‹ Montaigne et François BaconChapitre 5 sur 7 · IV · texte numérisé non relu

IV

MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE

their rnind in praecipitio, and could give unto the mind (as :s used in horsemanship) the shortest stop or turn ().» boEontaifine : « C'est chose difficile de fermer un propos et de le coupper despuis qu'on est arrouté, et n'est rien où la force d'un cheval se cognoist plus qu'à faire un arrest rond et net (2). » Pour la plupart, ces textes de Bacon figurent déjà dans l'édition anglaise de 16o 5. Il convient de rappeler encore qu'en 1623, au moment où Bacon complèle son œuvre et la traduit en latin, le personnage de Montaigne est présent à son esprit, non pas seulement l'auteur, mais l'homme qui s'est décrit dans ses Essais : « Ceux qui, nous dit-il, ont naturellement le défaut d'être trop à la chose, trop occupés de l'affaire qu'ils ont actuellement dans les mains, et qui ne pensent pas même à tout ce qui survient (ce qui, de l'aveu de Montaigne, était son défaut), ces gens-là peuvent être de bons ministres, de bons administrateurs de républiques, mais s'il s'agit d'aller à leur propre fortune, ils ne feront que boiter (3)- » L'idée ici exprimée ne répond que bien imparfaitement à celle que Montaigne donne de lui-même dans le chapitre intitulé « De l'utile et de l'honneste » (4)- Ma con4ction est qu'il n'y a pas lieu de chercher un texte précis, que Bacon n'en avait aucun dans la pensée. Il y a là sans doute un effet de sa négligence habituelle. Mais est-il paradoxal de voir dans l'imprécision de cette allégation sinon une preuve, du moins une invitation à croire que Montaigne était familièrement connu de Bac on ? On fait une al'[usion précise à un texte qu'on vient de lire, ne l'eût-on parcouru qu'une seule fois. S'agit-il, au contraire, d'un ouvrage auquel on revient de temps à autre, on en parle d'après les souvenirs et les impressions qu'il a laissés. On apprécie le caractère de l'auteur qui s'y peint d'après l'idée globale qui se dégage de son

() VII, x à la fin.

(2) I, (3) VIII, 2, trad. Riaux, p. 398 .

(4) Essais, III, i, auquel Spedding renvoie dans une note de édition.

son

SUR FRANÇOIS BACON ? 7 1 livre. On s'y trompe d'ailleurs quelquefois. J'ajoute que dans le même passage, Bacon développe des recommandations qui sont particulièrement chères à Montaigne (I), celle-ci, par exemple, qu'il faut éviter de se mêler mconsidérément de trop de choses ; cette autre surtout que le premier des préceptes, pour bien agir, est de se connaitre soi-reCe. « L'oracle qui nous dit: « Connais-toi toi-même ,,, n'est pas seulement une règle générale de prudence, mais un précepte qui tient le premier rang en politique. » On sait quelle large place lui a été faite dans les Essais.

Si l'on rapproche ces indications des constatations que nous avons faites en étudiant les Essais de Bacon, on sera porté à croire que Montaigne est l'un des moralistes dans la familiarité desquels Bacon a fortifié et stimulé sa propre réflexion morale. Voici qui est plus précis: avant Bacon, Montaigne aait indiqué les sources de la science morale ; il avait dit que les ouvrages des poètes et des historiens étaient ses livres préférés, ceux dont il nourrissait sa pensée (2). Au chapitre De l'institution des enl'ans, il a montré quel profit pour la vie pratique on pouvait tirer des histoires, et particulièrement des biographies de Plutarque. « Les historiens, dit-il encore, sont ma droitte bale : car ils sont plaisans et aysez ; et quant l'homme en général, de qui je cherche la congnoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu; la variété et vérité de ses conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de son assemblage et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escrivent les vies, d'autant cru'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux événemens, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors, ceux-là me sont plus propres : voylà pourquoy en toutes sortes, c'est mon

(1) Notons toutefois que ces développements sont que la phrase sur Montaigne a été ajoutée en 623. (2) II, x et I, :'6, t. II. p. 27.

