve non à la verité, mais au project de nostre desir. Je faudrois plustost vers l'autre extremité, tant je crains que mon desir me suborne. Joinct que je me deffie un peu tendrement des choses que je souhaite » . I). La figure de Montaigne, partout présente dans son uvre, était une invitation perpétuelle pour Bacon à se défier de ce fantôme.
Il en signale même expressément une des formes que nous venons de retrouver chez Bacon. « L'oeil de l'entendement.., disait Bacon, rejette.., la lumière de l'expérience par mépris, par orgueil, et de peur de paraître occuper son esprit de choses basses et périssables. » Il est vrai que dans un court passage Montaigne semble tomber, lui aussi, dans ce préjugé et mettre la déduction bien au-dessus de l'expérience en dignité {2). Ce n'est qu'une boutade. En pratique, c'est à l'expérience, bien que « plus vile » qu'il a sans cesse recours, et il prétend faire admettre à ses contemporains que d'observer par soi-même et de collectionner de petits faits n'est aucunement une occupation méprisable.
« Que ferons-nous à ce peuple qui ne fait recepte que de tesmoignages imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne sont en livre, ny la verité si elle n'est d'aage competant ..... Mais moy.., j'allegue aus.i volontiers un mien amy que Aulugelle et que Macrobe, et ce que j'ay veu que ce qu'ils ont escrit. Je dis souvent que c'est pure sottise qui nous fait courir après les exemples estrangers et scholastiques : leur fertilité est pareille, à cette heure, à celle du temps d'Homere et de Platon. Mais n'est-ce pas que nous cher-
(1) Montaigne, Essais, 11I, x, t. Vl, p.
(2) Monlaig-ne. Essais III, Xlll, début.
SUR FRANÇOIS BACON? 89 chons plus d'honneur de l'allegation que la verité du discours ? comme s'il estoit plus d'emprunter de la boutiqte de Vascosan ou de Plantin nos preuves que de ce qui se voit en nostre village; ou bien, certes, que nous n'avons pas l'esprit d'esplucher et faire valoir ce qui se passe devant nous, et le juger assez vifvement pour le tirer en exemple : .... des plus ordinaires choses et plu communes et cogneuës, si nous çavions tr6uver leur jour, se peuvent former les plus grands miracles de nature et les plus merveilleux exemples, notamment sur le subject des actions humaines. » (I).
C'est dire pour l'expérience morale ce que Bacon dira de l'expérience scientifique en général. L'originalité principale des F.ssais de Montaigne parmi les productions morales de son temps consiste peut-être surtout en ce que, aux faits rapportés dans les livres et aux idées reçues il a joint les faits de son expérience quotidienne et ses idées personnelles grâce à la large place qu'il a réservée à la peinture du moi.
Deux fant6mes de race sont encore signalés par Bacon : l'un tient à la conformation de nos sens (2), l'autre à la conformation de notre esprit (3)- Nos sens nous trompent : ils altèrent les images des choses ; ils manquent d'acuité et nous renseignent incomplètement sur les phénomènes qui sont de leur domaine ; enfin il est, dans la nature, des ordres de phén«,mènes dont ils n'ont aucune perception. Ces idées ava,ent été exprimées par les Sceptiques et par les Académiciens de l'rntiquité, par aucnn toutefois plus nette,ment que par Sextus Empiricus. Bacon avait lu Sextus assurément, mais Montaigne avait résumé avec vigueur les idées principales de Sextus sur ce point; chaque fois
() Montaigne, Essais III. xm, tome Vil. p. 3 ° . (2) NooE.um organum, I, apho. 5 o.
(3) Ibid., I, apho.
90 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLtoENCE que Bacon relisait l'Apologie de Sebonde il les retrouvait là claires et succinctes.
Quant à notre esprit, sa tendance naturelle c'est de faire des abstractions, c'est de créer à l'occasion des réalités concrètes des formes artificielles dans lesquelles il les arrête et les fige. Mentaigne, il est vïai, n'a pas aussi nettement dénoncé ce vice, mais'il est impliqué parfois dans sa critique. Voyez la belle page empruntée au Plutarque d'Amyot qui sert de conclusion à l'A2ologie . c'est ce contraste qu'elle met en évidence entre ce besoin natif de l'esprit d'arréter la réalité et le monde des phénomènes qui est dans un écoulement perpétuel. Nous n'avons aucune communication à l'estre, par ce que toute humaine nature est tousjours au milieu entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu'une obscure apparence et ombre et une incertaine et debile opinion. Et si, de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoig-ner l'eau : car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner. Ainsin, estant toutes choses subjectes à passer d'un changement en autre, la raison, y cherchant une reelle subsistance, se trouve dcceue, ne pouvant rien apprehender de subsistant et permanent, par ce que tout ou vient en estre et n'est pas encore du tout, ou commence à mourir avant qu'il soit nay. » (I).
L'une des causes de ce qu'on a appelé le scepticisme de Montaigne, c'est précisément le sentiment qu'il a eu de cette antinomie entre la nature du monde psychologique et la nature du monde réel, sentiment qui s'exprime avec tant de force dans cette fin de l'Apologie de Sebonde.
Q Montaigne. Essais II. xii: tome IV. p.
