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Montaigne était-il hypocondriaque?

Dans un livre récent (1), M. Fortunat Strowski avait présenté Montaigne, en ses premiers Essais, comme un stoïcien. M. Strowski est professeur de littérature française à la Faculté de Bordeaux, au centre même de la documentation sur Fauteur des Essais. Son livre pourra donc, si, commejelecrois, il a fait fausse route sur ce point important, mal orienter la jeunesse désireuse de pénétrer la pensée de Montaigne. De là ma réfutation dans la Reçue politique et ■parlementaire (2), réfutation d'autant plus nécessaire que les amis zélés de l'auteur signalent son livre comme le commentaire « peut être définitif», comme l'interprétation dernière des idées et de la doctrine de Montaigne.

Cette réfutation m'avait paru et me paraît encore suffisante, et je n'aurais pas jugé nécessaire de répliquer au plaidoj'^er /?/'o </omd que vient de présenter M. Strowski aux lecteurs du Censeur politique et littéraire (3), si un fait nouveau n'était survenu depuis la publication de son ouvrage sur Montaigne. Je veux parler du livre sur Pascal et son temps (4), qu'il vient de faire paraître. Dans cette étude, en effet, qui, par les nouveautés qu'elle contient, n'est pas sans avoir produit une certaine sensation dans les milieux littéraires, l'auteur fait grand état de ce prétendu stoïcisme de Montaigne. En modernisant et en adaptant la doctrine du Portique,

(1) Montaigne, par F. Strowski, Paris, 1906, 1 vol., chez Alcan.

(2) Revue ■politique et ■parlementaire de septembre 1907.

(3) Censeur politique et littéraire des 26 octobre et 2 novembre 1907.

(i) Histoire du Sentiment religieux en France au XV II<^ siècle. — Impartie : De Montaigne à Pascal ; 2° partie : L'Histoire de Pascal (.1907).

en lui communiquant le souffle d'une influence vivante et agissante, l'auteur des Essais n'aurait été rien de moins que l'un des principaux agents de la grande crise religieuse du xvii« siècle, dont le jansénisme fut le symptôme le plus grave et dont le christianisme sortit à demi-désemparé. L'esprit stoïcien — toujours d'après M. Strowski, — le sentiment moral stoïcien universellement insinué, grâce à Montaigne « chassera le sentiment religieux chrétien », d'où, en grande partie, la réaction janséniste. Il y a donc intérêt à savoir si ce stoïcisme de Montaigne est réel ou s'il est illusoire.

M. Strowski a tout récemment qualifié son ouvrage sur il/o«toz^ne de « livre très modeste et tout provisoire ». Malgré cette modestie, dont il n'avait fourni jusqu'à ce jour que de faibles preuves (1), M. Strowski n'est pas content de ma critique. Il est même en colère. A une discussion correcte et décente, pleine de ménagements pour ses erreurs, il répond par une diatribe rédigée en un style un peu .gavroche, et m'intente un procès en exercice illégal de la critique littéraire. ïl trouve exorbitant qu'un « éminent hygiéniste », auquel il veut bien reconnaître quelque autorité dans son domaine professionnel, mais c d'un savoir tout neuf » en l'histoire de la philosophie, ait osé toucher, autrement que pour en faire l'éloge, à l'œuvre d'un professeur de littérature. Ce sont là de vaines bravades, Monsieur Strowski, une morgue affectée, un faible moyen oratoire. Je vous renvoie à notre maître Montaigne (2). Vous tétiez encore votre pouce que les Essais étaient déjà mon livre de chevet. Ils m'étaient aussi familiers que vous le sont aujourd'hui la Vie de saint François-de-Sales et les péripéties de sa bigamie spirituelle avec Madame de Chantai et Madame de Charmoisy.

M. Strowski prétend faire l'histoire des évolutions de la pensée de Montaigne. Qui nous donnera le fil conducteur parmi les variations de M. Strowski? Aujourd'hui, pour avoir signalé les points faibles de son livre, je suis un incompétent; mon a savoir tout neuf » me fait prendre « l'objection » pour la « résolution » ; je donne pour l'opinion de Montaigne l'opinion que Montaigne va combattre ; je pontifie « dans l'Eglise orthodoxe de Montaigne et promulgue des dogmes comme un pape » ; ma critique a « des accès brutaux de mauvaise humeur ». J'ai mon compte, après mon article sur le livre de M. Strowski. Mais avant? Oh! avant, c'était

(1) M. Strowski commence son livre par cette déclaration : « Je crois bien avoir été le premier à publier un livre où la méthode historique et génétique soit appliquée à la pensée de Montaigne. » Une telle prétention fait sourire ceux qui ont lu \' Introduction aux Eisais de Montaigne, publiée il y a huit ans par Edme Champion.

