XXVI PREFACE
aussi qu*il est plus poète, il se fait une morale foric, souple et fine d*un peu du très grave Epicure, d'un peu du très tendu Zenon, et en glissant parfois jusqu'à Aristippe, tune ad Aristipjn furtim prœcepta relapsus. Car, dirait-il, il en faut pour toutes saisons, selon les humeurs et les besoins, et n'est pris que qui n'a qu'un terrier et en péril de maie fièvre que qui n'a qu'un habit à se vêtir; et que l'épicurien y aille si le stoïcien n'y va point; ot qu'ils y aillent quand et quand, dont nul ne veut se plaindre, abondance de biens n'étant gêne.
Et c'est ainsi qu'il est l'humaniste par excellence, ce qui est bien, et l'homme de renaissance éminemment, ce qui est autre chose et beaucoup plus. En lui vit l'âme antique non seulement par ses beautés d'art; mais par ses sagesses et toutes ses plus hautes idées. Et c'est bien pour cela que, ramassant en lui toute l'antiquité, il s'arrête communément au stoïcisme comme à la plus sublime et à la plus sereine des pensées jusqu'où elle ait pu s'élever.
En cela il est de son siècle profondément, et il est l'expression la plus parfaite de toute une partie, très importante, et même essentielle, de son siècle.
Non point que, pour être à peu près étranger au Christianisme, il lui soit hostile. Point du tout, et en usant du procédé commode de l'extrait on a fait
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un € Montaigne chrétien », comme je ferai quand on voudra un « Montaigne professeur d'énergie ». Il est trop intelligent pour ne pas comprendre le Christianisme; il ferait la démonstration de Pascal pour Tapologie du Christianisme pour peu qu'il en prît humeur, et la preuve c'est qu'il Ta faite au moins à moitié; mais il n'y tient pas. Pourquoi? J'ai dit ailleurs, et, sans en être sûr, du moins ne suis-jc pas certain du contraire, que ceci a dû être Tétat d'esprit de beaucoup d'hommes intelligents vers 1S60 : « Le Christianisme se meurt. Si longtemps tout-puissant, il se brise et se déchire. Il ne survivra pas à cet effroyable ébranlement. On le peut regretter; mais, s'il devait disparaître, ne néglip^eons point cette réserve qui nous reste de la sagesse antique, qui fut un viatique, aussi, assez puissant; dont l'humanité a vécu dans des conditions supportables ; qui pourrait faire tradition aussi ; qui a, elle aussi, son caractère vénérable, et qui peut être encore éducatrice de grands courages. »
Il est possible. En tout cas tel fut l'esprit de la Renaissance et Montaigne fut pénétré de cet esprit. Sur ce point il n'y a entre Guillaume Guizot et moi aucun désaccord.
Et j'en arrive à ce qui fut scepticisme dans Montaigne ; car je ne nie point qu'il n'y ait eu en Montaigne du scepticisme; je dis seulement qu'il