Les /antômes de race sont les plus universels puisque par définition ils tiennent à la nature mëme de l'esprit humain; les fantômes de l'antre, au contraire, dépendent des circonstances particulières à la vie de chacun de nous ou du milieu social dans lequel nous sommes plongés. Bien souvent ce ne seront pas les mëmes dont auront à se défier l'homme de science que Bacon prépare, et le sage que forme Montaigne. Tous les deux s'en sont occupés chacun à sa manière. Montaigne les a attaqués fréquemment. Il se déend, par exemple, de participer à « cette erreur commune de juger d'autruy selon luy et de rapporter la condition des autres hommes à la sienne. I) "Fous les vices de l'esprit que Bacon désig'ne sous ce nom de ,, fant6me de l'antre » reviennent, en somme, à des habitudes que des dispositlons naturelles et des circonstances fortuites nous font contracter. Or sans cesse Montaigne s'élève contre l'habitude, contre la coutume qui rétrécissent l'esprit et aveuglent l'oeil de la raison. « Ou que je vueille donner, nous dit-il, il me faut forcer quelque barriere de la coustume, tant ell' a soigneusement bridé toutes nos avenues. » (5). Bacon a relevé les principaux dangers des habitudes individuelles chez le savant : elles risquent de lui faire porter dans toutes ses études le tour d'esprit de sa spécialité (3), de l'attacher à telles autorités plut6t qu'à telles autres (4)- Et Montaigne de même analyse les dangers que ses go6ts et ses habitudes font courir au moraliste. C'est l'habitude qui fausse toute notre critique des faits moraux et psycho- Iogiques : entendons-nous citer un fait, c'est d'après notre seule suffisance que nous prétendons décider s'il est possible ou non:
) Montaigne, Essais, I, xxxvIl.
(2) Ibid., I, xxxvI, tome II, page 161.
3) Novum orgatum, I, apho. 54- (4) Ibid., I, apho. 56.
MONTAIGNE A-T-IL EU QI OELQUE INFLUENCE
or notre suffisance est strictement limitée par notre expérience Tout ce qui sort du cercle de nos habitudes nous ?araît incroyable; tout ce qui y rentre est clair pour nous (). Ainsi, au lieu d'interroger notre raison, nous confondons les limites du possible avec les limites de notre expérience courante. Dans l'appréciation des faits moraux, même vice : ce que nous appelons juste n'est pas ce que la raison nous démontre être juste, c'est ce que la coutume nous présente comme juste. Les usages des cannibales nous paraissent barbares non parce quhls le sont ef/ectiement, mais parce qu'ils diffèrent des nôtres (2). Enfin tout le système d'éducation élaboré par Montaigne vise précisément à étendre dans tous les sens au moyen de lectures, de conversations, de fréquentations, de voyages, l'expérience de l'enfant, afin de ne le laisser assujettir son esprit à aucune habitude qui le garrotte dans des préjugés individuels ou sociaux (3)- Les fant6mes de la place publique sont ceux qui naissent du langage. Au lieu d'être moulés sur les choses, de les revëtir exactement, les mots correspondent à des notions groesières, imprécises, mal élaborées par le vulgaire. Il s'en suit que toute phrase prête au doute, et que les hommes se comprennent difficilement. De là naissent une masse de disputes oiseuses entre les savants : ils veulent discuter des choses, mais l'ambiguité des mots les empêche de s'entendre, il leur faut s'arrëter à l'écorce. Le seul remède est de donner des définitions exactes. Encore, ajoute Bacon, ce remède est-il très insuffisant car les définitions se composent de mots qui à leur tour ont besoin d'être définis, et ainsi de suite...
() Montaigne, Essats, I, xxxvll.
,2) Ibid., I, x x xa.
(3) Ibid.. I, xxvI.
Or ces trois idées : imprécision du langage, fréquence des disputes qu'elle entraîne, impuissance où nous sommes de définir exactement, ont été mises en évidence par Montaigne. « Il n'est aucun sens n" visage, dit-il, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit humain ne trouve aux escrits qu'il entreprend de fouiller. En la parole la plus nette, pure et parfaicte qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge lon fa;ct naistre? quelle heresie n'y a trouvé des fondemens assez et tesmoignages pour entreprendre et pour se maintenir ? C'est pour cela que les autheurs de telles erreurs ne se veulent jamais departir de cette preuve du tesmoignage de l'interpretation des mots. » (I). Lt, au chapitre De l'expério«ce (2), revenant sur ce même sujet de l'obscurité des écrits humains et de l'inépuisable source de commentaires qu'ils font jaillir, plus explicitement cette fois il nous dira que cette incertitude vient sans doute en partie de ce qu'une même idée ne saurait se retrouver deux fois identique à mie-même dans des cerveaux humains, mais que la raison en est aussi dans |' « insuffisance de nostre langage ». « Nostre contestation est verbale :je te demande que c'est que Nature, Volupté, Cercle et Substitution. La question est de parolles et se paye de mesme. Une pierre, c'eqt un corps; mais qui presseri :« Et corps, qu'est-ce ? -- Substance.- Et substance, quoi ? » ainsi de suitte, acculeroit en fin le respondant au bout de son calepin. On eschange un mot pour un autre mot, et souvent plus incogneu : je sçay mieux que c'est qu'Homme, que je ne sçay que c'est Animal, ou Mortel, ou Raisonnable. Pour satisfaire à un doubte ils m'en donnent trois : c'est la teste de Hydra. » (3)- C'est presque dans les mêmes termes que Bacon dira l'ineffi-
(I) Montaigne, Essais, II, xii, tome IV, p. 133. (2) Ibid., III, xm.
(3) Montaigne, Essais, III, xIII, tome VII, p. 9.