(2) Les E-isais, livre 1, ch. XXIV de l'édition de 1580 et de l'édition municipale ; ch. XXV des éditions courantes : Du Pcdaniisme.

bien différent! Voici comment il appréciait, au mois de février dernier, celui qui n'est plus aujourd'hui qu'un présomptueux écolier. <r Les articles de M. Armaingaud ont produit une profonde sensation. Le travail est extrêmement bien présenté. Le ton a de la bonhomie et de la verve ; ce n'est pas impunément que M. Armaingaud a fréquenté Montaigne, il lui a pris quelques-unes de ses meilleures qualités d'écrivain. L'argumentatation est particulièrement habile et adroite ; une ardente conviction et une sincérité tout à fait aimable achèvent de gagner le lecteur. On est pris. Faufc-il se reprendre? C'est mon métier de me reprendre, de me soustraire à la fascination de l'éloquence et de l'esprit...» (1) Et M. Strowski, en effet, se reprend et fait une critique « sévère » de mon travail (2), 11 n'en admet pas les conclusions, déclarant néanmoins que « des recherches de M. Armaingaud il reste l'essentiel ; il a découvert et dégagé un beau trait, le plus beau, le moins connu du caractère de Montaigne. Lisez cette citation que M. Armaingaud a le premier dégagée et mise en place marchande, etc.. »

Connaissant la mobilité d'esprit de M. Strowski, je ne m'étais pas senti plus flatté de ses éloges que je ne me suis ému des qualifications que lui dicte aujourd'hui son mécontentement. Il récuse le jugement d'un hygiéniste sur son livre, bien qu'il s'agisse ici, un peu, de prophylaxie. En outre, la preuve est faite qu'un grand érudit peut n'être qu'un médiocre critique, se fit-il éditeur de Montaigne (je pense à M. Victor Le Clerc) ; que par contre un savant, un hygiéniste peut être très versé dans la connaissance des Essais, très judicieux dans sa critique (je pense au D"" Payen).

Mais il faut tâcher de contenter M. Strowski. 11 exige, pour qu'on puisse juger son œuvre, qu'on soit un professionnel de la critique, un « éminent humaniste. « Cet éminent humaniste, vous l'aurez, M. Strowski; que dis-je? vous l'avez déjà! ignoreriez- vous que M. Emile Faguet, professeur à ia Sorbonne, membre de l'Académie française, un professionnel, n'est-ce pas ? un humaniste, je suppose ? a consacré à votre livre une analyse critique remplie d'esprit et de verve, où l'ironie coule à jet continu ? Il faut que je vous en cite quelques lignes. Vous allez voir que l'humaniste et l'hygiéniste sont ici d'accord pour condamner une de vos thèses, à savoir que le stoïcisme caractérise les Essais de 1580.

« Le livre que M. Fortunat Strowski vient de publier est, de l'aveu même de l'auteur, la première étude sérieuse qui ait été écrite sur Montaigne, et ni Pascal, ni Malebranche, ni Bayle, ni Vol-

(1) Revue Philomatique de Bordeaux et du Sud-Ouest, n» de février 1907 ; Montaigne politique, par M. Strowski.

(2) Sa sévérité ne m'a nullement fâché; je ne l'ai pas accablé d'invectives, je l'ai remercié, tout en réfutant ses objections.

taire, ni Sainte-Beuve, n'ont dit sur Montaigne que des choses assez ridicules. En effet, M. Strowski est « le premier à publier un « livre où la méthode historique et génétique soit appliquée à la « pensée de Montaigne » et, d'autre part, toujours selon M. Strowski, si l'on n'applique point à Montaigne la méthode historique et génétique, si on le lit « comme un livre d'une venue où les idées « seraient contemporaines les unes des autres, on s'expose à n'y voir « que des contradictions et à n'y recueillir que des renseignements « ridicules et une image fausse de Montaigne ». Or, M. Strowski est le premier qui ait appliqué à Montaigne la méthode génétique ; do«c, de Pascal à M. Strowski exclusivement, tous les lecteurs de Montaigne n'ont tiré de leur lecture que des renseignements ridicules et une image fausse de l'auteur des Essais. L'étude de M. Strowski est donc extrêmement intéressante à étudier ; elle se recommande elle-même, non seulement comme originale, mais comme unique, et c'est avec une sorte d'émotion religieuse qu'on l'aborde. Enfin, nous allons connaître Montaigne. » Suivent vingtquatre pages consacrées à démontrer que « c'est presque toujours par des idées préconçues, étayées sur des conjectures, que procède M. Strowski et que, presque toujours, dans son livre, la méthode et la thèse à prouver contrarient la lecture » (1). M. Strowski a l'ardeur militante. Il se retournera sans doute, un jour, contre M. Emile Faguet. Aujourd'hui, c'est contre moi, le moins dangereux de ses contradicteurs, qu'il se défend ; et, pour se défendre, ilcommenceparm'attaquer. A l'en croire, je mets du « génie » dans mes inexactitudes. Et, avant de signaler celles que j'aurais commises au détriment de Montaigne, il m'en reproche trois à ses propres dépens.

Ma première inexactitude est, hélas ! trop réelle ; et, contrit, je plaide coupable. J'avais écrit, parlant de l'ouvrage de M. Strowski: « Ce gros livre de 400 pages «.J'avais écrit cela de mémoire, d'après l'impression gardée, et pensant avoir été modéré! Or, ce livre n'a que 356 pages, « y compris 10 pages de table et de bibliographie ! » Je me frappe la poitrine ; j'offre à M. Strowski mes excuses, et je souhaite, en guise de compensation pour lui, que son prochain ouvrage semble à ses lecteurs moins « gros » qu'il ne sera.

