‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 11 sur 55 · XVIII PREFACE · texte numérisé non relu

XVIII PREFACE

d'abord parce que personne n'est sceptique absolument, et que ce que Pascal a dit en termes prestigieux sur ce scepticisme transcendant, si complet qu'il s'emporte lui-même, me paraît un peu prouesse d'élocution plutôt que vérité exacte ; ensuite parce que Sainte-Beuve a écrit qu'on pourrait faire un chapitre sur « le dogmatisme de Montaigne », ce qui à la vérité ne prouverait rien, puisqu'on est toujours le dogmatique de quelqu'un et qu'il est facile d'être le dogmatique de Sainte-Beuve; mais ce qui cependant peut donner à réfléchir; enfin et surtout parce que je suis bien un peu aussi un familier des Essais et que j'y trouve sans cesse des opiniqns fermes, qui, pour n'être point données sous forme d'affirmation, n'en sont pas moins des croyances. Chacun a sa manière.

Un mot de Guillaume Guizot qui m'a agréé d'autant plus que tout juste je l'avais dit avec un moindre bonheur d'expression dans un livre paru après sa mort et avant que j'eusse lu son manuscrit, un mot d'une grande justesse, ne va pas sans contredire un peu la thèse générale de Guillaume Guizot : « Chateaubriand, selon Sainte-Beuve, était un épicurien qui avait l'imagination catholique. Montaigne est un épicurien qui avait l'imagination /;./ stoïcienne. » Ceci est excellent, et, je m'empresse de le direj peut être accordé par Guillaume Guizot

PRÉFACE. XÎX

sans que ces sévérités en soient réfutées. Cependant, creusez un peu ; cela revient à dire qu'il y avait dans Montaigne de Tépicurisnie et du stoïcisme. Do celui-ci il n'y en avait que dans son imagination, vous hàtez-vous de dire, et le fond était épicurien. Il est possible; mais ceci, encore, est une répartition que vous faites de votre grâce; et quelqu'un, distribuant autrement les choses, sans qu'on fût très autorisé aie contredire, pourrait prétendre que le fond était stoïque et la parure épicurienne.

Tel ce prétendu sceptique de nos jours, et qui était bien sceptique à demi, il faut l'avouer, chez lequel, néanmoins, on découvrait un fond si solide de quatre ou cinq croyances morales auxquelles il était lié d'une si forte attache qu'il n'aurait pu s'en distraire ou seulement s'en divertir qu'en s'arrachant à lui-même. Il y a des sceptiques, ou dilettantes ou ironistes, ou hommes à sourires, qui sont ainsi : des fleurs, des verdures mobiles et dociles aux brises, des « routes gazonnées et doux fleurantes », des frondaisons molles et riantes, le tout sur un roc, qu'il n'y a qu'à chercher un peu pour le sentir.

Et que Montaigne fut tel, je ne vais ni jusqu'à le dire ni jusqu'à le croire; mais il me suffît qu'on m'accorde qu'il a des parties de philosophie stoïque très apparentes; et il me suffit que ce soit vrai; et qu'on les place dans son imagination ou dans sa

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