‹ Montaigne était-il hypocondriaque?Chapitre 2 sur 3 · IG · texte numérisé non relu

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magne sihi constat honestiun. Davantage cela doit nous consoler Que naturellement si la douleur est violente elle est courte, si elle est longue elle est légère. Tu ne la sentiras guère longtemps, si tu la sens trop ; elle mettra fin à soi ou à toi ; l'un et l'autre revient à un. Ce qui nous fait souffrir avec tant d'impatience la douleur, c'est de n'être pas accoutumés de prendre notre contentement en lame, c'est d'avoir eu trop de commerce avec le corps. Tout ainsi que l'ennemi se rend plus âpre à notre fuite, ainsi s'enorgueillit la douleur à nous voir trembler sous elle. Elle se rendra de bien meilleure composition à qui lui tiendra tête ; il se faut opposer et se bander contre. »

Il sao-it donc, pour amoindrir la douleur et maintenir néanmoins la raison en bonne trempe..., de prendre notre contentement en l'âme de nous opposer et bander contre la souffrance et de faire jouer leur rôle à la vaillance, à la magnanimité, à la force et à la résolution. Ces exhortations sont-elles stoïciennes ou épicuriennes? Elles sont évidemment épicuriennes. Dans l'une et l'autre doctrine, le sage prend son contentement en lui-même. Mais la force d'âme qui prétend à anéantir la douleur est la force d'âme du stoïcien, et la force d'âme qui ne prétend qu'à V atténuer est la force épicurienne ; nous sommes obligé de le répéter. M. Strowski méconnaissant le caractère réel de la doctrine épicurienne, et n'ayant lu ni Lucrèce ni Cicéron sur Epicure, n'est pas de cet avis. Mais ce n'est pas l'opinion de M. Strowski, c'est celle de Montaigne qui importe ici, puisqu'il s'agit de savoir dans quel sens l'auteur des Essais a voulu entendre les exhortations au courage contre la douleur. Or, Montaigne, en maints endroits des Essais, met de niveau pour la rigueur et la fermeté, pour la vertu et la force morale, les deux doctrines. C'est ainsi qu'après avoir dit au chapitre 20 du livre I que « toutes les sectes de la philosophie se rencontrent et conviennent à cet article de nous instruire à mépriser la douleur, la pauvreté et les autres accidents à quoi la vie est subjecte (1) », il déclare très explicitement, au chapitre 11 du livre II, que les épicuriens, autant que les stoïciens, « maintiennent leur âme en bonne assiette, bien réglée et bien disposée à la vertu. » Il ajoute un peu plus loin que les premiers comme les seconds ont « leurs résolutions au-dessus des efforts de la fortune », et il ne fait de réserves sur la morale des épicuriens que lorsque, par dérogation aux préceptes de leur doctrine, ils vont jusqu'à « quester de la douleur, de la pauvreté et du mépris pour les combattre et tenir leur âme en haleine. » (2) Il n'y

(1) Mépriser est pris, ici, non dans le sens mtégral, mais dans le sens relatif d« ne pat ilre dominé par.

(2) Voici le texte complet de la page du chapitre il du livre II des Essais de 1580 (édition Dezeimeris et Barckhausen, tome II, page 2), où Montaigue compare

a donc dans cette page de Montaigne ni objection ni réponse à une objection, et l'on voit que je n'ai pu prendre, comme m'en accuse M. Strowski. l'objection pour la résolution. C'est lui qui n'a rien compris à ce qu'a voulu dire Montaigne. En résumé, cette pensée « que le goust des biens et des maux dépend en bonne partie de l'opinion que nous en avons » est une pensée épicurienne aussi bien que stoïcienne, et c'est une grosse erreur d'y voir comme le fait M. Strowski une maxime exclusivement stoïcienne. La sagesse épicurienne, comme celle du Portique, est dominée par cette maxime dont elle est l'application constante. S'agit-il de l'appliquer à la mort, au « goust de la mort » ? les deux doctrines s'accordent à lui trouver un tout autre visage que celui que lui trouve le vulgaire. Le vulgaire pense qu'elle est un mal ; le sage, qu'il soit stoïcien ou épicurien, trouve qu'elle n'est pas un mal, et ici iNIontaigne tend à adopter la doctrine des deux sages. Mais, s'agit-il d'appliquer cette maxime à la douleur, les deux écoles bifurquent. Pour le stoïcien, l'opinion que nous devons avoir de la douleur, c'est qu'elle n'est pas un mal ; il l'anéantit, n'en tient aucun compte ; elle n'a aucun « goust » mauvais pour lui. Pour le sage épicurien, au contraire, elle est un mal, un très grand mal; il lui trouve un très mauvais « goust », il s'efforce de l'atténuer et croit y parvenir. Montaigne trouve à la douleur le même goût que l'épicurien ; comme lui, il croit qu'on peut l'amoindrir, et par les mêmes moyens.

