Essais, liv. I, chap. m
la liberté philosophique les ressaisit dès qu'ils sont morts. Et si vous laissez Montaigne plaider cette thèse, il est capable de vous persuader, tant il y mettra de mesure, d'adresse et de finesse, avec des touches de fierté. Mais voulez-vous juger la thèse sur exemple, c'est-à-dire grossie et épaissie (il en est toujours ainsi : quand une idée prend corps dans la réalité, elle ne passe plus là où, fantôme, elle circulait sans obstacle)? Ouvrez donc Malherbe et lisez parallèlement ces deux strophes :
Henri, de qui les yeux et l'image sacrée
Font un visage d*or à cette âge ferrée,
Ne refuse à mes vœux un favorable appui;
Et si pour ton autel ce n'est chose assez grande,
Pense qu'il est si grand qu'il n'aurait point d'offrande,
S'il n'en recevait point que d'égales à lui.
(1587. Laides de Saint Pierre, Malherbe, t. I, p. 5.)
Quand un roi fainéant, la vergogne des princes, Laissant à ses flatteurs le soin de ses provinces, Entre les voluptés indignement s'endort, Quoi que l'on dissimule, on n'en fait point d'estime, Et, si la vérité se peut dire sans crime, C'est avecque plaisir qu'on survit à sa mort. (1605. Prière pour le roi Henri le Grand, id., t. I, p, 73.)
Voilà la morale de Montaigne mise en action. C'est du même prince qu'il s'agit. 1387, il règne; 1603, il est enterré. Voilà la différence. Je ne dis pas que Montaigne eût fait ce que fait là Malherbe. Non, le gentilhomme gascon valait mieux que le gentilhomme normand, et, à travers mille faiblesses, se respectait bien davantage. Mais, s'il ne l'eût pas fait, il y mène, il faut être lui pour n'y pas glisser. C'est tout cfe que je voulais dire.
Quand Montaigne parle des savants ou des raisonneurs, il ne tarit pas de reproches et de railleries. Quand il parle des rois, des grands, des hommes de guerre, des hommes d'État, conservateur par tempérament, il a tous les respects qui sont de mise; il prêche aux autres une doctrine de soumission héréditaire sans laquelle il n'imagine pas que le monde pût marcher, et pour son propre compte, au fond de son cœur, il a un sentiment de déférence étonnée à la vue de tous ces êtres résolus et remuants qui aiment à agir jusqu'à se charger des affaires d'autrui....
Boileau, dans son Art poétique^ a vite fait de dire :
Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon.
Mais si Ton veut en venir à serrer les choses de plus près, il faut bien avouer que Thumeur gasconne n'est point facile à définir en elle-même. Montluc, qui Ta et s'en confesse, la décrit ainsi en lui-môme : « Ce méchant naturel, âpre, fâcheux et colère, qui sent un peu et par trop le terroir de Gascogne... ». Lannes et Murât étaient de ce pays-là, mais aussi Montaigne et Montesquieu. Tirez- vous de là comme vous pourrez. Assurément, s'il y a une humeur gasconne, Montaigne en doit être marqué. 11 ne se cache pas des emprunts qu'il fait au patois de son terroir; sa langue est d'un cru qu'on peut nommer. En est-il de même pour son caractère, pour toute sa disposition intellectuelle et morale ? quoi de gascon en lui ? le fond même ou l'accent seul? question qui peut mener loin si l'on n'y prend garde.