M. Strowski, après avoir allégué que les idées de Montaigne sont souvent empruntées à Raymond Sebond, avait piqué cette note : « Cf. Guillaume Guizot, Montaigne, p. IG ». G. Guizot ayant, sur ce point, dit exactement l'opposé de ce que dit M. Strowski, je m'étais étonné de ce « rapprochement ». Je savais aussi bien que M. Strowski que Cf. signifie comparez avec et non confirmé par;

(1) Revue Latine du 27 mars 19 j7

mais je considérais que M. Slrowski eût dû écrire : « Contra, voyez G. Guizot ». Car, de prétendre que, par ce renvoi, M. Strowski voulait dire que M. G. Guizot avait reconnu dans Montaigne l'emploi de formules de Sebond, c'est une plaisanterie; tous ceux qui ont lu Montaigne savent cela ; c'eût été aussi puéril que de renvoyer à la biographie de Montaigne pour établir que celui-ci a bien été maire de Bordeaux ou que son château était bien situé dans le Périgord. J'avais cru, j'avais dû croire, que M. Strowski invoquait l'autorité de Guizot à l'appui de l'idée qu'il venait de formuler, et il n'y a pas un lecteur de son livre qui ne l'aura cru comme moi. M. Strowski, masquant le désaccord entre lui et l'écrivain auquel il se réfère, risquait d'induire ses lecteurs en erreur. Je n'ai commis aucune inexactitude en le constatant.

Ma troisième inexactitude n'en est pas une non plus. M. Slrowski reconnaît que ce qu'il présente au lecteur comme une inexactitude peut n'être qu'une affirmation téméraire, car ici le désaccord porte sur une date, et il déclare que pour la connaître, il faut « attendre un document précis... » Je vais montrer qu'à défaut de « document précis », les présomptions sont ici tellement fortes qu'elles équivalent à une quasi-certitude. Voici le point en litige dont l'exposé me fournira l'occasion de résumer une des idées fondamentales de M. Strowski.

Au dire de ce dernier, ce qui a, dans les environs de 1572, acheminé Montaigne au stoïcisme, c'est l'insécurité des temps troublés où il vivait. Sans cesse en danger de mort, il sentit le besoin de se placer, par une philosophie haute, hors des atteintes de la fortune. Plus tard, ce fut l'inverse, toujours suivant M. Strowski. Montaigne n'avait plus alors « cette tension de sagesse et cette pointe de stoïcisme qu'il avait en 1572 et 1573 ; les temps étaient devenus plus durs ; et, au milieu de la férocité universelle, l'ancien maire de Bordeaux penchait de plus en plus vers l'humanité et la mansuétude (1) ». Il semble assez étrange qu'à deux époques aussi rapprochées de sa vie, la même cause ait produit chez le même homme des effets aussi opposés, et ]M. Faguet observe à ce propos qu'il faut bien peu de chose à Montaigne, au dire de M. Strowski, pour passer d'une doctrine à une autre. Quoi qu'il en soit, en 1572 la cruauté des temps (moins durs que ceux qui devaient le conduire à l'épicurisme) le conduisait donc au stoïcisme. Parmi les témoignages de cette cruauté des temps, j'avais, dans mon article, reproché à M. Strowski d'avoir placé en 1572 une tentative de brigandage dont Montaigne faillit être victime, cet événement ne s'étant produit qu'entre 1580 et 1588. C'est cette allégation que M. Strowski qualifie d'inexacte. Que

(1; Strowski, Monia^^n?, page 28.

savez-vous^ demande-t-il, de la date de cette tentative avortée? 11 est vrai que Montaigne n'en a parlé que dans l'édition des Essais de 1588; mais rien n'autorise à affirmer qu'elle ne fut pas antérieure à 1580; Montaigne avait peut-être ses raisons pour ne pas la publier alors ; peut-être son brigand vivait-il encore ; peut-être Montaigne ne voulait-il pas déshonorer sa famille, etc., etc.

Ces suppositions sont subtiles, mais elles sont vaines. M. Strow^ski semble n'avoir pas lu la citation que l'on trouve à la page 90 de son livre. C'est Montaigne qui ruine ces hypothèses en nous disant que son visage et sa franchise ont « arraché la trahison des poings » de son brigand, et que celui-ci, le brigand, ne craignait pas de raconter le fait. Pourquoi alors Montaigne eùt-il eu cette crainte? D'ailleurs, c'est au chapitre XII du livre 111 que l'anecdote est narrée ; tout ce qui est rapporté dans ce chapitre appartient aux troubles de la Ligue. Je n'ai donc commis aucune inexactitude en ne reconnaissant pas à M. Strowski le droit de donner comme une des raisons déterminantes de l'état d'esprit de Montaigne en 1572 un fait que la saine critique historique doit rattacher à la Ligue, à une époque postérieure à 1580. Je veux bien que ceci n'ait qu'une minime importance, mais je tiens à montrer que, même dans les détails accessoires, je n'ai pas avancé d'assertion hasardée.

J'arrive à la thèse soutenue par M. Strowski. Rappelons en deux mots sa grande découverte.

II admet que Montaigne , en 1588, lorsqu'il publia la cinquième édition des Essais, la première contenant le troisième livre, était devenu épicurien, tout en étant dilettante, et tout en étant également chrétien. Il avait été déjà épicurien. Mais lorsqu'il avait écrit les deux premiers livres des Essais, de 1572 à 1580, il avait traversé une période pendant laquelle il avait été stoïcien. C'est donc des doctrines du Portique que ces deux premiers livres des Essais de 1580 sont imprégnés. A l'appui de cette opinion, M. Strowski invoque surtout quatre chapitres : les chapitres XI V\ XIX, XX, XXXIX du livre I, auxquels il convient d'ajouter le chapitre XXXVII du livre II dont M. Strowski cite un passage important. Telle est la thèse.