Enfin la maxime : « davantage cela doit nous consoler que... » par laquelle Montaigne termine ce morceau, et que M. Strowski reproduit comme moi, est une maxime d'Epicure, et n'a rien à voir avec le stoïcisme, ce qui accentue encore l'adhésion aux arguments épicuriens (i).

les deux doctrines : « Ala vérité, en fermeté et rigueur d'opinions et de préceptes, la secte épicurienne ne cède aucunement à la stoïque, et un stoïcien, reconnaissant meilleure foi que ces disputateurs qui, pour combattre Epicurus et se donner beau jeu, luy font dire ce à quoy il ue pensa jamais, contournant ses parolles à gauche, argumentans par la loy grammairienne autre sens de sa f^çon de parler, et autre créance que celle qu'ils sçavent qu'il avait en l'âme, dit qu'il a laissé d'être Epicurien pour cette considération, entr'autres, qu'il trouve leur route trop hautaine et inaccessible. Or, des philosophes Stoïciens et Epicuriens, dis-je, il y en a plusieurs qui ont jugé que ce n'était pas assés d'avoir l'àme en bonne assiète.bien réglée et bien disposée à la vertu; ce n'estait pas assez d'avoir nos résolutions et nos discours au-dessus de tous les efforts de la fortune, mais qu'il fallait encore rechercher les occasions d'en venir à la preuve : ils veulent quester la douleur, de la nécessité et du mépris, pour les combattre et pour tenir leur àmc en haleine. >

(1) Voici le texte d'Epicure : a Si la douleur est violente, elle cessera bientôt. Si au contraire elle est languissante par le fait de sa durée, on s'en fait une habitude qui la rend supportable. » (Epilre à Ménécée). t Les maladies qui sont longues ont des intervalles qui nous âattent plus que le mal que nous endurons ne nous inquiète ». (Maximes).

Il en est de même du dernier mot du chapitre, qui fournit au jeune stagiaire du Montaignisme bordelais l'occasion d'une nouvelle méprise. Montaigne, dit-il en terminant les pages qu'il consacre au prétendu stoïcisme des Essais, est à ce point stoïcien qu'il ose aller jusqu'au degré extrême où le conduit la doctrine : jusqu'à accepter la légitimité morale du suicide. « Montaigne n'en écarte en effet ni la pensée ni le conseil, bien au contraire, du moins à ce moment de sa vie », et il conclut ainsi, ajoute notre auteur, le chapitre XIV du livre I : « s'il est mauçais de vivre en nécessité, de vivre en nécessité il n'est aucune nécessité. » Or, cette maxime prétendue stoïcienne n'est pas plus stoïcienne que le reste du chapitre 14. Elle est d'Epicure. M. Strowski a, ici encore, été victime d'une lecture trop précipitée du texte de Sénèque, qui, à la fin de la lettre XIII cite cette maxime. En la lisant en pareil lieu, M. Strowski, oubliant que Sénèque termine une grande partie de ses lettres à Lucilius par une maxime d'Epicure, a cru que celle-ci était d'origine stoïcienne et n'a pas vu que, quelques lignes plus loin, il en cite l'auteur. Après l'avoir reproduite, le philosophe ajoute en effet : « Encore de l'Epicure, ce qui est vrai m'appartient. »

J'ai dit aussi que M. Strowski, voulant montrer que Montaigne, en présence de la douleur, met en pratique le « sustine » des stoïciens, cite des passages du chapitre 37 du Livre II. Voici ces passages : « Je suis aux prises, écrit Montaigne, à quarante-six ans, avec la plus soudaine de toutes les maladies, la plus douloureuse, la plus mortelle, la plus irrémédiable (1) »... « Les accès me reprennent si souvent que je ne sens quasi plus d'entière santé et pure de douleur ! Je maintiens toutefois jusqu'à cette heure mon esprit en telle assiette que, pourvu que j'y puisse apporter de la constance, je me trouve en assez meilleure condition de vie que mille autres qui n'ont ni fièvre ni mal que celui qu'ils se donnent eux-mêmes par leurs discours » (2). M. Strowski admire ce contentement de l'âme, cette maîtrise de soi qui permettent à l'àme de Montaigne, malgré de si vives douleurs, de « se reconnaître, de suivre son train accoutumé, combattant la douleur et la soutenant », et il ajoute : « C'est ainsi que Montaigne met en pratique le premier précepte de la morale stoïcienne : ht:i-fc^ (sustine). »

Ici encore, mon contradicteur oublie que la fermeté devant la douleur est aussi conforme au précepte épicurien qu'au précepte

(1) n, 37, édition de 1580, Dez. et B..., tome II, p. 328.