Qu'est-ce donc que Thumeur gasconne? Ouvrez le Gasconiana, ou Recueil des bons mots^ des pensées les plus plaisantes et des rencontres les plus vives des Gascons. Le recueil est de 1708, mais s'il faut en croire ceux qui y prennent la parole, le génie du pays a été de tout temps le même; il tient au sol et au soleil, et chacun de ceux qui en sont marqués en est aussi fier que de ses plus belles cicatrices. Glorieux, valeureux, « chevalereux », diront-ils, entichés de Bayard, persuadés que c'est tout un de parler en vieux Romain ou en Gascon nouveau, prompts à toutes les ripostes de la langue et de l'épée, d'une langue familière et brillante, se tirant de tous les faux pas par une boutade ou par une bravade, mélange singulier de hauteur et de sans-gêne, de fantaisie et d'esprit positif, rarement dupes si ce n'est d'eux-mêmes, trouvant bon que leur médecin ne sache ni grec ni latin pourvu qu'il les guérisse en français, n'allant que là où il leur plaît d'aller, car « le pays est volontaire », toujours lestes et pimpants, narguant la mauvaise fortune, prêts à confesser leur vanité, mais sans s'en repentir, et en disant que, sans elle, ils ne porteraient peutêtre pas si loin leurs vertus, — race de gens qui devraientêtre toujours jeunes, et qui fuient la vieillesse comme le froid, étant du pays des hirondelles, — abondants en jolies comparaisons, en images chatoyantes, difficiles à tenir et ne cherchant point à se tenir eux-mêmes, galants par verve et par bonne humeur, tout en dehors et en étincelles, ne gardant
ni une minute ni une pensée pour l'homme intérieur.... Y a-t-il donc moyen de saisir une Gascogne bien marquée, sur laquelle Montaigne à son heure tranche nettement ?
Avant tout, Montaigne est un homme du monde et un homme d'esprit. Il est, au xvi® siècle et dans la solitude, ce qu'on appelait un honnête homme à la cour de Louis XIV. Le propre de l'honnête homme, d'après les meilleurs juges, c'est qu'ilAne se pique de rieni^Ce serait fort bien fait, s il était possible de s'en tenir là. Mais deux tentations attendent l'honnête homme; ce personnage leste et charmant, avant d'avoir achevé la première scène de son rôle, sera déjà marqué d'un double travers : il affectera d'être sans affectation, il se piquera de ne se piquer de rien, il jouera le naturel avec un art de plus en plus subtil, par une fuite de plus en plus coquette et factice de tout savoir sévère et de toute sagesse solennelle; il aboutira rapidement à ce que Renan a si bien appelé « le pédanlisme de la légèreté ». Encore lui passerionsnous volontiers ce ridicule qui n'a d'inconvénient que pour lui; mais voici qui nous intéresse : à titre d'homme qui ne se pique de rien, il touche à tout et prétend à tout régenter. Il lui faut une société à sa guise, une religion à sa portée, une politique, une poésie, pourquoi ne le dire pas d'un seul mot? un monde à l'usage des gens du monde, car sans apprendre et sans réfléchir il s'est fait, sur l'ensemble des choses, non un système — il s'en garde bien et n'a
pas grand'peine à s'en garder, — mais une certaine habitude de penser à tort et à travers, de trancher à la volée, de suffire sans effort à ce qui embarrasse ou occupe les autres. Avoir vécu en bonne compagnie, n'avoir point étudié, et éviter les grands mots, voilà les trois points importants et le signalement résumé du passeport qui mène à tout.
Montaigne excelle à percer, à faire un trou, à aller loin, mais il se retire au plus vite, et si, quelques jours après, il recommence à quelques pas de là, ce ne sera pas pour rejoindre et pour exploiter ses fouilles rapides; si précieux que puisse être le filon qu'il a touché, jamais son courage d'esprit ne va jusqu'à creuser une mine; il s'en tient aux coups de sonde et aux échantillons.
Montaigne est une espèce de Goethe superficiel.
Montaigne me fait parfois l'effet d'un caméléon qui aurait pour cage un cabinet tout entouré de miroirs grossissants : son image chatoyante s'y reflète à l'infini, s'y croise et recroise jusqu'à l'éblouissement; à force de se regarder et de se connaître, il s'éblouit et ne se connaît plus. C'est là le danger de l'étude de soi, quand elle n'a pas un but positif et pratique, quand elle ne tend pas à la correction, à l'amélioration intérieure. La curiosité grise, quand la çons-
cience ne s'en mêle pas, et Ton devient un virtuose de psychologie inutile quand on oublie d'être un homme qui veut s'amender.