Je croyais avoir, dans mon article de la Revue politique et parlementaire (1), consacré au livre de M. Strowski, établi que cette thèse est, non pas fragile, mais radicalement fausse ; — que les

(1) De septembre 1907. — Va prétendu sloXeisme de Montaigne.

chapitres prétendus stoïciens sont des chapitres épicuriens ; — que des préceptes, reproduits parMontaigne, donnés par M. Strowski comme stoïciens, sont des maximes d'Epicure, M. Strowski les ayant crues stoïciennes pour les avoir lues dans Sénèque, sans remarquer que Sénèque lui-même avertit qu'elles sont d'Epicure; — que Montaigne, qui a beaucoup pris à Sénèque, y a pris surtout les idées épicuriennes que ce stoïcien d'imagination expose le plus souvent avec sympathie; — qu'en résumé M. Strowski a lu trop rapidement et les stoïciens et les épicuriens, et Sénèque et Montaigne, et qu'il a fait dire aux uns et aux autres le contraire de ce qu'ils ont dit et pensé. J'allais plus loin. Je montrais que M. Strowski s'était permis deux mutilations qui altèrent profondément les textes qu'il a cités. Je ne supposais pas qu'il eût eu conscience de l'incorrection de son procédé ; je l'attribuais à une auto-suggestion comme nous en observons souvent chez les mystiques.

Avant de répondre aux répliques de M. Strowski, je dois faire une observation d'une portée générale. La source de ses erreurs est dans une connaissance vraiment trop rudimentaire des doctrines stoïcienne et épicurienne. Rappelons , des deux doctrines, ce qui intéresse le présent débat.

Le sage stoïcien se suffît à lui-même, ne trouve qu'en lui-même le souverain bien. Pour l'atteindre, il écarte les causes qui peuvent entraver ou diminuer sa liberté, et surtout les ennemis intérieurs de cette liberté, les passions. 11 faut donc, non pas modérer les passions, mais supprimer radicalement tous les sentiments de Tâme. Pour lui, comme pour Stilpon de Mégare, la condition du souverain bien, c'est V impassibilité de Vâme : « Summum bonum animus impatiens. » (Sénèque, Lettre IX). Le plaisir n'est pas un bien, la douleur n'est pas un mal. Le stoïcien méprise la mort, la regarde en face, va même au-devant d'elle quand il ne peut conserver sa liberté. Devant la douleur, il affecte de ne pas même la sentir (1).

Comme le stoïcien, le sage épicurien se suffit à lui-même, il

(i) Ce n'est pas là tout le stoïcisme, il s'en faut. Je ne méconnais pas ce qu'il y a de grandeur réelle chez certains stoïciens, ni l'influence bienfaisaDte que la doctrine a pu avoir sur la politique et sur le droit romain qui doit d'ailleurs beaucoup aux épicuriens. Mais dans le résumé des doctrines, je ne m'attache qu'aux points oubliés par M. Strowski. Comme l'a si bien montré M. P. Hochart dans son beau livre sur la Vie de Sénèque, le stoïcisme à Rome fut surtout un parti politique. Quant aux deux derniers stoïciens, Epictète et Marc-Aurèle, il ne peut en être question à propos des idées de Montaigne et de la thèse de M. Strowski, Montaigne n'ayant jamais fait allusion qu'aux stoïciens dont Senèquc a pu parler. Montaigne, dans les Essats, n'a pas prononcé le nom de Marc-Aurèle, et Epictète n'y est nommé qu'une fois, à l'occasion d'uae sentence qui n'a rien de propre au stoïcisme.

ne cherche le souverain bien qu'en lui-même. Mais les inclinations, les sentiments et les passions étant naturels et leur satisfaction étant donc légitime et nécessaire au bonheur, il ne faut pas penser à les détruire, mais seulement à les modérer, les contenir, les régler par la prudence, et atteindre ainsi le souverain bien, le plaisir. De tous les plaisirs, les plus grands sont ceux de l'âme. La tranquillité de l'àme, Vataraxie, qu'il faut se garder de confondre avec V impassibilité des stoïciens, est l'idéal suprême. La douleur est le plus grand des maux. L'épicurien sent la douleur, mais il essaie de la dominer en évoquant le souvenir de plaisirs passés et en anticipant les plaisirs futurs.

Ces deux doctrines ont été très différemment pratiquées. La morale artificielle des stoïciens devait rester le plus souvent stérile, parce qu'elle mutilait la nature humaine et méconnaissait les plus légitimes besoins de l'âme. Sénèque ne craignait pas d'écrire: « Ces grands hommes enseignaient comment il faudrait vivre, et non comme ils vivaient. » Plusieurs des principaux docteurs stoïciens sont morts sans dignité. Ceux dont la mort a mérité quelque approbation étaient des hommes politiques exaltés par l'idée de la gloire, « toujours », pour parler comme Montaigne, « sur leurs grands chevaux », des vaincus comme Caton. Sénèque quitta la vie avec courage, mais il était condamné à mort et préférait exécuter lui-même la sentence. La mort des stoïciens avait presque toujours quelque chose de théâtral. Ils prenaient devant la douleur une attitude de parade, que nous verrons l'auteur des Essais traiter de comédie.

Chez l'épicurien, la sérénité n'est pas une vaine parole. La mort d'Epicure a été admirée par toute l'antiquité, et en particulier par Sénèque. Marc-Aurèle se la propose comme modèle. Nombre de disciples, en Grèce, à Rome, ont suivi l'exemple du maître ; ils sont morts sans ostentation. Pour échapper à la tyrannie, le stoïcien Caton se tue à Thapsus, et l'épicurien Cassius à Philippe : ils avaient sans doute la même fierté, le même amour de la liberté ; laquelle des deux morts fut la plus belle ? Celle de Cassius fut plus simple (1).