(2) Ibidem, page 332.

stoïcien, et qu'en exemple et en pratique elle a été au moins aussi épicurienne que stoïcienne ; il oublie aussi la mort d'Epicure et de ses disciples. Bien plus, s'il avait lu plus attentivement les lignes qui accompagnent ce passage du chapitre 'M, il n'aurait pu conserver le moindre doute : c'est bien le sustine des épicuriens que Montaigne met en pratique. 11 le déclare formellement dans le morceau qui suit celui que nous venons de citer — et où M. Faguet a vu comme moi « la profession de foi la plus antistoïcienne du monde ». Faisant allusion aux fanfaronnades des stoïciens contre la douleur, INIontaigne dit : « Au demeurant, j'ai toujours trouvé ce précepte cérémonieux et inept3, qui ordonne si rigoureusement et si exactement de tenir bonne contenance et maintien dédaigneux et posé à la souffrance des maux. Pourquoi la philosophie, qui ne regarde que le vif des effets, se va-t-elle amusant à ces apjjarences externes ? Comme si elle dressait les hommes à un acte d'une comédie, ou comme s'il était en sa juridiction d'empêcher les mouvements et altérations que nous sommes obligés de recevoir. Qu'elle empêche donc Socrate de rougir d'affection et de honte, de cligner les yeux à la menace d'un coup, de trembler et de suer aux secousses de la fièvre ?... Elle devrait laisser cette charge à ceux qui font profession de régler notre maintien et nos mines... Qu'elle s'arrête à gouverner notre entendement qu'elle a appris à maîtriser ; quant au corps, s'il se soulage en se plaignant, qu'il le fasse ; si l'agitation lui plaît, qu'il se trémousse et tracasse à sa fantaisie, et s'il pense que cela amuse son tourment, qu'il crie tout à fait. » (1). Et c'est dans ce morceau où Montaigne accable les stoïciens de son ironie et les traite de comédiens, que M. Strowski croit voir qu'il s'inspire de leur doctrine !

Le chapitre XX : «Que philosopher c'est apprendre à mourir », que M. Strowski classe encore parmi les Essais stoïciens, est aussi épicurien que les précédents. Il commence par une déclaration nettement épicurienne, et M. Strowski reconnaît, page 2(57 du Censeur, que les exhortations et les arguments de Montaigne se peuvent trouver aussi bien dans la bouche d'un disciple d'Epicure que dans celle d'un stoïcien, ce qui, déjà, fait tomber tout ce qu'il a dit du caractère stoïcien de ce chapitre XX. Mais il cherche à dissimuler sa retraite en ajoutant que c'est à Sénèque plus qu'à Lucrèce que Montaigne prend ses arguments communs aux deux doctrines. Fussent-ils pris dans Sénèque, ces arguments étant communs aux:

(1) Ibidem.

deux écoles ne peuvent pas donner au chapitre le caractère stoïcien. Mais M. StroAvski est dans l'erreur: C'est dans Lucrèce et dans les écrits des autres épicuriens qu'il les a pris, et c'est dans le sens exclusivement épicurien que Montaigne a entendu ses exhortations et ses arguments.

Sur dix-huit citations d'auteurs latins, et l'on sait que les citations dans les Essais (c'est particulièrement le cas dans ce chapitre) font corps avec le texte, et ne peuvent en être détachées sans une sorte de déchirure et sans altérer le sens — sur dix-huit (1) citations, cinq sont d'Horace, cinq de Lucrèce, une d'Ovide, deux de Manilius, une de Properce, une de Virgile, une de Catulle, deux seulement de Sénèque, lesquelles citations de Sénèque n'ont ici aucun caractère stoïcien.

Enfin, il y a dans cet esssai quelque chose de plus que dans les précédents, et qui achève de donner son sens épicurien à tout ce qui, dans le reste du chapitre, est commun aux deux doctrines : Il doit son caractère dominant et son plus grand intérêt à l'admirable prosopopée qui le termine : le discours de la Nature. C'est un des morceaux les plus éloquents et le plus souvent cités des Essais. La Nature, s'adressant à l'homme, lui ordonne de « sortir de ce monde comme il y est entré », le réprimande de ses exigences, et s'efforce de le convaincre qu'il est insensé s'il craint la mort et s'il résiste ; qu'il n'a rien à réclamer ni à regretter. Tous les arguments de la Nature décrètent le courage avec une dureté méprisante. Or, le thème de ce discours est pris tout entier dans le de Naturâ rerum (2). Tous les arguments que donne Lucrèce en termes si éloquents sont ceux de son maître Epicure. Montaigne les prend à son compte. Il les commente, il s'en abreuve, dit avec raison M. Constant Martha (3), en épuise toute la fière amertume. Aucun chapitre des Essais n'est plus épicurien que celui-là.

