XXVIII PREFACE
ne lui a que fait sa part, et j'accorderai à qui y tiendra qu'il la lui a faite assez large.
Eh bien, il y a scepticisme et scepticisme, et sans aller jusqu'à dire que celui de Montaigne soit un bienfait pour l'humanité, je ferai seulement remarquer qu'il a ses bons côtés et ses parties salutaires. Il y a des sceptîcismes qui sont des abandonnements et des abdications et qui ne ressemblent pas mal à une mort de l'àme. Le scepticisme de Montaigne est un scepticisme vivace et un scepticisme fécond. Chose étrange quelquefois que les destinées des mots : sceptique veut dire celui qui cherche et il a fini par devenir le nom de ceux qui ne cherchent plus, ou même qui n'ont jamais cherché. Montaigne, lui, sait le sens des mots ; c'est un humaniste, et son scepticisme, conformément à l'étymologie, est une recherche continuelle, non point ardente, je le sais, mais très attentive, très diligente et très complète. Certainement il aime surtout à faire le tour des idées; mais c'est quelque chose précisément d'en vouloir faire le tour, minutieusement, curieusement, patiemment, au lieu de les regarder de loin comme l'indifférent, ou d'en embrasser une avec une sorte de passion pour elle et de colère contre toutes les autres, comme le croyant précipité ou le dogmatique impétueux.