La notion du devoir, il est vrai, n'est pas nettement dégagée dans k morale épicurienne. Aussi, dans les Essais de l'épicurien Montaigne, c'est à peine si j'ai rencontré deux ou trois fois le mot

(1) J'oserai dire que ce n'est pas le stoïcisme qui a grandi le caractère romain; c'est plutôt la grandeur romaine qui a grandi le stoïcisme. Et je ne dirais pas comme l'ont fait M. Constant Martha et bien d'autres, que les grands romains des anciens jours, les Mucius Scœvola, le Régulus, les F:ibricius furent les héros d'un stoïcisme spontané antérieur à la doctrine; je dirais plutôt que le stoïcisme a bénéficié rétrospectivement de leurs vertus.

a devoir » ; encore s'agit-il à peu près exclusivement des devoirs de l'homme envers lui-même, et non des devoirs envers autrui. Cette lacune est moins sensible dans le stoïcisme. Mais à quoi sert-il de formuler des préceptes si rigoureux, qu'on ne peut les suivre? Aussi l'art des accommodements et des compromis est-il essentiellement stoïcien. Ce sont les stoïciens qui ont, sinon inventé, du moins grandement perfectionné la casuistique ; et la leur, loin d'être toujours ce qu'elle aurait dû être, un effort sérieux pour rendre la morale praticable, fut trop souvent l'art d'éluder l'application des principes par la restriction mentale, la direction d'intention et le prùbabilisme, préparant ainsi les voies aux casuistes flétris par Pascal. (1)

Tout cela, M. Strowski semble l'ignorer profondément. S'il en eût eu la moindre notion, il eût, en appréciant la philosophie de Montaigne, évité les erreurs où il bute à chaque pas. Il me demande dans quelle bibliothèque Montaigne a pu se renseigner sur la force de résistance des épicuriens contre la douleur et les coups de la fortune. Je lui demanderai qu'elle est la sienne. On y trouverait sans doute Diogène Laërce et Sénèque ; ce sont les seuls maîtres en épicurisme quil reconnaisse à l'auteur des Essais. C'est pousser loin... l'inscience. M. Strowski n'a-t-il jamais entenda parler de Lucrèce, ni de Cicéron? Deux bons instructeurs en pareille matière, l'un et l'autre. Un homme aussi avisé que notre Montaigne les connaissait à merveille et les cite à chaque page. Le poème de l'un est la doctrine même d'Epicure ; l'autre a donné l'exposé le plus complet et le plus méthodique de la morale épicurienne. Dans les Tusculanes, il lui consacre de nombreuses pages. Dans son Traité des biens et des ?nau.x, Torquatus fait un discours dont je recommande la lecture à M. Strowski. Il connaîtra la source où Montaigne a puisé tout ce qu'il n'a pris ni à Sénèque ni à Diogène Laërce. Il connaîtra, en même temps, à quel point INiontaigne est opposé à la dureté de l'enseignement stoïcien. Deux fois seulement, dans les Essais, il fait des réserves sur la morale d'Epicure, etc'est pour la blâmer de se rapprocher trop, quelquefois, de la morale stoïcienne par l'austérité de ses préceptes.

(i) Les œuvres d'Epicure sout perdues, à l'exceplion de ses traités de la Nature et des Images, trouvés dans les fouilles d'Herculanum et publiés en 1809, à Naples. Nous n'avons donc que des résumés de ses doctrines par les auteurs anciens qui, eux, en possédaient le texte complet. En revjinche, nous connaissons beaucoup de choses sur la secte épicurienne si nombreuse et si vivante pendant sept siècles (du iii^ siècle av. J.-Gh. au iv» siècle de notre èrri). Gomperz, professeur à l'Université de Vienne, a découvert, il y a une trentaine d'années, un court fragment inédit du i^epi <çuasu<i d'Epicure, qui traite de la thcorie de la volonté.

J"en viens à la discussion des textes, et je rappelle que M. Strowski a fondé son prétendu stoïcisme de Montaigne sur des chapitres que j'examinerai tour à tour (1).

Le premier est le chapitre XIX du livre I" : Qu'il ne faut juger de notre heur qu après la mort. Dans son livre (p. 98), M, Strowski avait présenté ce chapitre comme faisant partie de ceux qui sont « tout remplis de l'esprit stoïcien ». J'avais répondu que ce chapitre était au contraire tout rempli de l'esprit épicurien, et que les morceaux cités n'avaient pu être détournés de leur vrai sens que par la suppression, Vavulsion. de deux passages que j'avais cités. Il semble que M. Strowski n'avait qu'une chose à faire : démontrer que « le sens épicuxi^" rlp tnnt ]f^ Tp^^çeau et son intention antist^ïcienne » ne sont pas « évidents », comme je l'avais prétendji;Jl.i!£ELgarde ; ausirbierTlaTtâche ét^-elle malalsëèril ne souffle donc mot de l'objet même du tj:éhatr« Je vogîa^is7gcrftMr,l indiquer... » Quoi? Que Montaigne, dansTè^Chapitre'XIX, est stoïcien? Ce n'est pas ce qu'il dit. « Je voulais indiquer que Montaigne donnait une extrême importance au jour de la mort » (préoccupation qui est commune aux deux écoles). La £uesliaa-aijûsi4)ûsée, il reprodyitJes^^ssages que je lui reproche d'avoir supprimés, et dèmâmlp,^ Trouvez-vous X avulsion~^2iSÇ,T'^\. Armaingaû^a^tTouve criminelle, parce que cette phrase et cette citation sont antistoïciennes ! » Le lecteur, dont l'attention a été portée sur un terrain autre que celui de notre controverse, qui ne sait pas que c'est justement le caractère antistoïcien de ces phrases, ainsi reconnu (après coup) par M. Strowski, qui me donne raison contre lui, est disposé à n'attacher aucune importance à leur suppression et a le droit d'être surpris de mon reproche. Eh bien! cela est une simple pirouette.

