PRÉFACE. XXXIX
n faut se garder très soigneusement d'un travers, qui est le mépris à l'égard des hommes de bon sens. Les hommes en ont si peu qu'un moraliste qui les y ramène est une grâce de la Providence. Si, avec cela, il a de l'esprit, ce qui, quoique moins rare, l'est encore assez; si, en outre, il a une excellente méthode pour diriger chacun vers tout le bon sens qu'il peut avoir en lui et pour l'y attacher, il est parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il mène au premier but, déjà terriblement éloigné ; à d'autres de mener au second et au troisième; mais à chacun suffit sa tâche. Tout en souriant Montaigne a très consciencieusement et heureusement rempli la sienne.
Il faut aussi, ce que Guillaume Guizot n'a, du reste, pas oublié, songer au temps où il écrivait. C'est une règle qu'il faut lire tout ouvrage comme s'il était un livre de circonstance, parce qu'il l'est toujours. A qui Montaigne parlait-il? A lui-même; mais comme on se conseille toujours ce qu'on ferait de soi-même et sans aucun avis, ou à peu près, il aurait pu ne se rien dire. Mais il parlait à des hommes à qui manquaient depuis un siècle exactement toutes les facultés de modération. Il a incliné un peu, un peu trop peut-être, du côté où ils ne penchaient pas. Il leur a conseillé un peu moins d'agitations, un peu moins de colères, un