Voici une autre définition de Montaigne, plus délicate et plus spécieuse, qui contient une bien plus large part de vérité, et qui a pour elle de s'appuyer à la fois sur les dires de Montaigne lui-même et sur l'avis de son plus habile interprète. Montaigne, selon Sainte-Beuve, c'est la pure nature, c'est l'homme au complet, sans la Grûce, c'est le représentant sincère et l'avocat modéré de nos instincts primitifs et communs, de ce qui fait le fond de toute notre race quand elle ne cherche pas à se flatter ou à se guinder audessus d'elle-même. Voilà bien, il faut l'avouer, comment Montaigne concevait sa sagesse, voilà le programme qu'il s'était proposé et qu'il croyait avoir rempli. Être homme, ni plus ni moins, il bornait là son ambition; ainsi bornée, il la trouvait plus saine et plus pure qu'aucune autre, et assez haute encore pour que toute sa vie et toutes ses forces fussent à peine suffisantes à l'étudier et à l'accomplir.
Est-il vrai cependant qu'il l'ait bien comprise et bien réalisée? Est-il vrai que Montaigne ait su et montré, dans sa vie, dans ses écrits, l'homme au complet, je ne dis pas l'homme parfait ou idéal, mais l'homme réel, pris, si Ton veut, à l'étiage moyen, pris encore moins haut, s'il le faut, pris où l'on voudra? Et je réponds non, décidément non. Je vois au contraire en Montaigne une personne très
particulière, très singulière, et très attachée à ses moindres singularités. Ce qui domine en lui, et ce qu'il travaille lui-même à développer, ce qu'il caresse avec amour et cultive avec art, c^ ne sont pas les dispositions par lesquelles nous nous ressemblons tous ni les idées qui peuvent nous rattacher les uns aux autres : c'est au contraire tout ce qui peut faire de lui, de plus en plus et aux yeux de tous, un être à part et une énigme. Étrange représentant de la nature humaine! Si nous lui ressemblions tous, le monde ne se ressemblerait presque en rien.
Montaigne, caractère détrempé plutôt que corrompu.
Montaigne n a rien écrit qui fût plus vrai ni qui lui fît plus d'honneur que la première ligne de ses Essais : « C'est ici un livre de bonne foi, lecteur ». En reconnaissant ainsi la sincérité de Montaigne, nous ne renonçons pas sans doute à en scruter les divers mobiles, à nous demander si la sincérité suffit, si elle est le seul devoir de l'homme, si elle ne devient pas souvent le masque spécieux de bien des faiblesses, de cette faiblesse qui est le vice commun de tous les hommes et le centre caché de tous les vices, je veux dire la complaisance envers soi-même. Mais cela dit, ceci demeure et ne doit jamais être oublié en parlant de Montaigne; ce qu'il dit est l'image exacte de ce qu'il pense; quand il se contredit, c'est que a contradiction est en lui; quand il se vante, c'est
qu'il s'approuve; qu'il s'émancipe ou qu'il s'abdique, qu'il tergiverse ou qu'il tranche, qu'il étale ses nudités ou qu'il s'enveloppe de mots amples et flottants, il est de bonne foi, il veut montrer ce qu'il voit, laisser dans le demi-jour ce qu'il ne voit pas en pleine lumière, se taire sur ce qu'il ignore, et, dans les limites de ce qu'il sait, dire tout.
Et cette franchise n'est pas chez lui simple affaire d'instinct : c'est aussi un parti pris, une volonté ferme, le seul parti qu'il ait pris et la seule volonté où il se soit affermi, le seul devoir qu'il ait bien connu et hautement proclamé, mais enfin un devoir, à ses yeux, dans toute la force et la beauté du mot.