Je ne puis m'empêcher, sous peine d'être taxé d'impassibilité stoïque, de protester contre le procédé que M. Strowski a employé dans son livre, aussi bien que contre celui auquel il a eu recours dans son article. Je suis fort empêché de trouver, pour les qualifier, des termes parlementaires. Pour user de tels moyens, pour les avouer sans confusion ni repentir, pour, les avouant, oser, sans l'ombre d'un prétexte, accuser son contradicteur de « faire marcher les ciseaux intelligents », il faut avoir une mentalité spéciale; il

(1) J'ai dû Décessairement, à côté des arguments nouveaux, reprenii-e ici plusieurs passages de mon article de la fleuue yohi^qm et parlementaire, puisqu'il a fallu les défendre contre les objections de M. Strowski.

faut ignorer que le premier devoir d'un écrivain et d'un polémiste est de respecter son lecteur.

Précisons sur ce chapiti*e XIX, car le point est d'importance, et les lecteurs du Censeur risqueraient de ne rien comprendre à la discussion s'ils s'en tenaient à ce que M. Strowski leur en a dit. « il ne faut juger de notre heur qu'après la mort ». Cette sentence

[de Solon a été reprise par Ovide, que cite Montaigne dès l'entrée, comme il citera Lucrèce vers la fm, encadrant ainsi son chapitre entre les citations de deux épicuriens notoires. L'objet du chapitre XIX est d'expliquer cette sentence. Montaigne en propose deux explications : la première, inspirée par une pensée épicurienne développée par Lucrèce, est celle-ci : « Car il me semble que, comme les orages et les tempêtes se piquent contre l'orgueil et la hautaineté de nos bâtiments, il y ait aussi là-haut des esprits envieux des grandeurs de ça-bas. » Ceci n'est que la paraphrase des vers 1225-1234 du de Natiirâ rerum, chapitre V, dont Montaigne cite ici les deux derniers : « Tant il est vrai qiiune force secrète se joue des choses humaines, se plaît à briser les haches consulaires, et foule aux pieds l'orgueil des faisceaux. » Montaigne trouve cette explication acceptable ; mais il penche vers une autre interprétation, et cette interprétation est stoïcienne pour M. Strowski; en réalité elle est au

'contraire anti-stoïcienne et, de plus, épicurienne, plus nettement épicurienne encore que la précédente. « Ainsi, dit-il, parlant de l'interprétation première, ainsi se peut prendre ce bon avis de

'Solon; mais d'autant que c'est un philosophe à l'endroit desquels

• la faveur et les disgrâces de la fortune ne tiennent rang ni d'heur

ni de malheur, et sont les grandeurs et puissances accidents de

qualités à peu près indifférentes (1), je trouve vraisemblable quïl

-^fSolon) ait regardé plus avant et voulu dire que ce même bonheur

We notre vie qui dépend de la tranquillité et contentement d'un esprit

(1) M. Strowski me reproche d'avoir a supprimé » les premières ligaes de la citation : • Mais d'autant... » jusqu'à • qualités à peu près indifférentes ». Je n'ai, en effet, repris la citation qu'aux mots : a Je trouve vraisemblable... » parce que les quatre lignes précédantes étaient inutiles à ma discussion ; parce que Solon, qui mourut trois cents ans avant la naissance de Zenon, n'a pu être un disciple du stoïcisme m de l'épicurisme , parce que, enfin, <•. ces philosophes, à l'endroit desquels la faveur et disgrâce de la fortune sont des accidents de qualités indifférentes », appliquent des principes qui ne sont pas moins épicuriens que stoïciens. Que le lecteur veuille bi^n lire le morceau eu supprimant et en restituant alternativement les lignes que je n'ai pas jugé à propos de citer, et il se rendra facilement compte que le sens de morceau n'est en rien modifié. J'ai donc commencé la citation là oii elle devait être commencée, et je l'ai finie là où elle devait être finie. De plus, j'ai reproduit totalement et sans en retrancher un seul mot, le texte cité, contrairement à M. Strowski, lequel, comme on va le voir, a retranché du corps même des passages qu'il a cités — et sans en avertir le lecteur — des phrases entières, et précisément celles qui avaient le plus d'intérêt, mais contrariaient sa thèse.

bien né et de la résolution et assurance d'une âme bien réglée et bien assénée, ne se doive jamais attribuer à l'homme, qu'on ne l'ait vu jouer le dernier acte de sa comédie, et, sans doute, le plus difficile. En tout le J'este, il peut y avoir du masque. Ou ces beaux discours de la philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les accidents, ne nous en essayant pas jusqu'au vif., nous donnent loisir de maintenir toujours notre visage rassis. Mais à ce dernier rôle de la mort et de nous, il n'y a plus que feindre, il faut parler français, il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot.