94 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQtoE INFLUENCE cacité de la définition pour remédier Montaigne n'aait pas analysé avec autant de préc:sion que lui les causes du mal, il en avait aussi fortement marqué les funestes conséquences : « La plus pm-t des occasions des troubles du monde sont grammairiennes. Nos procez ne naissent que du débat de l'interpretation des loi):; et la plus part des guerres de cette impuissance de n'avoir sceu clairement exprimer les conventions et traitez d'accord des princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens de cette syllabe : Hoc / Restent les fant6mes du théfitre. Ce sont les préjugés qu'imposent à nos esprits les doctrines des diverses sectes de la philosophie ancienne.-Par le prestige de leur autorité elles nous asservissent à certaines croyances et à certaines méthodes qui entravent notre liberté d'examen des faits. C'est contre l'assujettissement de l'esprit à une autorité que Bacon s'élève ici, et surtout à l'autorité qui a le plus lourdement pesé sur le seizième siècle, celle de la science antique. Il voudrait prendre une à une les doctrines des philosophes anciens et les réfuter fin de leur oter leur prestige, et rendre à la raison son indépendance. A défaut de cet examen critique qui l'entrainerait trop loin, il range ces philosophies en trois catégories selon les méthodes de pensée dont elles proclent, et il analyse les vices fondamentaux de chacune d'elles.
Nous n'avons rien de si méthodique chez Montaigne. Il n'avait pas d'ailleurs une connaissance suffisante des systèmes anciens pour les critiquer avec cette pénétration. Aussi les suggestions qu'il a pu fournir à Bacon sont sur ce point moins nombreuses que sur les précédents. Mais l'attitude critique est la mëme de part et d'autre, lI a beau nous dire qu'il plie volontiers sa fantaisie aux imaginations de ces grandes rimes du temps passé et nous
, ll, td.. II, xii, tome I'. p. 3 ° .
répéter sous bien des formes l'admiration qu'elles lui inspirent, il n'est plus de la génération qui se jetait sans discernement à la dépouille de 1 antiquité; fl est déjà de ceux qui n'acceptent aucune opinion sans la « contreroller », sans la faire , passer par l'estamine » de leur jugement .I); il demande à l'antlquite non de lui fournir des idées étrangères, mais « de lui mettre en main ses propres idées » déjà ormées, ,, de lui en donner la jouissance ». Il serait aisé de relever dans son uvre un bon nombre de formules où cette indépendance s'affirme.
S'il n'a pas méthodiquement critiqué les différentes doctrines philosophiques, il s'est très nettement attaque au plus autorisé des philosophes, à Aristote, et sa critique nous la retrouvons presque identique chez Bacon :
,, Le dieu de la science scolastique, c'est .-kristote; c'est religion de debatre de ses ordonnances, comme celles de Lycurgus à Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale, qui est à l'avanture autant faulse que une autre. Je ne sçay pas pourquoy je n'acceptasse autant volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes ci -picurus ou le plain et le vuide de Leucippus et Democritus, ou l'eau de Thales, ou l'infinité de nature d'Anaximander, ou l'air de Diogenes, ou les nombres et symmetrie de Pythagoras, ...ou tout autre opinion, de cette confusion infinie d'advis et de sentences que produit cette belle raison humaine par sa certitude et clair-voyance en tout ce de quoy elle se mesle, comme je feroy l'opinion d'Aristote, sur ce subject des principes des choses naturelles: lesquels principes il bastit de trois pieces, matière, lorme et privation. Et qu'est-il plus vain que de faire l'inanité mesme cause de la production des choses? La privation, c'est une négative; de quelle humeur en a il peu faire la cause et l'orimc des choses qui sont » (2).
[1) Ibid., I, x.xvI, tome II, p. 31.
-) Montaigne. &'ssais, II, .xii, tome IV, p. 5 o.
96 IONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE Bacon, lui aussi, énumère les principes physiques de plusieurs philosophcs, et il conclut : « Or, dans toutes ces opinions-là, on voit une certaine teinte de physique, on y reconnaît quelque peu de la nature et de rcxpériencc, cela sent Ic corps et la matière; au lieu que la phsyique d'Aristote n'est qu'un fracas de termes de olalectique; et cette dialectique il l'a remaniée dans sa métaphysique sous un nom plus imposant... » (1).
Mais la physique n'est pas le domaine ordinaire de la pênsée de Montaigne. Si nous le cherchons chez lui, en morale, nous constaterons, je crois, que, d'abord séduit par la prestigieuse élévation du stoïcisme qui flatte son imagination, Montaigne se dégage peu à peu de cette autorité: il prend possession de son moi, et c'est en opposition avec cette arrogance stoïcienne un moment partagée qu'il affiime sa doctrine à lui, très personnelle. Sans doute, Bacon n'a pas recherché l'histoire de la pensée de Montaigne, il n'a pas pu démêler cette ascension progressive vers la liberté; mais il en a connu les effets, et cela suffit : il a pu voir qu'au chapitre De la z,aJzité (2), si Montaigne développe si complaisamment son goût pour les voyages, c'est afin de critiquer la prétention qu'ont les stoïciens de bannir toute frivolité de notre vie; au chapitre De la physionomie (3), s'il nous montre avec tant de vivacité le courage des paysans en face de la mort, c'est .pour critiquer tous les efforts infructueux que font ces mëmes stoïciens à nous y préparer. Entraîné par leur autorité, il a paxtaé leurs erreurs; il en est , autant plus ardent à les combattre.
