VIT
Résumé et Conclusions
Je me résume :
Les cinq chapitres des Essais de 1580, que M. Strowski présente comme remplis de l'esprit stoïcien, et qui donneraient à l'œuvre entière le caractère stoïcien, sont au contraire remplis de l'esprit épicurien. Les passages de ces chapitres cités par M. Strowski à l'appui de sa thèse sont caractérisés, les uns par des
(1) M. Guyau, dans son beau livre sur la Morale d'Epicure, a très bien analysé cette notion de l'ataraxie épicurienne et réfuté la théorie qu'en avait donnée M. Ravaisson.
formules communes aux deux doctrines rivales et qui, par conséquent, ne fournissent aucune indication pour ranger Montaigne dans Tune plutôt que dans l'autre des deux écoles ; les autres, et c'est le plus grand nombre, par une profession de foi épicurienne et des déclarations contraires à l'esprit stoïcien.
Le chapitre XIX est le commentaire approbatif dune pensée de Solon. Montaigne en donne deux explications qui sont l'une et l'autre épicuriennes, s'appuyant l'une et l'autre sur une pensée de l'épicurien Lucrèce, la seconde étant en outre marquée par une allusion dénigrante pour les stoïciens.
Le chapitre XIV développe, dans ses premières pages, une idée commune aux deux doctrines, et, dans sa seconde partie, qui est presque tout le chapitre, il contient une adh-ésion formelle à la thèse épicurienne. 11 se termine par deux maximes d'Epicure dont l'une avait été prise par i\L Strowski pour une maxime stoïcienne.
Le chapitre XX n'est que la paraphrase des pensées d'Epicure et de Lucrèce sur la mort, et le discours de la nature, qui en est le morceau dominant, est pris tout entier dans le De Natura Rerum. M. Emile Faguet, je l'ai rappelé, n'a pas une opinion différente de la mienne ; ce sera celle de tout lecteur impartial. M. Strowski restera seul à considérer ce chapitre comme un essai stoïcien.
Le chapitre XXXIX, dont l'analyse a fourni à M. Strowski l'occasion d'une de ses erreurs et d'une traduction fantaisiste de l'épître IX de Sénèque, est marqué par une série de déclarations qui sont les plus épicuriennes et antistoïciennes qui se puissent rencontrer ; il est clos, lui aussi, par une maxime d'Epicure qu'a adoptée l'éclectique Sénèque, qu'a adoptée aussi Marc-Aurèle, lequel n'était pas moins admirateur d'Epicure que des stoïciens.
J'ai fait voir que dans le ch. XXXVIl du Livre II, l'on trouve une profession de foi épicurienne et la réfutation cruellement ironique d'une opinion stoïcienne.
La démonstration est donc faite: la tentative de M. Strowsk pour faire de Montaigne un stoïcien dans les Essais de 1580 n'a pas réussi ; elle ne pouvait pas réussir. Le lecteur attentif aura remarqué que c'est sur les points importants de la morale du Portique que Montaigne s'éloigne des sto'iciens, et que, inversement, c'est sur les points essentiels de la morale d'Epicure qu'il adopte celle-ci. Sans doute les deux écoles se rencontrent dans certains points de leur enseignement, par exemple sur l'opinion que le sage trouve le souverain bien en lui-même et dans ce qui ne dépend que de lui, enfin sur l'attitude que ce sage doit avoir devant la mort; mais leurs idées sur la nature et la
définition du souverain bien, leurs principes directeurs dans la conduite de la vie sont inconciliables. Ils sont non seulement différents, mais opposés dans ce qu'ils enseignent sur le plaisir et la douleur, sur le traitement à faire subir aux inclinations et aux passions, sur la question des degrés dans la vertu et dans le vice. Or, dans chacune de ces controverses, Montaigne est invariablement avec les épicuriens contre les stoïciens. Nous venons de le voir par l'analyse de chacun des cinq chapitres que M. Strowski nous avait présentés comme stoïciens. Nous le constaterions encore dans bien d'autres pages des Essais (toujours en 1580). I/examen de l'opinion hasardée par M. Strowski sur la nature des idées puisées par Montaigne dans Sénèque va nous fournir l'occasion d'en donner un surcroît de preuves :