iYawi verœ voces tum demun peclore ab imo Ejiciuntur, et eripitur persona, manet res. (I)

« Voilà pourquoi se doivent, à ce dernier trait, toucher et éprouver toutes les actions de notre vie. C'est le maître jour, c'est le jour de tous les autres : c'est le jour, dit un ancien, qui doit juger toutes nos années passées. Je remets à la mort l'essai du fruit de mes études. Nous verrons là si mes discours me viennent de la bouche ou du cœur. »

Quels sont ceux qui ne « maintiennent toujours leur visage rassis » que parce qu'ils n'ont pas été « essayés jusqu'au vif » , dans la bouche desquels les beaux discours de la philosophie ne sont que par contenance, chez lesquels il y a « du masque » ? Le doute est impossible : ce sont les stoïciens. En maint autre endroit des Essais, Montaigne a signalé leur impassibilité de parade. M. Strowski reconnaît d'ailleurs maintenant, que la phrase soulignée par moi est « anti-stoïcienne ». Or, c'est cette phrase qui donne son sens à tout le morceau, et c'est cette phrase que M. Strowski a retranchée, ainsi que la citation de Lucrèce, également soulignée par moi. 11 serait déjà plus que téméraire de soutenir que, sans cette phrase, le morceau serait stoïcien, les réflexions sur la mort qu'il exprime, étant communes aux deux doctrnes. Avec la phrase, il est nettement épicurien. Mais comme il importe à la thèse de M. Strowski qu'il soit stoïcien, il supprime la phrase. Le lecteur peut juger maintenant si cette suppression était indifférente, si j'avais eu tort de la dénoncer, et si la réponse de M. Strowski à ce reproche ne mérite pas d'être qualifiée de pirouette. En tout cas, l'on sera, j'espère, convaincu qu'il ne faut pas chercher dans le chapitre XIX des Essais la preuve du stoïcisme de Montaigne.

Bien que M. Strowski dise que j'ai « le génie de l'inexactitude », l'on voudra bien reconnaître que je précise un peu mieux que lui les

(1) Alors les paroles sincères s'échappent du fond du cœur; alors, le masque tombe et l'homme reste. » (Se montre tel qu'il est véritablement). (Lucrèce. De natura rerum, livre III, vers 57.)

questions. Je ne me permets pas ces formules générales aussi faciles à produire que difficiles à justifier. Si, au lieu de dire en termes vagues : « Pour M. Armaingaud, tout ce qui est spirituel et humain est épicurien », M. Strowski citait le texte que j'ai à tort donné pour épicurien, je crois pouvoir affirmer d'avance que je me justifierais sans peine, car je parle ici de matières que j'ai longuement et profondément méditées. Il plaît à M. Strowski de me qualifier d'inattentif et d inexpérimenté^ mais l'on n'est pas nécessairement ignorant parce que Ton n'est pas pédagogue, non plus qu'il ne suffit d'être pédagogue pour savoir les choses dont on écrit.

— Venons au chapitre XÏV (de l'édition de 1580, XL des éditions courantes) : « Que le goût des biens et des maux dépend, en bonne partie, de Vopinion que nous en avons. M. Strowski, dans son livre, avait présenté ce chapitre comme d'inspiration stoïcienne; dans ma critique, je crois avoir montré qu'il est d'inspiration épicurienne. Voyons si M. Strowski a réussi à renverser mon argumentation.

Rappelant cette sentence grecque que « les hommes sont tourmentés par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses elles-mêmes », Montaigne dit qu'il y aurait « un grand point de gagné pour le soulagement de notre misérable condition humaine », si l'on pouvait justifier cette proposition, si l'on pouvait surtout l'appliquer à la mort et à la douleur. Il répond qu'en effet elle peut s'appliquer à la mort ; que celle-ci n'est pas un mal de soi, qu'elle Test seulement pour celui qui ne sait pas lui donner son vrai visage. Dans toute cette partie, aucune opinion qui soit plutôt stoïcienne qu'épicurienne.

De la mort, il passe à la douleur. L'envisage-t-il en stoïcien ou en épicurien ? Tel est le débat entre M. Strowski et moi. Dans sa réplique il maintient plus que jamais son opinion et il complique et aggrave singulièrement son erreur. Je reproduis donc le texte entier du morceau cité par mon contradicteur, et comme lui je le coupe par des commentaires explicatifs, pour les besoins de la discussion, mais sans en interrompre la suite, sans aucune inversion.

Montaigne se demande si ce qu'il vient de dire de la mort est applicable à la douleur.

« Bien, me dira-t-on, votre règle serve à la mort; mais que direzvous de l'indigence? Que direz- vous encore de la douleur, que la plupart des sages ont estimée le souverain mal, et ceux qui la niaient de parole, la confessaient par l'effet. Possidonius extrême-