Efin, à l'ombre de sa critique contre l'autorité des anciens, Bacon en glisse une autre contre l'autorité de l'Ecriture Sainte
() No'um orgamtm, I, apho. 63, Trad. Riaux, tome II, p. :5- Bien entendu je ne pense pas qu'il y ait ici plus que dans les textes précédents une réminiscence consciente de Montaigne.
() Montaigne, Essais, III, x.
(3) Ibid., III, -uL
en matière scientifique. Ce n'est pas chez lui marque d'incrédulité, c'est besoin d'un esprit scientifique déjà singulièrement vigoureux de puiser ses connaissances à la seule source des f«its. Il prétend séparer totalement le domaine de la science du domaine de la foi. Or, chez Montaign,., il avait rencontré très nette cette même tendance. Montaigne l'avait Fortée dans la science morale, entreprise plus hardie que s'il se fût agi de science physique. « J'ay veu aussi, de mon temps, faire plainte d'aucun escris, de ce qu'ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de theologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque raison - Que la doctrine divine tient mieux son rang à part, comme royne et dominatrice; qu'elle doibt estre principale partout, poinct suffragante et subsidiaire... Que les raisons divines se considerent plus veneratlement et reveramment seules et en leur stile qu'appariées aux discours humains; Qu'il se voit plus souvent cette faute que les theologiens escrivent trop humainement, que cette autre que les humanistes escrivent trop peu theologalement- la philosophie, dict sainct Chrysostome, est pieça banie de l'escole sainte, comme une servant inutile, et estimée indigne de voir seulement en passant, de l'entrée, le sacraire des saints thresors de la doctrine céleste... ,, (I). Bacon n'est pas moins respectueux dans les formes qu'il prend pour reléguer chez elles les Ecritures : prétendre établi: la physique sur le premier livre de la Genèse : « C'est, dit-d, s'il est permis d'employer le langage des Saintes Ecritures, cherc,,er les choses mortes parmi les vivantes. » (2).
Et maintenant, que signifient ces nombreux rapprochements que nous venons d'établir ? Il importe d'en limiter le sens, afin qu ' «on ne leur fas pas dire ce qu'ils ne disent pas. » Bacon n'a certes pas pris de toutes pièces, chez Montaigne, srt critique
() Montaigne, Essais I, LVI, tome l I, p. 297. (2) Novum organum, I, 65, Ed. Riaux, tome II, p. 2 t',
98 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE de l'esprit humain, à la manière où, par exemple, Montaigne a cueilli chez Pluharque une large pLrt de ses idées morales : rien de pareil. Jamais, en somme, l'expression de Bacon ne manifeste un souvenir direct de Montaigne. Ce que nous montre ce parallèle, c'est que la plupart des idées que nous trouvons dans la Critique des /antmes étaient déjà éparses dans les Essair de Montaigne, qu'aucun écrivain, peut-être, ne les présentait à t3acon aussi bien réunies et aussi fortement mises en uvre. Or, comme nous savons d'ailleurs (tout l'ensemble de cette étude nous l'a démontré) que Bacon pratiquait Montaigne, qu'il le lisait dejà au moment où il publiait sa première uvre, et qu'il est revenu à lui à diverses époques de sa vie, n'est-il pas naturel de penser que Montaigne l'a singullèrement aidé à mûrir, à dégager ces idées qu'il expose fout à la fin de sa carrière ? La pensée de Montaigne est tout imprégnée de cette crainte des fantômes. Son exemple était peut-être plus instructif que ses préceptes. Il signale souvent les écueils, mais plus souvent encore on le voit gouverner de manière à les éviter. Le commerce d'un philosophe aussi scrupuleux était éminemment propre à inspirer de la prudence au hardi penseur qui se promettait tant de la science, et à lui faire écrire la première partie de son Novum organum. A propos d'un sujet voisin, nous allons saisir peut-être d'une manière plus précise cette influence.
Outre cette psychologie des fant6mes de l'esprit humain, la première partie du Novum organum contient une série de critiques sur la méthode employée jusqu'alors dans l'enquête scientifique. Ici encore, la forme très sèche des aphorismes, qui ne comporte ni exemples, ni commentaires, ne nous laisse rie deviner touchant la provenance de ces idées.
Si nous n'avions que ces aphorismes, sans doute nous pourrons penser que Montaigne est pour quelque chose dans leur formation; il serait toutefois malaisé de le montrer. Mais Bacon avait exprimé déjà ces mêmes idées auparavant. Nous les
SUR FRANçOrS 3ACON? 99 trouvons dans son uvre, pour ainsi dire en formation, avant leur pleine maturité. Par là, nous pouvons avoir quelques indications sur leur histoire. Le deuxième chapitre du livre V du De a»gmenlis s'ouvre par un passage dont la chose est évidente à première vue) les aphorismes que nous nous proposons d'étudier sont le dernier épanouissement. Je vais en reproduire les principaux passages.