Je rappelle qu'en citant l'épitre IX, de Sénèque, M. Strowski a pris pour l'expression d'une pensée stoïcienne, ce qui est au contraire l'adhésion du philosophe à une pensée épicurienne. Mais il a été quelquefois plus clairvoyant. Il lui a bien fallu reconnaître l'idée épicurienne dans plusieurs passages de Sénèque que nous retrouvons dans les Essais ; il admet qu'alors, Sénèque a été auprès de Montaigne le porte-parole de l'épicurisme, et il imagine sa théorie enfantine du « Sénécisme » de Montaigne. L'auteur des Essais, dit-il, «sénécise» ; il est stoïcien quand Sénèque est stoïcien, épicurien quand Sénèque est épicurien. Rien n'est plus erroné que cette allégation. Pour que Montaigne ait pu puiser son stoïcisme dans Sénèque, « stoïciser » avec Sénèque, il faudrait qu'il y eût du stoïcisme dans Montaigne. Or, il n'y en a pas trace. La vérité est que Montaigne ne « sénécise » que lorsque Sénèque « épicurise » : dès que Sénèque adopte une pensée propre au stoïcisme, Montaigne l'abandonne. Si Sénèque varie, si — ce qui arrive souvent à cet amateur de vertu, — il soutient alternativement la thèse stoïcienne et la thèse épicurienne, Montaigne n'est avec lui qu'en tant qu'il soutient la dernière thèse. Prenons un exemple, et l'un des plus typiques : la question de la lutte contre les inclinations et les passions. Dans une épître, Sénèque soutient que la sagesse consiste, non pas à modérer les inclinations et les passions, mais à les supprimer radicalement. « Ce qui est nécessaire, dit-il, ce n'est pas de n'avoir que de légers défauts, c'est de n'en avoir pas du tout... la modération dans les passions est mensongère autant qu'elle serait inutile. C'est comme si l'on disait qu'il faut être modérément insensé. » (Epître 85). Voilà qui est incontestablement stoïcien. Dans d'autres écrits, dans la Lettre 15 et dans divers passages de son traité sur La Vie heureuse, Sénèque, d'accord avec les épicuriens, donne au contraire à son Sage le conseil de modérer, de régler ses inclinations et ses passions; il tolère que, dans une juste
mesure, il donne satisfaction à ses désirs. De ces deux thèses si différentes, quelle est celle qu'adopte Montaigne?... Il n'y a aucun doute, c'est la seconde qu'il recommande et qu'il pratique : « La sagesse ne force pas nos conditions naturelles... qu'il lui suffise (au Sage) de brider et modérer ses inclinations, car de les emporter, il n'est pas en luy.» (1) « Je ne me suis mis en grand effort pour brider les désirs de quoy je me suis trouvé pressé... Si je fusse nay d'une complexion plus déréglée, je craints qu'il fut allé piteusement de mon fait ; car je n'ay essayé guière de fermeté en mon âme pour soutenir (lutter contre) des passions, si elles eussent été tant soit peu véhémentes; je ne sais point nourrir des querelles et des débats avec moy. » (2)
Sur une autre idée sto'icienne qui complète et élargit la précédente, à savoir que toutes les vertus sont égales entre elles, que toutes les fautes, tous les vices sont égaux, qu'il n'y a pas de degré dans la vertu ni dans ]e mal, sur ce principe essentiel du sto'icisme que Sénèque a fortement défendu dans l'épître 85 et dans plusieurs autres, ]Montaigne se sépare encore du philosophe latin : « Car, quant à l'opinion des stoïciens qui disent que quand le sage œuvre, il œuvre par toutes les vertus ensembles, quoi qu'il y en ait une plus apparente, selon la nature de l'action... si de là ils veulent tirer pareille conséquence, que quand le faultier fault, il fault par tous les vices en semble, je ne les en croy pas ainsi simplement, ou je ne les entends pas, car je sens par effect le contraire... » (3)
Je répète avec ces faits à l'appui, que Montaigne, loin de sénéciser, comme le veut M. Strowski, et de s'incorporer la pensée de Sénèque, n'est d'accord avec lui que pour adopter une pensée d'Epicure, et que pour les préceptes nettement sto'ïciens que Sénèque accepte, il se sépare de lui sans hésitation. Le « sénécisme » de Montaigne n'est donc pas plus réel que son sto'icisme dans les Essais de 1580. Et, comme M. Strowski reconnaît formellement que dans l'édition définitive, les Essais sont « un perpétuel soufflet donné au sto'icisme... » et sont devenus « le bréviaire des libertins » (des libres-penseurs) qui se plaisent à y chercher et y trouvent « l'enseignement d'Epicure », je conclus et j'espère qu'il concluera avec moi que Montaigne a toujours été épicurien. (4)
(1) Les Etsais, livre II, chap. n. Edition Dezeimeris, tome I, page 282-83. (2j Ibidem. Livre II, ckap. ii, tome II de l'édition Dezeimeris et Barckausen, p. 8-9.