ment tourmenté par la douleur d'une maladie aiguë et recevant la yisite de Pompée qui s'excusa d'avoir pris une heure si importune pour l'ouïr deviser de philosophie : « A Dieu ne plaise, lui dit le philosophe, « que la douleur gagne tant sur moi qu'elle « m'empêche d'en discourir et d'en parler, » et il se jette, ajoute Montaigne, « sur ce même propos du mépris de la douleur. » Cependant elle jouait son rôle et le pressait incessamment. A quoi il s'écriait ; « Tu as beau faire, douleur, si ne dirai-je pas que tu c es un mal. » Ce conte qu'ils font tant valoir, que porte-t-il pour le mépris de la douleur ? Il ne débat que du mot ; et cependant si ses pointures ne l'émeuvent, pourquoi en rompt-il son propos ? Pourquoi pense-t-il faire beaucoup de ne l'appeler pas mal ? Ici tout ne consiste pas en l'imagination : nous opinons du reste, c'est ici la certaine science qui joue son rôle. Nos sens mêmes en sont juges. Qui nisi sunt veri, ratio quoque falsa fit omnis. Ferons-nous croire à notre peau que les coups d'étrivière la chatouillent, et à notre goût que Taloès soit du vin de Graves ? Le pourceau de Pyrrho est ici de notre écot ; il est bien sans effroi de la mort, mais si on le bat, il crie et se tourmente. Forcerons-nous la générale habitude de nature, qui se voit en tout ce qui est vivant sous le ciel, de trembler sous la douleur ? Les arbres mêmes semblent gémir aux offenses qu'on leur fait. La mort ne se sent que par le discours, d'autant que c'est le mouvement d'un instant. Aut fuit, aut veniet, nihil est proesentis inillamorsque minus pœnœ quam mora mortis hehet. Mille bêtes, raille hommes sont plutôt morts que menacés. Et à la vérité, ce que les sages craignent principalement en la mort, c'est la douleur, son avant-coureuse coutumière. Comme aussi la pauvreté n'a rien à craindre que cela qu'elle nous jette entre les bras de la douleur par la soif, la faim, le froid, le chaud, les veilles qu'elle nous fait souffrir. Ainsi n'ayons à faire qu'à la douleur. Je leur donne que ce soit le pire accident de notre être, et volontiers, car je suis l'homme du monde qui lui veut autant de mal et qui la craint autant pour jusque à présent n'avoir eu. Dieu merci, de grand commerce avec elle. Mais... »

Montaigne, on le voit, répond nettement : non, on ne peut prétendre que la douleur ne soit pas un mal; « les sages, les épicuriens, (1) estiment qu'elle est le dernier des maux », et les stoïciens qui soutiennent le contraire veulent nous en faire accroire. Dans un autre chapitre, il revient sur l'anecdote du stoïcien, mais avec plus d'ironie encore: « tu as beau faire, douleur, dit Possidonnius, si ne dirai-je pas que tu sois un mal... » Il sent les mêmes passions que

(!) Dans l'éditioa suivnnte, Montaigne, pour préciser davantage, dit : t Âristippe, Hyéronime, et la plue part des aages ».

mon laquais mais il se gendarme, (il fait le brave) à ce qu'il contient du moins sa langue sous les lois de sa secte. Ce n'est que vent et parole » (1).

Donc, Montaigne accorde aux épicuriens que la douleur est le pire accident de notre nature, et il se pose cette question : cette douleur que nous ne pouvons anéantir, pouvons-nous du moins l'amoindrir ? Il répond par l'affirmative :

« Mais qu'il ne soit pourtant en nous, sinon de lanéantir, du moins de l'amoindrir par la patience, qu'il ne soit en nous, quand bien le corps s'en émouvrait, de maintenir ce néanmoins l'âme et la raison en bonne trempe, je ne le crois pas, »

Or, répondre affirmativement à une pareille question, c'est de l'épicurisme, puisque la prétention du stoïcien est non d'amoindrir, mais d'anéantir la douleur. Comment M. Strowski peut-il trouver dans ce passage, comparé à celui qui lui fait suite, qui termine sa citation et que je vais reproduire, une thèse que Montaigne « expose pour la réfuter », et dans laquelle j'aurais pris « l'objection pour la résolution », donnant ainsi pour l'opinion de Montaigne l'opinion que Montaigne va combattre ? Cette opposition n'existe que dans l'imagination de M.. Strowski (c'est bien de l'autosuggestion). On cherche en vain la thèse que Montaig-ne expose pour la combattre. M. Strowski ne peut, en effet, ici, faire allusion qu'à la phrase que je viens de citer : « Mais qu'il ne soit pourtant en nous... je ne le crois pas. » Ce n'est pas ici une thèse à combattre ; c'est bien l'opinion de Montaigne très nettement exprimée ; et dans le paragraphe final qui suit immédiatement, et que voici, il est impossible de voir une objection aux propositions précédentes, car il s'agit surtout de montrer par quels moyens on peut affaiblir la douleur.

« S'il ne l'était (s'il n'était en nous d'amoindrir la douleur), qui aurait mis en crédit parmi nous la vaillance, la force, la magnanimité, et la résolution? Où joueraient-elles leur rôle s'il n'y a plus de douleur à défier ? Ai'ida est periculi virtus. S'il ne faut coucher sur la dure, soutenir armé de toutes pièces la chaleur du midi, se paître d'un cheval ou d'un âne, se voir détaillé en pièces et arraché une balle d'entre les os, se souffrir recoudre, cautériser et sonder, par où s'acquerra l'avantage que nous voulons avoir sur le vulgaire ? C'est bien de fuir le mal et la douleur, ce que disent les sages, que des actions également bonnes, celle-là est plus souhaitable à faire où il y a plus de peine. Et à cette cause, il a été impossible de persuader à nos pères que les conquêtes faites par vive force et au hasard de la guerre, ne fussent plus avantageuses que celles confiées en toute sûreté par pratiques et menées. Lxtius est, quotius

(2) Ch. XII du livre II.

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