Bacon y prétend montrer que la dialectique, seule méthode employée jusqu'à lui, est impuissante à découvrir les arts. « La dialectique.., parle aux hommes comme en passant et les congédie en leur criant qu'il faut s'en rapporter, sur chaque art, à ceux qui l'exercent... Ceux qui ont parlé des premiers inventeurs en tout genre et de l'origine des sciences en ont fait honneur au hasard plutôt qu'aux hommes, et ont représenté les animaux brutes, quadrupèdes, oiseaux, poissons, reptiles, comme ayant été, plus que les hommes, nos maîtres dans les sciences. En sorte que, comme les anciens étaient dans l'usage de consacrer les inventeurs des choses utiles, il n'est nullement étonnant que, chez les Egyptiens, nation ancienne, les temples fussent tout remplis d'effigies d'animaux, et presque vides d'effigies d'hommes... Que si, d'après la tradition des Grec's, vous aimez mieux faire honneur aux hommes de l'invention des arts, encore n'oseriez-vous dire que Prométhée dut à ses méditations la connaissance de la manière d'allumer du feu, et qu'au moment où il frappait un caillou pour la première fois, il s'attendait à voir jaillir des étincelles, mais vous avouerez bien qu'il ne dut cette invention qu'au hasard et que, suivant l'expression des poètes, il fit un larcin à Jupiter; en sorte que, par rapport à l'invention des arts, c'est à la chèvre sauvage que nous devons celle des empltres, au rossignol celle des modulations de la musique, à la cigogne celle des lavements, à ce couvercIe de marmite qui saute en l'air celle de la poudre à canon.
« Une méthode d'invention qui ne diffère pas beaucoup de celle
IO0 EIONTA|GNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE dont nous parlons ici, c'est celle dont Virffile donne l'idée lorsqu'il dit: zd e'arios u«u meditando exc«nderet aTte« aulatim. Car la méthode qu'on bous propose ici n'est autre que celle dont les br:Ltes mêmes sont capables et qu'elles emploient fréquemment ; je veux dire une attention soutenue, une perpétuelle sollicitude, un exercice sans relEche par rapport . une seule chose ; méthode dont le besoin même de conserver fait à ces animaux une et une nécessité... Quel était le conseiller de ce corbeau qui, durant une grande sécheresse, jetait de petits cailloux dans le creux d'un arbre, où il avat aperçu de l'eau, pour faire monter le niveau à portée de son bec ? Qui a montré le chemin aux abeilles qu'on ;oit traversant les plaines de l'air, comme un vaste océan, et parcourant les champs fleuris, quoique fort éloignés de leurs ruches, p:.is revenant à leurs rayons Ç]ui a appris à la :ourmi à ronger d'abord tout autour le grain qu'elle serre dans son petit magasin, de peur que ce grain, venant à germer, ne trompe ainsi ses espérances? »
Et après une critique de la conception que les dialec::ciens se faisaient de l'induction et de la déduction, le morceau conclut que ce n'est pas sans apparence de raison que des philosophes se sont prononcés pouc le doute des Sceptiques et des Académiciens trouvant cette dmlectique vaine.
Parmi « ces philosophes qui se déclarent sceptiques », bien probablement c'est ri. Montaigne que Bacon pense tout particulièrement. ]a page qu'on vient de lire semble bien présenter quelques rém:niscences des Essais. Ces exemples de leçons de médecine données à l'homme par les animaux, ces contes qui mettent en évidence l'intelligence animale, viennent sans doute de Plutarque (I), mais Montaigne les avait repris et rendus famifiers (2). Nous retrouvons chez lui les animaux inventeurs, le
) De agment,s, V, II. Traduct. Riaux, tome I, p. ) Montaigne, E.çsms II, xn, toute la première partie du chapitre.
corbeau qui jette des cailloux dans un arbre creux, la fourmi qui ronge son grain pour l'empêcher de germer. Il avait longuement comparé la raison de l'animal à celle de l'homme, comme fait ici Bacon, et quand, dans un aphorisme du Novum organum (), nous entendrons Bacon concéder qu'il y a chez les animaux des rudiments de syllogismes, Montaigne a si fort attaché son nom à cette idée que nous serons très tentés de voir là une influence de son Ait, ologie de Sebo,vde. Quelques pages plus loin, dans la même Açologie, il avait reproché aux savants d'avoir pris pour argent comptant ce précepte « que chaque expert doit estre creu en son art » (2). Enfin, l'objet de tout le morceau de Bacon est de montrer que, faute de méthode, la recherche scientifique 'a pu donner aucun resultat, que les quelques progrès accomplis sont dus au hasard et qu'il n'en faut en aucune sorte faire honneur à l'esprit humain, que la stuation restera la mëme tant que l'expérience ne sera pas guidée par une méthode. Or, dans son chapitre sur la médecine (3), Montaigne, il est vrai, n'avait pas parlé de la possibilité «le guider l'expérience, mais, en revanche, il avait montré avec une singulière force combien elle était incapable de donner des résultats par elle seule, de démëler aucune application pratique dans l'extrême complexité des phénomènes. Et avant Bacon, il avait dit que les résultats obtenus étaient dus, non à une enquête rationnelle, mais au hasard.
(l) AroT'um organum II, 2 5 : «« On croit avoir façt une division bien exacte 16rsqu'on les a divisées en raison humaine et instinct des brutes. Cependant il est telles actions qu'on voit faire à ces bru:es et qui porteraient à penser qu'elles sont capables aussi de faire des espèces de syllogismes, surtout si l'on en veut croire ce qu'on rapporte de certain corbeau qui, durant une grande sécheresse, étant presque mort de soif, aperçut de l'eau dans le creux d'un tronc d'arbre et n'y pouvant entrer parce que l'ouverture était trop étroite, ne cessa d'y jeter de petits cailloux jusqu'à ce que le niveau de l'eau s'élev,t assez haut pour qu'il prit boire à son aise, et ce fait a depuis passé en proverbe. » (2) Ibid., II, xn, tome IV, page 5 .