(3) Ibidem. Tome II, page 10.
(4) Dans les Essais de 1588-95, comme dans ceux de 1580, quand Montaigne vante la vertu de Caton et d'un très petit nombre d'autres stoïciens, c'est leur valeur morale qu'il exalte, ce n'est pas la doctrine stoïcienne qu'il adopte ni qu'il préconise. Il admire la force d'àmes partout où il la rencontre, chez les paysans qui travaillent ses terres (et qui lui ont inspiré une de ses plus belles
Mon contradicteur appartient à l'illustre famille universitaire, à laquelle tant de sympathies et d'agréables liens m'attachent depuis longtemps, et où il y a presque autant de têtes bien faites que de tètes bien pleines. Quïl suffirait donc de peu pour que M. Strowski méritât cet éloge ! Pardonnera-t-il au vieil hygiéniste que je suis, si je lui conseille de se méfier de son imagination, de résister à son impulsion première? Son esprit, qui manque d'ailleurs un peu de sens critique, n'est pas seulement doué de quelque charme en certains passages de ses écrits, et d'une réelle souplesse ; il est encore tout à fait aimable quand il n'est pas contredit. Mais M. Strowski semble n'avoir pas appris de Montaigne à supporter la contradiction. Si on a le malheur de combattre ses idées, il perd ses qualités séduisantes, et en même temps la mesure, que devrait toujours garder une controverse littéraire. Ce n'est pas seulement dans celle-ci que j'ai eu
pages) comme chez Socrate, Epicure ou Caton. Et encore, cette admiration pour le héros de Thapsus est-elle sujette à des retours et à des réserves. Montaigne a de tout temps pensé ce qu'il a écrit en 1588 : « A'quoy faire ces pointes esle- •vées de la philosophie sur lesquelles aucun estre liumain ne se peult rasseoir ? et ces règles qui excèdent nostre usage et nostre force? Je vois qu on nous propose des images de vie, lesquelles ny le proposant ny les auditeurs n ont aucune espérance de suyvre, ny qui plus est, envie. De ce raesme papier ovi il vient d'écrire l'arrest de condamnation contre un adultère, le juge desrobbeun lopin p®ur en faire un poulet à la femme de son compagnon... Les hommes vont ainsi : on laisse les lois et préceptes suyvre leur voie ; nous en tenons une autre, non par deresglement de mœurs seulement, mais par opinion souvent et par jugement contraire... Ainsi font nos médecins qui mangent le melon et boisvent le vin frez, cependant qu'ils tiennent leur patient obligé au syrop et à la panade. Quels livres, quelle sapience, quelle phiksophie t disait la courtisane Lais, mais ces gents-Ià battent aussi souvent à ma porte qu'aucunls aultres. » Voilà pour la philosophie austère. Voici sa vraie pensée sur Caton: «La vie commune doit avoir conférence (du rapport, delà relation) aux autres vies: la vertu de Caton estait vigoreuse oultre la raison de son siècle; et à un homme qui se meslait de gouverner les autres, destiné au service commun, il se pourrait dire que c'estait une justice sinon injuste, au moins vaine et hors de saison. » (1)
Montaigne vénère Caton comme il vénère Régulus ; mais il n'a jamais fait le moindre effort pour imiter, soit l'un, soit l'autre. Son seul modèle avoué est l'épicurien Thorius Balbus de Lunivium. o Qui me donnerait à conférer la vie de Thorius Balbus galant homme, beau, sain, scavaut, entendu, abondant en toute sorte de commoditez et plaisirs, conduisant une vie tranquille et toute sienne, l'âme bien préparée contre la mort, la superstition, les douleurs et aultres encombriers (misères) de l'humaine, nécessité, mourant enfin en bataille les armes à la main pour la deffense de son pays, d'une part; et d'aultre part la vie de M. Régulus, ainsi grande et haultaine que chacun la cognaist, et sa fin admirable ; l'une sans nom, sans dignité, l'aultre exemplaire et glorieuse à merveille ; j'en dirais certes ce qu'en dit Cicéron, si je sçavais aussi bien dire que luy. Mais s'il me les fallait coucher sur la mienne, je dirais aussi que la première est autant selon ma portée, et selon mon désir que je conforme à ma portée, comme la seconde est loing au-delà : A cette-cy je ne puis advenir que par vénération ; j'adviendrais volontiers à l'aultre par usage. » (2)
(1) Les Essais. Livre NI Ch. IX.