Nous venons de montrer l'épicurisme et l'antistoïcisme de Montaigne dans les chapitres XIV, XIX et XX des Essais. Les mordantes ironies contre les paradoxes stoïciens, contre leurs bravades vis-à-vis de la douleur, qu'il traite d'inepte comédie, contre leur vertu excessive et contre leurs beaux discours qui ne sont souvent que « pour la contenance » ; et inversement, la pleine approbation

(i) Dans mon article de la Revue politique «t parlementaire, le chiffre de ces citations, par suite d'une faute d'impression, avait été donné inexatement. Je le rectifie ici.

(2) Lucrèce, de Naturâ rerum, livre III, vers 944-1107.

(3) Constant Martha, Le Poème de Lucrèce, p. 148 et «uiv.

donnée à la doctrine épicurienne sur la douleur, sur l'impossibilité de l'anéantir, sur la possibilité de l'amoindrir, l'adhésion donnée aux maximes de Lucrèce dont il s'incorpore des pages entières, le soin qu'il prend de défendre les épicuriens contre les stoïciens qui calomnient leur doctrine, sont autant de négations formelles des préceptes essentiels et distinctifs du Portique ; et Montaigne se montre plus épicurien qu'Epicure lui-même. Dans l'Essai intitulé : De la Solitude (ch. XXXIX), nous allons le retrouver encore antistoïcien et donnant sa pleine adhésion aux théories épicuriennes sur le plaisir qu'il faut rechercher avant tout. Mon contradicteur se garde bien de discuter les preuves que j'en ai données. Pour toute réponse, il se borne à affirmer que je n'ai pas lu l'Epître 9 de Sénèque qui est, dit-il, une des principales sources de l'Essai 39 ; ou, si je l'ai lue, il m'accuse de n'en avoir pas compris le sens très stoïcien adopté par Montaigne. C'est ce que j'examinerai. Tenons-nous-en pour l'instant au chap. 39.

Je n'avais cité qu'une partie du morceau que, dans la pensée de m'embarrasser, M. Strowski reproduit (non cependant sans l'avoir mutilé, comme nous le verrons). Cette reproduction, loin de m'être gênante, me fournit l'occasion de compléter et de fortifier ma démonstration. On trouve deux choses dans cette page des Essais:

1° Une approbation donnée par Montaigne à une parole de Stilpon qui, ayant perdu « femme, enfants, et chevance », reste impassible et donne les raisons de son impassibilité. (1)

(1) Je donne ici tout ce passage, en reproduisant exactement le texte de M. Strowski :

« Stilpon, étant échappé de l'embrasement de sa ville, oii il avait perdu f'îmme, enfants et chevance, Démétrius Poliorcètes, le voyant en une si grande ruine de sa patrie, le visage non effrayé, lui demanda s'il n'avait p3S eu de dommage. Il répondit que non, et qu'il n'avait, Dieu merci, rien perdu du sien. Certes, l'homme d'entendement n'a rien perdu, s'il a soi-même. Quand la ville de Noie fut rainée par les barbares, Paulinus, qui en était évéque. ayant tout perdu, et leur prisonnier, priait Dieu ainsi: t Seigneur, garde-moi de sentir cette perte, « car tu sais qu'ils n'ont encore rien touché de « ce qui est à moi. » Les richesses qui le faisaient riche, et les biens qui le faisaient bon, étaient encore dans leur entier. Voilà ce que c'est de bien choisir les trésors qui se [luissent garantir de l'injure, et de les cacher en lieu oii personne n'aille... Il faut avoir femme, enfants et biens, et surtout la santé, qui peut ; mais non pas s'y attacher en manière que notre heur en dépende. Il se faut réserver une arrièreboutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude. En celle-ci faut-il prendre notre ordinaire entretien de nous à nous-mêmes, discourir et y rire comme sans femme, sans enfants, et sans biens, sans train et sans valet, afin que, quand l'occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. La plus grande chose du monde, c'est de savoir être à soi... D'anticiper ainsi les accidents de fortune, se priver des commodités qui nous sont en main, se servir soi-même, coucher sur la dure, se creTer les yeux, jeter ses richesses emmi la rivière, rechercher la douleur, c'est l'action d'une vertu excessive... Il y a pour moi assez affaire, sans aller plus avant. II me suffit, sous la faveur de la fortune, me préparer à sa défaveur, et me représenter,