(3)" Ibid., I I» xxx.vlI.
102 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLOENCE
« En telles preuves, celles qu'ils disent avoir acquises par l'inspiration de quelque doemon, je suis content de les recevoir (car quant aux miracles je n'y touche jamais); ou bien encore, les preuves qui se tirent des choses qui, pour autre consideration, tombent souvent en nostre usage, comme si en la laine, dequoy nous avons accoustumé de nous vestir, il s'est trouvé par accident quelque occulte propriété dessicative qui guerisse les muscles au talon, et si au reffort, que nous mangeons pour la nourriture, il s'est rencontré quelque opération apperitive, tout ainsi comme Galen recite qu'il advint à un ladre de recevoir guerison par le moyen du vin qu'il beut, d'autant que de fortune une vipere s'estoit coulee dans le vaisseau. Nous trouvons en cest exemple le moyen et une conduite vray-mblable à ceste experience, comme aussi en celles ausquelles ils disent avoir esté acheminez par l'exemple d'aucunes bestes. Mais, en la plupart des autres experiences à quoy ils disent avoir esté conduis par la fortune et n'avoir eu d'autre guide que le hazard, je trouve le progrez de ceste information incroyable.
« J'imagine l'homme regardant autour de luy le nombre infiny des choses, plantes, animaux, metaux. Je ne sçay où luy faire commencer son essay; et quand sa premiere fantasie se jettera sur la corne d'un elan, à quoy il faut prester une creance bien molle et aisée, il se trouve encore autant empesché en sa seconde opération. Il luy est proposé tant de maladies et tant de circonstances, qu'avant qu'il noit venu à la certitude de ce point où doit joindre la perfection de son experience, le sens humain y perd son latin; et avant qu'il ait trouvé parmi cette infinité de choses que c'est cette corne, parmy cette infinité de maladies l'epilepsie, tant de complexions au melancolique, tant de saisons en hyver, tant de nations au François, tant d'aages en la vieillesse, tant de mutations celestes en la conjonction de Venus et de Saturne, tant de parties du corps au doigt : à tout cela n'estant guidé ny d'argument, ny de
conjecture, ny d'exemple, ny d'inspiration divine, ains du seul mouvement de la fortune, il faudroit que ce fust par une fortune parfaitement artificielle, reglée et methodique. Et puis, quand la guerison fut faicte, comment se peut-il asseurer que ce ne fust que le mal estoit arrivé à sa periode, ou un effect du hasard, ou roperation de queIque austre chose qu'iI eust ou mange, ou heu, ou touché ce jour-là, ou le mérite des prieres de sa mere' grand ? Davantage, quand cette preuve auroit estWparfaicte. f ombien de fois fut-elle reiterée, et cette longue corde de fortunes et de rencontres r'enfiIée, pour en conclure une regle ? Quand elle sera conclue par qui est-ce ? De tant de millions, il n'y a que trois hommes qui se meslent d'enregistrer leurs experiences. Le sort aura-il r'encontré à point nommé l'un de ceux-cy ? Quoy, si un autre et si cents autres ont faict des experiences contraires ? ,, Ainsi, Montaignc indique deux moyens par Iesquels la science médicale a progressé : l'imitation des animaux et les révélations fortuites de l'expérience. Ce sont les deux mêmes que nous avons trouvées chez Bacon. Les exemples que Bacon allègue pour illustrer le premier, les clystères des cigognes et autres merveilles de ce genre, se rencontraient dans d'autres passages des Ess«is. Quant au second, l'exemple de Prométhée frappant par hasard sa pierre est bien l'équivaIent du Iadre de Galien qui trouve une vipère au fond de son verre de vin. Bacon pousse plus profondément l'analyse en commentant le mot de Virgile, et voilà tout; encore trouve-t-il probablement chez Montaigne les faits sur lesqueles il étaye son commentaire. Ensuite, Montaigne, tout en esquissant, lui aussi, la critique de l'induction des dialecticiens, montre quëtant donnée l'extrême complexité des phénomènes de la nature, il est fou d'espérer qu'on pourra formuler des règles
O) Montaigne, Essais II, xxxn, tome V, page x55.
IO-t,, MONTAIGNE A-T-IL EU QI OELQUE INFLUENCE
médicales si la recherche de l'esprit n'est guidée et dirigée par rien. C'est précisément la conclusion à laquelle Bacon veut arnver, et qu'il étendra de la medecine à tous les ordres de sciences. Qu'il aille au delà, qu'il pose la nécessité de trouver un guide pour cette expérience, de constituer une méthode, tandis que Montaigne s'en tient à cette constatation, cela n'empêche en aucune façon que l'analyse critique de Montaigne ait pu seconder la pensée de Bacon.
Ainsi, la page où Bacon, en 16o 5, présente au public, pour la première fois, les idées qui, dans le premier livre du 1Vovum orgam«m, constitueront sa critique de la science telle qu'on l'a comprise avant lui, semble bien porter la marque de l'influence de Montaigne. Elle présente des ressemblances frappantes avec une page de son essai sur la médecine; elle répète des idées et des faits que son Apologe de Raimond Sebonde a vulgarisés. Dans les aphorismes très nus tu ces pensées s'enchâsseront plus tard, rien ne pourra nous dire si Montaigne est pour quelque chose dans leur formation; nous serons en droit cependant dc supposer qu'il y a contribué.
