‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 12 sur 55 · XX PREFACE · texte numérisé non relu

XX PREFACE

raison ou dans sa conscience, ceci n'est qu'une localisation où je puis ne pas m'arrêter, puisqu'après tout on n'en est pas sûr.

Or c'est vrai : Montaigne est plein de stoïcisme, d'où il suit qu'il faut bien que son scepticisme ne soit qu'une part faite au scepticisme, ce qui n'est plus le scepticisme. On n'est pas tout à fait sceptique quand on croit à l'amitié comme y a cru Montaigne et de manière à inspirer à Montaigne d'abord

/ c et à Guillaume Guizot ensuite des pages exquises.

On n'est pas tout à fait sceptique quand on est

un patriote; et Guillaume Guizot a très bien

J^J. remarqué, le premier, je crois, que « parmi les questions politiques au milieu desquelles Montaigne a vécu il en est une au moins sur laquelle il ne semble avoir ni hésité ni varié : nulle part il ne fait appel, nulle part il n'ouvre la porte à l'influence ou à la force étrangère; et pour terminer ces guerres civiles dont il est si las... il ne s'adresse jamais qu'à la France même et ne conseille point à son parti de s'appuyer au dehors ». Et à ce propos Guillaume Guizot, s'il avait mis son ouvrage au dernier point, aurait certainement cité cet appel prophétique au gouvernement de Henri IV, qui est digne d'un L'Hôpital, et un des plus beaux cris éloquents qui soient partis du cœur d'un honnête homme : « La force et la violence peuvent quelque

préface:. XXI

chose; mais non pas toujours tout. » Qui tirera un homme de cette presse? La générosité de cœur. « Le premier qui s'advisera de se pousser en faveur par cette voie là je suis bien déçu si à bon compte il ne devance ses compaignons... Qu*il reluise d'humanité, de vérité, de loyauté et surtout de justice, marques rares, inconnues et exilées; c*est la seule volonté des peuples de quoi il peut faire, ses affaires. Nulles autres qualités ne peuvent attirer leur Tolonté comme celles-là, leur étant les plus utiles, Nil est tampopulare quam bonitas. j>

On n'est pas tout à fait sceptique quand on admire la vertu humaine avec une sorte d'exaltation, quand on réfute d'avance La Rochefoucauld et tous ceux qui s'essaieront à expliquer la vertu par autre chose que par elle-même, quand on a pour idoles les grands hommes d'action Alexandre, César, Pompée, Epaminondas, Caton, Socrate, et quand on pourrait dire en toute vérité :

J'en parle si souvent qu'oq en est étourdi.

Chose très curieuse, que du livre de ce sceptique on puisse tirer quand on voudra un traité de la volonté. Chose piquante aussi que, cet héroïsme à la Plutarque qui fut un élément et un aliment continuels de la littérature du xvu^ siècle et par suite,

Page 1