Cette approbation in gloho implique-t-elle que Montaigne n'est pas épicurien ? Nullement, puisque les épicuriens pensent et agissent en pareil cas absolument comme Stilpon. Montaigne, comme Stilpon (mais avec de notables atténuations), nous conseille de ne nous attacher étroitement à aucun des biens qui ne dépendent pas de nous, afin de ne pas trop souffrir quand ils nous quitteront. « Il faut avoir femme, et enfants, et biens, et surtout la santé, mais ne pas s'y attacher en manière que notre heur en dépende ». M. Strowski ignore-t-il qu'Epicure donne à son sage le même précepte: qu'il lui conseille le célibat qui lui assure mieux que le mariage une vie tranquille; qu'il lui permet cependant d'avoir femme et enfants,

la condition, comme pour toutes les autres possessions de la vie, de ne s'y attacher que juste assez pour en jouir, et pas assez pour avoir à souffrir de leur perte ; et que c'est la maxime fondamentale de la prudence d'Epicure, de repousser les plaisirs qui peuvent amener des regrets ou des douleurs ?

2° On trouve encore, dans ce morceau, une déclaration de Montaigne qui est antistoïcienne : « D'anticiper ainsi les accidents de la fortune, de se priver des commodités qui nous sont en main, {comme ont fait plusieurs par- dévotion, et quelques philosophes par discours), se servir soi-même, coucher sur la dure, se crever les yeux, jeter ses richesses emmy la rivière, rechercher la douleur, {ceuX'là pour, par le tourment de cette vie, acquérir la béatitude d'une autre; ceux-ci pour, s' étant logés en la plus basse marche, se mettre en sûreté de nouvelle chute), c'est l'action d'une vertu excessive. »

M. Strowski a commis ici une récidive d'altération du texte. 11 a supprimé, sans en avertir le lecteur, les mots que j'ai soulignés. Pourquoi ? A-t-il craint que la phrase sur les philosophes qui se privent des commodités de la vie « par discours » parût un trait contre les stoïciens? Ou bien que la phrase ironique sur les dévots préparât mal les lecteurs au Montaigne chrétien que son grand objet est de leur montrer? Je ne sais, mais cette nouvelle mutilation est tout à fait fâcheuse.

(1 est évidemment impossible, avec ou sans les mots supprimés,

étant à mon aisa. le mal advenir autant que l'imagination peut atteindre... Je vois à quelles limites va la nécessité naturelle, et, considérant le pauvre mendiant à ma porte, souvent plus enjoué et plus sain que moi, je me plante à sa place, j'essaye de chausser mon âme à son biais. Et, courant ainsi les autres exemples, quoique je pense la mort, la pauvreté, le mépris et la maladie à mes talons, je me résous aisément de n'entrer en efifroi de ce qu'un moindre que moi prend avec telle patience... Et, connaissant combien ces commodités accessoires tiennent à peu, je ne laisse pas, en pleine jouissance, de supplier Dieu pour ma souveraine requête, qu'il me rende content de moi-même et de» biens qui naissent de moi. >

de voir une adhésion au stoïcisme dans un morceau où Montaigne blâme la vertu excessive et la privation des commodités de la vie. Et surtout ce texte doit s'éclairer, ici, de son contexte, et un peu plus loin ^Montaigne va émettre des idées si incontestablement épicuriennes et antistoïciennes, que le passage que nous avons reproduit en est tout illuminé, en pleine couleur épicurienne. A moins de fermer obstinément les yeux, est-il possible de ne pas reconnaître le plus pur épicurisme dans les lignes que voici : « L'occupation qu'il faut choisir, à une telle vie, ce doit être une occupation non pénible ni ennuyeuse;... fuir les passions qui empêchent la tranquillité du corps et de l'âme, et choisir la route qui est la plus selon notre humeur. Au manège, à l'étude, à la chasse, et à tout autre exercice, donner presque aux dernières limites du plaisir^ et garder de s'engager plus avant, où la peine commence à se mêler parmi... Moi qui ai l'âme commune, il faut que j'aide à me soutenir par la commodité corporelle. Et l'âge m'ayant tantôt dérobé celles qui étaient le plus à ma fantaisie, je tiens et aiguise mon appétit à celles qui restent plus sortables à cette autre saison. 11 faut retenir à tout nos dents et nos grimes l'usage des plaisirs de la i>ie que nos ans nous arrachent des mains les uns après les autres (1) ».