de 6o 5, tandis

72 MONTAIGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLLOENCE homme que Plutarque (I). ,, Bacon n'avait qu'à recueillir des indications aussi nettes. « S'il faut dire ce que nous pensons sur ce point, » écrit-il au sujet de la connaissance des passions humaines, « les véritables maîtres en cette science, ce sont les historiens et les poètes; eux seuls, en nous donnant une sorte de peinture vive et d'anatomie, nous enseignent comment on peut d'abord exciter et allumer les passions, puis les modérer et les assoupir ; comment aussi on peut les contenir, les réprimer, empêcher qu'elles ne se produisent ,tu dehors par des actes; comment encore, malgré les efforts qu'on fait pour les comprimer et les tenir cachées, elles se décèlent et se trahissent ; quels actes elles enfantent..., et une infinité d'autres choses de cette espèce (2). » Bacon revient à diverses reprises sur cette idée, et il ne méconnalt pas non pIus la valeur du genre biographique. Ce sont les biographies qui serviront surtout à construire la science des affaires. « Comme c'est l'histoire des temps qui fournit les meilleurs matériaux pour les dissertations sur la politique, ce sont aussi les vies particulières qui fournissent les meilleurs documents pour les affaires, parce qu'elles embrassent toute la variété et tout le détail des affaires et des occasions tant grandes que légères (3).

Là toutefois s'arrête la ressemblance. L'usage que Montaigne a fait de ces sources est très différent de celui crue Bacon en voulait faire. Ce que Bacon demande, c'est une enquëte méthodique qui aboutisse à une véritable thérapeutique de l'âme. Il veut qu'au moyen des lettres, des papiers des négociateurs, au traits essentiels les principaux t,qe, de caractères afin de les cataloguer. Cela fait, avec la même précision, on entreprendr l'étude des affections, des passions, on en déterminera les causes. on en mesurera les effets, on en dressera un inventaire raisonné

(i) II, x, t. III, p. 135.

(2) Vil. 3, trad. Riaux, p. 35 o.

(3) VIII, 2, trad. Riaux, p. 385.

SUR FiaNÇOIS BACON? 7 et pratique. Enfin, et c'est une troisième enquête à faire chez les historiens et les po&es, il faudra examiner toutes les forces par lesquelles on peut agir sur les mes; la coutume, l'éducation, la louange, la fréquentation, l'amitié; il faudra préciser les conditions dans lesquelles elles agissent, l'intensité et la durée de leur action. Ainsi, quand la science morale sera constituée, si nous nous trouvons en face d'un homme, nous n'aurons qu'à reconnaître à quel type appartient son tempérament, quelles sont les passions qui l'agitent, et nous connaîtrons les remèdes qui nous permettront de le guérir de ses défauts, les ressorts qui le feront agir à notre volonté. Peut-être j'exagère, en le précisant, le déterminisme de Bacon ; peut-être il n'a pas l'illusion que sa médecine morale puisse être jamais si rigoureuse ; néanmoins dans l'ensemble telle est bien sa pensée.

On sent quel abîme sépare un pareil état d'esprit de celui de Montaigne. Montaigne a analysé avec pénétration certaines de ces forces morales dont Bacon demande l'étude : la coutume, par exemple, l'amitié, la gloire, et de toutes ces analyses un disciple de Bacon pourrait tirer grand profit ; il a dit des choses fort justes sur la plupart des passions humaines, mais jamais il ne l'a fait avec la méthode qae réclame Bacon, je veux dire avec l'intention d'éclairer toutes les faces de la question qu'il traite, de subordonner son étude à une fin déterminée. Il a bien employé quelque part avant Bacon le mot de « science morale », mais dans sa bouche ce mot avait un sens différent, le sens habituel î]u .seizième siècle, et n'entraînait aucune autre idée que celle de connaissance. De caractères, il a dclaré hautement qu'il étudiait le sien et rien que le sien, qu'il ne j,,tait un regard sur les autres que pour éclairer par le contraste sa propre peinture. Surtout il n'a jamais eu la prétention de fixer des formules universelles. Il ne donne pas de recettes infaillibles pour agir sur les esprits. Il aide seulement ses lecteurs à se mieux connaître et à mieux connaître les autres.