Je pourrais encore examiner quelques aphorismes du premier livre du Noz'um organum et en rapprocher des pzssages semblables de Montaigne; mais cela nous ferait revenir sur des idée déjà vues à propos du De augmentis (). Les deux pièces maitresses de ce livre, celles qui Ch donnent vraiment la signification et en mesurent la portée, ce sont la critique de l'esprit humain et la critique de la méthode des sciences léguée par les anciens, au seizième siècle; or,tofffes deux nous l'avons vu, ont des chances de devoir beaucoup à Montaigne.
() Cf. par exemple l'aphorisme 7 sur les stériles disputes des philosophes. 83: idée que c'est rabaisser la majesté de l'esprit que de l'attacher aux vulgaires expériences. 84: idée que la vérité est fille du temps, non de l'autorité. 9o: manque aLsolu de ugement dans les exercices d'6cole..., etc.
SUR FRANÇOIS BACON? IO 5 Ici toutefois s'arrêtent les obligations de Bacon envers lui. Nous n'avons plus qu'un pas à faire pour arriver à la méthode propre de Bacon. L'exposé de verte méthode remplit le second livre du Novum organum. On se souvient comment Bacon en fait connaltre d'abord le but, qui est d'agir sur la nature et de la transformer au gré de la volonté humaine; comment, ensuite, il établit ses tables d'expérience, d'où presque mathématiquement devra jaillir l'axiome scientifique ; comment il classe en catégories diverses les expériences, afin d'attacher l'esprit aux plus fructueuses. De tout cela, il n'y a rien à chercher chez son devancier. Mais si Montaigne n'entre pas avec Bacon dans la méthode, il l'accompagne toutefois jusqu'à la porte. L'axiome dont découle toute la théorie baconienne, c'est l'axiome de la puissance absolue du fait. C'est la pierre d'assise sur laquelle repose tout lédlnce. Montaigne avat senti cette puissance du fait. Il avait eu l'impression nette que c'était là le seul fondement solide sur lequel on prit bâtir.
J'ai montré ailleurs () que Montaigne n'est pas un sceptique. Un moment, il a été saisi d'un vertige de pyrrhonisme. C'était le désarroi d'une conscience qui, tout à coup, sent la plupart de ses croyances se dérober. Bient6t, il s'est ressaisi. Ce qui lui a échappé dans cette crise, ce sont les idées chimériques auxquelles le monde, autour de lui, est asservi, et qui ne reposent sur aucun fondement. Le résultat en a été de lui faire reconnaitre que l'expérience seule mérite sa confiance. Désormais, il ne veut plus plier que devant le fait. Il ne bâtira que sur des faits. Il limite son dessein à la peinture du moi, afin de bien s'assurer de son objet et pour ne pas risquer de s'égarer loin des faits. Conformément à cette conviction que les faits seuls méritent notre confiance, il trace les bornes du connaissable. Les vérités
(1) Pour toutes ces idées voir mon ouvrage sur les Sources et l'Evolution des idées de Montaigne, Paris, Hachette z9o8 , t. II, pp. --06, 309, 323, etc.
106 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE
de la religion ne peuvent pas ëtre confirmées ou critiquées par l'expérience: elles ne sont donc pas du domaine de la raison. La politique est plus près de nous. La raison a bien une certaine compétence en matière politique. Elle peut corriger des défauts de détail. Mais elle doit se défendre des théories ambitieuses et ne jamais oublier qu'elle est incapable de construire un Etat de toutes pièces. Il est intéressant de relever des réserves de même genré chez le rationaliste acon. Nous avons vu qu'il se défie lui aussi des nouveautés politiques (I). En religion, il creuse, moins profondément que Montaigne peut-être, le fossé qui sépare la foi de la raison, en ce qu'il estime la raison capable de réfuter l'athéisme. Mais, comme Montaigne, il croit qu'elle ne peut pas démontrer les vérités religieuses, et que prétendre attaquer ou défendre la oi par des arguments humains, c'est se hasarder dans une entreprise des plus dangereuses, qui enfantera fatalement l'erreur (2). C'est le mëme agnosticisme qui pro- ient de la même confiance exclusive dans les faits. On conçoit de quelle importance, pour assurer l'indépendance de la science, est une telle ligne de démarcation entre la révélation et les constructions de la raison humaine.
Partout où l'expérience peut servir de guide, Montaigne se permet de juger. Il juge, avec prudence sans doute, mais avec fermeté. Il lit les historiens pour trier dans leurs uvres des faits sur lesquels se façonneront et se modèleront ses idées. C'est dans l'observation directe de la nature qu'il puise les arguments dont il combat le stoïcisme. Il affirme. Il bâtit un système de pédagogie. Lisez Montaigne en vous plaçant à ce point de vue : vous verrez que, chez lui, presque toujours, le fait -- vrai ou faux d'ailleurs, là n'est pas la question -- est à la bain de l'idée, et
I) Voir ci-dessus p. 46.