C'est plus que de l'épicurisme cela, c'est presque du cyrénaïsme. Et c'est le chapitre où se trouvent ces paroles que l'on présente comme un chapitre stoïcien ! En vérité, si la doctrine stoïcienne est un défi à la douleur, l'argumentation de M. Strowski est un défi à la raison.

Cette affirmation épicurienne que le plaisir et « l'esjouissance » sont « des conditions de la vie heureuse à rechercher par le sage » se retrouve dans bien d'autres passages des Essais de 1580 ; j'en signale quelques-uns à M. Strowski : « De vrai, ou la raison se moque, ou elle ne doit viser qu'à notre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre et à notre aise, comme dit la Sainte Parole (2). Toutes les opinions en sont là, quoiqu'elles prennent divers moyens, autrement on les chasserait d'arrivée ; car qui écouterait celui qui, pour sa fin, établirait notre tourment ? Or, il est hors de moyen d'arriver à ce point de nous former un solide contentement, qui ne franchira point (si

(1) Les Esiai» : De la Solitude. Liv. la-- ch. XXXIX de l'édition de 1580; ch. XXXVIII des éditioas courantes.

(2) Malicieusement, Montaigne se plaît souvent à appuyer ses idées épicuriennes, quelquefois les plus sensuelles, de textes sacrés, de même qu'il se plaît, quand il émet des réflexions qui peuvent évoquer des images licencieusest à citer des textes de Saint Augustin ou de quelque autre Père de l'Eglise.

l'on ne franchit point) la crainte de la mort. » (Chapitre XX du livre 1".) (1)

Chapitre X du livi'e II : « Mon dessein est de passer doucement, non laborieusement, ce qui me reste de vie. Il n'est rien pourquoi je me veuille rompre la teste, non pas pour la science mesme, de quelque grand pris qu'elle soit. » (Page 341 de l'édition de 1580.)

Chapitre IV du livide 1" : « Mais, à parler à bon escient, est-ce pas un misérable animal que l'homme ? A peine est-il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de goûter un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par discours ; il n'est pas assez chétif si par art et par estude, il n'augmente sa misère. » [Ibidem, page 165.)

Ch. XXV du livre i^"" (de l'Institution des enfants) : « On a grand tort de la peindre (la philosophie) inaccessible aux enfants, et d'un visage refrogné, sourcilleux et horrible. Qui me Ta masquée de ce faux visage, pasle et hideux? Il n'est rien plus gay, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne die follastre ; elle ne prêche que feste et bon temps. » [Ibidem, page 114.)

Je reviens au chapitre XXXIX. Montaigne y exhorte son sage à se représenter toujours en limagination trois grands hommes, à vivre en leur constante compagnie, à les établir les « contrerolleurs

(1) M. Strowski qui parle ironiquement de la compétence « avec laquelle M. Armaingaud distingue le sens stoïcien du sens épicurien », a vu dans ce passage une pensée stoïcienne. Voici en quels termes M. Emile Faguet lui montre son erreur : a Ce passage est, ce me semble, du plus pur épicurisme. Ce n'est pas autre <hose que du Lucrèce, de quoi du reste tout cet Essai est comme saturé. Mais parce que ce passage précité est texte de 1580, il faut qu'il soit stoïcien. Et M. Strowski apostille sans sourciller : e Epictète n'aurait pas parlé autrement. » Mais quand il retrouve dans l'édition de 1588 le même texte avec deux variantes, il le trouve tout épicurien. A-t-il donc changé, ce texte? Voici ce qu'il est devenu : « De vrai, ou la raison se moque ou elle ne doit viser qu'à notre contentement, et tout son travail tendre, en somme, à nous faire bien vivre et à notre aise, comme dit la Sainte Ecriture. Toutes les opinions du monde en sont là que le plaisir est notre but, quoiqu'elles en prennent divers moyens ; autrement on les chasserait d'arrivée ; car qui écouterait celui qui, pour sa lin, établirait notre peine et mésaise ? « Sur quoi M. Strowski s'écrie : « Cette fois, c'est Epicure qui parle. >• Ainsi, parce que Montaigne, tout en maititenant son texte, qu'il semble bien qu'il eût du changer s'il eût passé d'une école à l'autre, ajoute (ce me semble pour la clarté du discours) t que le plaisir est notre but », déjà suffisamment dit dans la phrase précédente, laquelle est de 1580, Montaigne a passé du stoïcisme à l'épicurisme, et c'est Epicure qui parle et non plus Epictète t — Et parce que, au lieu de «tourment >/ Montaigne a mis o peine et mésaise », Montaigne a abandonné le Portique et embrassé l'épicurisme ! Sentez-vous bien la différence énorme qu'il y a entre • contentement » et « plaisir», et l'abime qui sépare t tourment » de « peine et mésaise »? Non? C'est pourtant toute la distance qui sépare l'épicurisme du stoïcisme. »