74 MONTAIGNE A-X=IL EU QUELQUE INFLUENCE Je ne dirai pas, certes, que Machiavel a conçu, lui non plus, les sciences morales avec le même déterminisme que Bacon; je crois cependant qu'il s'en est approché. Il définit, par exemple, les cinq précautions qu'un prince doit prendrc lorsqu'il ajoute un Etat nouveau à ses Etats héréditaires; il détermine les conditions dans lesquelles telle ou telle de ces précautions peut devenir superflue; il exprime ses conclusions en termes impératif s, sous forme de lois. Rien que le style de Iachiavel devait avoir une action sur Bacon. Aussi, quand Bacon prescrit la méthode dont il convient d'user pour extraire des histoires, la science des affaires et la science morale, c'est chez Machiavel, non chez Montaigne, qu'il en trouve le modèle. « La manière d'écrirc qui convient le mieux à un sujet aussi diversifié et aussi étendu que l'est un traité des affaires et sur les occasions éparses, la plus convenable, dis-je, serait celle qu'a choisie Machiavel pour traiter la politique, je veux dire celle qui procède par observations, et, pour me servir d'une expression commune, par dissertations sur l'histoire et sur les exemples, car la science qui se tire des faits particuliers tout récents et qui se sont pour ainsi dire passés sous nos yeux est celle qui montre le mieux le chemin et qui apprend le plus aisément à repasser par les faits. Or, c'est suivre une méthode beaucoup plus utile, dans la pratique, de faire militer la dissertation sous l'exemple que de faire marcher d'abord la dissertation et d'y joindre ensuite l'exemple. Et il ne s'agit pas ici simplement de l'ordre, mais du fond même du sujet, car lorsqu'on expose d'abord l'exemple comme base de la dissertation, on le présente ordinairement avec tout l'appareil de ses circonstances, lesquelles peuvent quelquefois rectifier la dissertation, et quelquefois aussi la suppléer (I)... » Autant que Machiavel, je crois, Montaigne se montre docile au fait. Il subordonne la dissertation à l'exemple. Mais il le fait

VIII, 2, trad. Riaux, p. 385.

SUR FRANÇOIS BACON? î5 d'instinct, par besoin de vérité, non par système et d'une manière ostensible comme Machiavel dans ses Discours sur Tite-Live. 11 semble bien qu'à l'origine, dans ses premiers Essais, il avait adopté le même cadre. Mais trop souple, trop défiant de lui-même et des forces de la raison humaine, il désespéra vite d'enfermer la réalité dans des formules. Si les autres se reconnaissent er. lui, s'ils peuvent profiter de ses remarques, c'est que tout homme porte en soi la forme de l'humaine nature; ce n'est pas qu'il ait la prétention de décrire les différents types humains, de les clas- .ser, de fournir de sûres recettes pour agir sur chacun d'eux et modifier à volonté les passions et les activités. Il a donc présenté à Bacon une collection de faits moraux, telle qu'aucun moderne ne pouvait lui en offrir. Je ne dirai pas que Bacon lui doit des idees morales qu'il n'aurait pas eues sans lui : ces questions d'origine sont trop délicates pour que nous puissions nous prononcer à leur sujet. Du moins personne ne pouvait mieux que Montaigne donner l'habitude de l'analyse psychologique, enseigner à voir les faits moraux sans les déformer, à les noter scrupuleusement. La lecture d'une œuvre où tant de sujets moraux étaient abord&, où l'étude du tempérament individuel et des passions était entreprise avec un esprit si positif, était un stimulant pour Bacon. C'était quelque chose, pour susciter un constructeur, que d'entasser tant de matériaux de la science morale, biais aux ),eux de Bacon, Montaigne a su à peine commencer la construction. Il a très bien exploré les sources où l'on devait puiser; mais l'essentiel de la doctrine baconienne, l'objet de la science future, sa méthode, ses partitions, toute cette conception d'une science rigide que le philosophe anglais, pénétré qu'il est des méthodes des sciences physiques, prétend imposer aux études morales, tout cela est absolument étranger à Montaigne.

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