(-') De Augmenti (liv. IX) ,, The doctrine of religion, as well moral as mystical, is hot to be attained but by inspiration and revelatioI from God ,,.
qu'il s'y assujettit avec docilité. Son esprit est singulièrement réaliste et positif pour son temps, bien fait pour sduire un Bacon. Comment Montaigne n'a-t-il pas été au delà ? Pourquoi, lui qui avait une forme d'esprit somme toute si scientifique, n'a-t-il pas su déterminer la méthode des sciences ? Il en a bien l'intuition: il accumule des faits; sa raison sait parfaitemënt s'assujettir à eux. Un pas seulement lui reste à faire. S'il ne l'a pas franchi, c'est, je crois, parce que son activité s'est limitée à la science morale. En physique, un fait est relativement peu complexe; on 15eut le traiter comme une unité, le coucher sur des tables en classes aisément distinctes, l'additionner, le soustraire. Dans l'ordre psychologique, il faut une audacieuse abstraction pour l'assimiler aux faits de même espèce. Un psychologue, et surtout un psychologue très adonné, comme Montaigne, à l'observation intérieure, n'était pas porté à formuler la méthode; c'était bien plutôt l'affaire d'un physicien. Quand Bacon l'appliquera aux sciences morales, fi6us aurons l'impression qu'il transporte dans ces sciences la méthode des sciences positives. Dans son essai De l'E'périence, Montaigne a bien indiqué sa manière à lui d'interpréter l'expérience. C'est celle d'un moraliste. Il a très vif le sentiment que chque fait est singulier, et c'est ce qui raffûte. « La raison, nous dii-il, a tant de formes que nous ne sçavons à laquelle nous prendre; l'experience n'en a pas moins. La consequence que nous voulons tirer de la conference des evenemens est mal seure, d'autant qu'ils sont toujours dissemblables. Il n'est aucune qualité si universelle en cette image des choses que la diversité et variété... La ressemblance ne faict pas tant un, comme la difference faict autre... Qu'ont gaigné nos legislateurs à choisir cent mille espèces et faicts particuliers, et y attacher cent mille loix ? Ce nombre n'a aucune proportion avec l'infinie diversité des actions humaines ..... Jamais deux hommes ne jugeront pareillement de mesme chose; et est impossible de voir deux opi-
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nions semblables exactement, non seulement en divers hommes, mais en mesme homme en diverses heures. » (I) Et ailleurs encore : « L'exemple est un patron libre, universel et à tout sens. » Sans nul doute on peut tirer profit de l'expérience, car ces fa;.ts très différents, ont pourtant quelques ressemblances qui les rapprochent. A la raison de saisir ces analogies fugitives d'interpréter, de juger : sa tâche est infiniment délicate. Nous restons ainsi loin de la conception de Bacon qui prétend rendre presque mécaniques les appIications de la méthode et réduire à une sorte de machinisme le réle de l'esprit dans la recherche de la vérité. Elle ne pouvait guère éclore dans le cerveau d'un moraliste. Ce n'est que par un excès manifeste de l'esprit de systëmatisation que Bacon en a étendu l'applicatmn à la science morale. Même dans les sciences physiques et naturelles il ne semble pas que les découvertes se soient jamais faites suivant les procédés mécaniques imagnés par Bacon. L'induction et l'intuition y ont toujours joué un réle capital. Pourtant c'est l'observation des phénomènes physiques et naturels qui seuls pouvaient les suggérer. Aussi d'autres savants, physiciens et naturalistes, prédécesseurs de Bacon ou ses contemporains, ébauchaient-ils vers le même temps les grandes lignes, de la méthode expérimentale. C'est d'eux, c'est des milieux scientifiques qu'est venue l'impulsion. Mais l'attitude de Montaigne en face des faits nous expliquent que Bacon ait senti en lui, une pensée sur de la sienne. Il a compris que leurs tendances étaient les mêmes : toute la critique de Montaigne ne l'a pas effrayé; elle l'a attiré, parce qu'elle n'était pas négative, parce qu'elle épurait la notion du fait et habituait l'esprit à considérer le fait dans sa nudité.
Je crois donc que, contrairement à l'opinion qui tend à s'accréditer, l'influence de Montaigne sur l'essayiste qui est en Bacon 'i a été de peu d mportance. Mais si les remarques qui précèdent,
Essai III, xm; tome VII.
d'ailleurs hypothétiques, je le répète, ne sont pas sans fondement, il se pourrait que .Xlontaigne, lu de bonne heure par Bacon, efit éveillé et aiguisé son esprit critique, que lui montrant la pauvreté des méthodes en usage et la faiblesse de la raison humaine abandonnée à ses seules forces, il l'efit incité à construire sa méthode. Voilà ce que les savants ne faisaient pas, ce que personne, je crois, au xvI e siècle ne pouvait faire aussi bien que Montaigne. Ce serait alors dans le premier livre du Noz'um organu»t, qui est la base de tbute l'ln«tauratia magna, qu'il faudrait chercher son influence. Elle serait comparable à celle qu'on s'accorde à lui reconnaitre sur la pensée de Descartes, qui part du doute m6thodique, ou sur celle de Pascal qui écrase l'orgueil de la raison. Toute méthode s'appuie sur une critique des démarches spontanées de l'esprit humain. C'est cette critique de la raison que Montaigne aurait préparée à la fois pour Bacon, pour Descartes et pour Pascal. Remarquons toutefois qu'il est bien plus près de Bacon que des deux autres. C'est par l'observation des faits qu'il échappe au doute ; ce n'est pas par l'évidence qui sera le refuge de Descartes, et rien ne lui est plus étranger que le mysticisme de Pascal.
TABLE DES /IATIÈRES
Introduction ................................................. CH.«'ITRE I. -- I.es données objectives du problème ............ CHAPITRE II. -- Influence de Montaigne sur les Essais de Bacon i. -- Edition de 1597 ......................... 2. -- Edition de 1612 .................