PRÉFACE. XXXVII
clusions latentes de Montaigne. Et c'est ici que son « scepticisme » rejoint son « dogmatisme ». Ne vous acharnez pas à essayer de savoir le fond des choses et tous les pourquoi, ni même tous les comment, à quoi vous perdriez votre peine. Ne cherchez dans le savoir qu'une ignorance perfectionnée qui vous persuade de votre ignorance et vous la fait accepter et vous en console. Mais connaissez-vous vousmême et par cette connaissance arrivez à la maîtrise de vous-même et à la disposition adroite et sûre de tout ce que vous êtes; et faites ainsi de votre vie une œuvre complète, harmonieuse et utile; en tout cas faites de votre vie toute l'œuvre qu'elle peut être, ce qui est votre destinée même et par conséquent votre devoir.
L'une de ces conclusions appuie l'autre, loin qu'elle la contredise. Le temps que vous auriez perdu à de vaines spéculations, à de vaines disputes et au soin plus vain encore et plus funeste de faire entrer par force dans la tête des autres des idées générales dont vous êtes loin d'être certains, employez-le à agir selon vos puissances et conformément à votre nature ; les forces que vous auriez dépensées soit dans la spéculation, soit dans la dispute, usez-en pour vivre fortement, utilement, et, au moins, ce qui est toujours possible, pour bien vivre.
XXXVIIf PRÉFACE.
Tout ce qui est scepticisme dans Montaigne vient donc ainsi comme au secours de tout ce qui en lui est dogmatisme, ou, si l'on veut, croyance instinctive; et tout cela se résume en ceci : Connaissez-vous, soyez maîtres de vous, faites agir de toutes ses forces ce qu'il y a de meilleur en vous.
Telle morale est plus belle et sublime que celleci ; mais celle-ci est déjà de très bon sens et assez haute. Guillaume Guizot, qui adore causer avec Montaigne, a toujours ce scrupule en causant avec lui : Oui, mais de cet entretien, que me restera-t-il? « Sommes-nous ici-bas pour causer? Evidemment tout le livre de Montaigne est ruiné, sa manière de vivre n'est pas louable, son état d'âme n'est pas sain, son jugement n'est pas éclairé, pour peu quon admette quil y a un but de la vie^ un but quelconque,.. j> — Eh! mon Dieu! il y en a un premier, qui est de n'être pas des imbéciles, qui est de n'être pas des rêveurs creux, des fanatiques, des intolérants, des fous, des ignorants de soi-même se jetant dans les aventures ou tombant dans le désespoir. Voilà certainement le premier but; il y en a un après celui-là et un autre plus loin encore; sans doute; mais ce premier est essentiel, et s'appliquer à s'y conduire et à y conduire les autres est une œuvre digne d'occuper la vie d'un grand homme et qui laisse quelque chose après elle.