(le ses intentions », à affermir son âme par leurs exemples. Voiîà bien une inspiration stoïcienne, avait dit M. Strowski. Je lui avais objecté : mais c'est une maxime d'Epicure lui-même ! Que me répond-il? Que parmi les trois héros que Montaigne propose au sage d'associer à sa vie, Aristide, Phocion et Caton, ne se trouve pas un épicurien. Sont-ce donc trois stoïciens ? 11 semble impossible que M. Strowski ignore qu'Aristide est mort 178 ans avant la naissance de Zenon, et que celui-ci est encore postérieur à Phocion de quarante ans. Qu'importe, d'ailleurs, ici, les noms des grands hommes, et que Montaigne ait choisi, non des penseurs, mais des hommes d'action, des citoyens ? S'il eût voulu faire œuvre doctrinale, il n'eût certainement pas plus omis Socrate qu'Epicure. (1), et il eut, de plus, défini tout autrement l'enseignement que le sage doit recueillir de la « révérence » de ses trois gardiens. Car l'enseignement qu'ils donnent est tout aussi conforme et même sensiblement plus conforme à l'épicurisme qu'au stoïcisme : « Ils vous contiendront, dit-il, dans cette voie de vous contenter de vous-même, de n'emprunter rien que de vous, d'arrêter et fermir votre âme en certaines limites et cogitations où elle se puisse plaire, et ayant entendu les vrais biens, desquels on jouit à mesure qu'on les entend, s'en contenter sans désir de prolongement de vie ou de nom. » ÎNIais la question n'est pas là. La maxime est-elle, ou n'est-elle pas d'Epicure? Si elle est d'Epicure, comment peut-elle être offerte comme preuve du stoïcisme de Montaigne ? Or, elle est d'Epicure. C'est toujours la même légèreté de la part de M. Strowski. Rencontrant la maxime sous la plume de Sénèque, il dit : elle est stoïcienne, sans prendre garde à ce qui la suit : « Je terminerai ma lettre, mon cher Lucilius, par un précepte salutaire : 11 faut choisir un homme de bien et ne le perdre jamais de vue, toujours agir comme sous ses yeux. Ce précepte est d'Epicure ; c'est lui qui nous donne un gardien, un surveillant, et il a grandement raison. » Si M. Strowski avait suivi ce précepte, et s'il eût pris pour gardien Mon-

(i) Montaigae place la vertu de Socrate au-dessus de celle de Caton; il ne se lasse jamais ele l'admirer, pour des qualités direclement opposées à celles de Caton. Si Montaigne place ici Caton parmi ses héros, et non pas Socrate, c'est évidemment parce que, au moment où il écrit ce morceau, il a en vue le mérite des hommes d'action et non principalement celui des [hilosophes. Nous verrons d'ailleurs plus loin quels sont le vrai caractère et la vraie mesure de cette admiration pour le grand ennemi de César. L'absence d'Epicure dans cette triade s'explique comme celle de Socrate, et la pensée de Montaigne reste une pensée épicurienne. De cette pensée, un autre stoïcien, Marc-Aurèie, fait également honneur à Epicure : t Dans les écrits des épicuriens, il y avait une recommandation spéciale de toujours avoir présent à l'espfit le souvenir d'un des hommes vertueux d'autrefois. » {Pemées de Marc-Aurèle, Livre XI, 26).

taigne lui-même, celui-ci l'eût préservé des erreurs où il est tombé.