(2) Les Essais Livre III Ch. VII.
l'occasion de le constater. 11 m'a obligé, par ses provocations, à des défenses auxquelles j'aurais préféré donner une autre forme. Tout lecteur impartial de mon article de la Revue Politique et Parlementaire ne partageant pas pour le livre de M. Strowski l'admiration qu'affichaient si bruyamment ses amis, devra reconnaître que j'ai présenté mes objections de décente façon, sans aucune personnalité blessante. Dans sa réplique, M. Strowski s'est mainte fois départi de cette modération. S'il juge à propos de poursuivre la discussion, je souhaite qu'il ne m'oblige plus à prendre le mode aigu. J'ai bien des choses à lui dire, non seulement sur son « christianisme » de Montaigne, mais aussi sur le livre qu'il vient de consacrer à Pascal : je voudrais bien pouvoir les lui dire sur le ton qui convient à sa situation et à mon humeur.
En réalité, Montaigne s'est montré très supérieur à son modèle. Son épicurisme est d'un ordre plus relevé et plus conforme à la vraie doctrine du philosophe grec, qu'il n'a d'ailleurs jamais embrassée comme un système entier, mais qu'il s'est appropriée en l'adaptant à son épicurisme de complexion. Et s'il lui est arrivé, comme nous venons de le montrer, de n'opposer à ses inclinations naturelles qu'une assez faible résistance, il lui est arriva aussi da a se régenter », au nom même de la morale épicurienne. Celle-ci, écartant les pointes aiguës de l'inhumaine et surhumaine sapience stoïcienne, et enseignant à ♦ faire bien l'homme » et, comme le veut Montaigne, à mener l'humaine vie t conformément à sa naturelle condition » a pu l'aider, ainsi, mieux que toute autre, o à maintenir son âme en belle assiette, bien réglée et disposée à la vertu. « Aussi a-t-il remis à sa raison « la souveraine maîtrise » de son être et l'autorité de tenir en bride ses appétits », et a-t-il su « dresser sa vie » et se « garder en ordre » jusqu'en son privé », ce qui est pour lui « la vie exquise. » Et cela, je le répète, non pour se rapprocher de Régulus ou de Caton, mais pour mieux ressembler à Epicure, c'est-àcdire... à Montaigne, et se conformer à la vertu telle qu'il la comprend (prudence, tempérance, justice). Avec ce Montaigne épicurien, a d'ailleurs presque toujours coexisté le Montaigne émancipateur, accessible aux plus nobles sentiments, et qui, — sans cesser d'être anti-stoïcien — a plus d'une fois sacrifié sa tranquillité à l'intérêt public et travaillé pour ses idées. Quoi de surprenant ? Lucrèce, le plus grand des disciples d'Épicure n'a-t-il pas travaillé en apôtre enthousiaste, à libérer les esprits des superstitions et des terreurs païennes de l'au-delà ' Et ne l'a-t-il pas fait avec emportement et avec une indignation moins contenue que celle de Montaigne aux prises avec les événements et les hommes de son temps ?
Imprimerie de Poissy. — Lejay Fils et I^moro.
La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance
The Library University of Ottawa Date Due
DCT 2 ô 1999
11 NOl/. 199j;||f ^^2010 ? 9 OCT. 1991)
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