‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 20 sur 55 · XXX PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXX PRÉFACE

Quand même, ce qui n'est pas mon avis, le doute provisoire de Montaigne aurait duré toute sa vie, qu'importe encore? Une vie n'est qu'un moment auquel s'ajoute la vie d'un premier disciple, qui est un autre moment, et la vie d'un second successeur, et ainsi de suite. Montaigne pourrait dire : « Je fais une enquête sur l'homme; je la fais très active, très curieuse, aussi informée que je le puis, vous le savez, sur les vivants, sur les morts, sur les livres, sur les conversations, sur les étrangers, sur les anciens, sur les sauvages, sur mes compatriotes et sur moi-même. Arriverai-je à des conclusions? Je n'en sais rien. C'est affaire de longévité. Mais si je n'y arrive point, d'autres qui me liront y pourront atteindre. Ou je conclurai ou je mourrai en passant le flambeau. En attendant j'essaie. Mon livre s'appelle Essais. »

Quoi de plus légitime? Ce qu'on peut reprocher à un homme, du moins à un homme d'esprit, car pour les autres c'est un droit, peut-être un devoir, c'est de s'endormir. Or Montaigne a beau parler de l'oreiller de l'ignorance et de l'incuriosilé, on sait bien qu'il s'y est reposé de temps en temps, mais on ne peut pas dire qu'il y soit tombé en torpeur. Comme tous les hommes de mérite, Montaigne sommeille parfois; il ne dort jamais. Ce scepticisme qui cherche toujours, et non pas en

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