Il ne lui eût pas permis de se tromper aussi lourdement qu'il la fait dans son appréciation de la lettre IX où Sénèque parle de ce Stilpon que nous venons de voir nommé par Montaigne. M. Strowski me raille à ce sujet. Je n'ai pas lu Sénèque, ou je l'ai lu d'un œil distrait. Kous allons constater qui, de nous deux, a été l'étourdi. Epicure ayant blâmé Stilpon d'avoir soutenu que le sage n'a pas besoin dun ami, Sénèque, dit M. Strowski, donne raison à Stilpon contre Epicure; ÎNlontaigne approuve Sénèque ; il désapprouve donc Epicure. Observons d'abord que parmi les biens dont le sage de Stilpon doit savoir se passer et que Montaigne énumère (1), les amis ne figurent pas ; il est à présumer que s'ils eussent été désignés, Montaigne, l'homme de l'amitié par excellence, eût fait quelque réserve. Il a écarté l'amitié de son énumération, ce qui, pour beaucoup, semblera déjà une indication suffisante. Mais il y a mieux, et c'est là le bouquet. M, Strowski affirme que Sénèque donne raison à Stilpon contre Epicure. Or, Sénèque donne raison à Epicure contre Stilpon. Voici comment M. Strowski cite Sénèque : « Notre sage surmonte toutes les fâcheries, mais les sent, et le leur (celui des épicuriens) ne les veut point seulement sentir. » La parenthèse n'est pas de Sénèque, bien entendu : elle est de la façon de M. Strowski. Or, si ce maître avait compris sa version, il aurait écrit : o Notre sage surmonte toutes les fâcheries, mais les sent ; et le leur (celui de Stilpon et des philosophes de son école) ne veut point seulement les sentir. »

Voici le texte dans son ensemble ; c'est le commencement de la lettre IX :

« Dans une de ses lettres, Epicure blâme cette opinion que le sage, content de lui-même, n'a pas besoin d'amis ; vous me demandez s'il a raison. Il est vrai qu'Epicure fait ce reproche à Stilpon, et aux philosophes qui placent le souverain bien dans l'impassibilité de l'âme... Nous différons de ces philosophes sur ce point : notre sage triomphe de la douleur, mais il la sent ; le leur y est insensible. Nous pensons avec eux que le sage se suffît, mais il lui faut cependant, selon nous, un ami^ un voisin, un commensal (2) . »

(1) "Voir la note (1) de la page 21.

(2) Voi' i le texte latin : « An merito reprehendat m quadam epilola Epicurui eos, qtii dicunt sapientem je ipso esse contenlum et propier hoc amico non indigere, desideras $eir?. Hoc ohjicitnr Slilioni ab Epicuro, et his quibus summum bonum visum est antmus impatiens. (Ici une longue [larenthèse de Sénèque expliquant le sens où doit être entendu le mot airaôcta. M. Strow-ki ne cite pas non plus la phrase de Sénèque mise entre parenthèses ; elle est, en effet, en dehors de notre discussion.) Hoc inter non et illos iuterei^t: nosler mpiens vincit qwdem incommodum om^xe, sed fentit'; illorum ne sentit quidem. Iltud nobis et illis commune est, sapieniem te ipso esse contentum ; sed tamen et amicum habere vult, et vicmum, et contubernalem, quamvit ubi ipse sufficiat. »

Le doute est-il possible? N'est-il pas évident que ces philosophes dont Sénèque diffère, ce ne sont pas les épicuriens, ce sont les philosophes de Técole de Stilpon? que le point sur lequel Sénèque diffère de Stilpon et de ces philosophes, celui sur lequel il est d'accord avec Epicure, c'est l'amitié ? N'êtes-vous pas licencié èslettres, M. Strowski? Que dis-je ? Ne décernez-vous pas des diplômes de licence ?

La déconvenue de M. Strowski, à roccasiondel'Epitre IX, de Sénèque, a pour cause principale, encore ici, — indépendamment d'une inexacte compréhension du latin de Sénèque — une initiation toute récente et assez incomplète à l'histoire de la philosophie ancienne. Il n'a pas compris la grande différence qu'il y a entre l'impassibilité des épicuriens et celle des stoïciens. Chez les stoïciens, l'impassibilité est l'état de celui qui ne sent pas, qui ne veut pas reconnaître l'existence de la douleur, c'est l'insensibilité dans le sens précis du mot. Chez les épicuriens, l'impassibilité n'est pas, ne peut pas être entendue dans ce sens, puisqu'ils sentent la douleur. Elle n'est chez eux qu'un premier degré de Fataraxie. \Jataraxie épicurienne est l'absence de trouble, la tranquillité de l'âme, malgré la douleur que l'on sent. Ce n'est pas un état purement passif, ce n'est pas l'absence de sensation ni de sentiment ; c'est une sérénité active qui a fortement conscience d'elle-même, parce qu'elle est conquise par la raison, par la prudence, par l'effort du sage. Ce n'est pas une jouissance négative provenant de l'éloignement de la souffrance, c'est la jouissance positive de l'harmonie intime de notre être (1).

\J impassibilité stoïcienne n'est qu'une prétention, une affectation, une attitude ; Vataraxie épicurienne est une réalité possible, raisonnable, dont on peut au moins espérer se rapprocher, même sans être Epicure ou Métrodore.

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