Et voyez ici tout de suite la force et la beauté non du mot, mais de la chose elle-même, et combien un devoir connu et accompli soutient l'homme et lui fait honneur. C'est par sa franchise que Montaigne reste vivant, séduisant et puissant; sa bonne foi hardie et consciencieuse a presque sauvé, sauvé, selon moi, plus que de droit tout le reste de son caractère; une vertu a fait croire en lui à toutes les vertus. Je dis plus : si elle ne les lui a pas toutes données, elle lui en a donné plus d'une; ôtez à Montaigne sa sincérité, ée n'est pas seulement son influence qui lui échappe, mais aussi son honnêteté. Telle est l'importance de la règle que, s'étant fait une règle unique, incomplète, insuffisante, Montaigne a été, pour s'y être soumis, infiniment meilleur que nous ne le verrions être s'il était resté sur ce point comme sur les autres dans cette fausse indépendance qui s'appelle l'indécision.
Mais celte bonne foi de Montaigne est-elle si parfaite et si pleine qu'elle doive commander de tout point notre croyance et nous faire accepter sans contrôle tout ce qu'il dit? Ses grands amis ne sauraient se contenter à moins. Parce qu'il va plus d'une fois jusqu'au cynisme dans ses aveux et souvent jusqu'à la puérilité dans les détails qu'il nous donne, ils ne veulent point croire que quelque chose puisse manquer à sa véracité. Ils prennent au pied de la lettre non seulement les faits, mais encore les interprétations qu'il en donne, et accusent d'impertinence et d'injustice la moindre tentative de donner à Montaigne un démenti. Rien pourtant ne serait plus facile que de donner de nombreux exemples de ce qu'on peut ajouter ou retrancher à ses témoignages.
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Un sentiment qui se retrouve presque à chaque ligne chez Montaigne et qui a aujourd'hui repris beaucoup d'empire sur les esprits, c'est que la sincérité consiste à exprimer l'impression du moment, quelle qu'elle soit et sans choix, toute seule et sans mémoire de ce qui l'a précédée, comme sans souci de ce qui peut la suivre, de telle sorte que, pour être complètement sincère, il faudrait à la rigueur que chacun de nous pût s'observer et se raconter depuis sa naissance jusqu'à sa mort, comme nos télégraphes reçoivent avec une indifférence systématique et transmettent avec une rapidité incalculable les nouvelles, les
questions, les ordres, les controverses, tout le pôlemôle de mille, de cent mille volontés tour à tour retracées sur une bande de papier qui se déroule sans fin.
C'est une théorie fort répandue aujourd'hui que celle de Montaigne, et qui consiste à dire : « J'écris pour mon compte et pour mon plaisir; je n'impose, je ne propose môme à personne mes opinions et mes doutes; je me borne à les exposer sans les recommander, je vais môme jusqu'à vous conseiller de vous en méfler. Après de telles précautions, je ne vous dois que ma sincérité entière. Si vous en venez à penser comme moi et à en souffrir, vous n'aurez à vous en prendre qu'à vous. » Encore si cette excuse n'était invoquée que pour les opinions, môme les plus étranges, et les doutes, môme les plus poignants ! Mais elle est également valable et également employée pour couvrir et glorifier l'aveu complaisant de toutes les faiblesses, la peinture crue de toutes les passions. On veut que la franchise autorise tout, et que l'écrivain, pourvu qu'il n'ait pas menti à lui-môme, ne soit en rien responsable de l'effet de ses écrits. Cela n'est ni juste ni possible.
... Il y a bonne foi et bonne foi, mais il n'y en a qu'une qui soit la bonne et qui mérite confiance. Est-ce celle de Montaigne? Bonne foi sans aucune foi, véracité sans critique et sans conviction, d'une âme tout entière abandonnée à la fantaisie du moment.
crédule au premier aperçu, coutumière de mettre les petites choses sur le même plan que les grandes et de tout trancher à la volée, et ne 9*en cachant pas non plus que d'un péché mignon, se contredisant d*une page à l'autre sans rien faire pour se concilier avec elle-même, sans s'apercevoir peut-être de ses contradictions, tant elle est inattentive et déroutée avec délices à chaque paragraphe par le vagabondage de sa verve nonchalante; au demeurant, franchise de Gascon qui fait passer droit dans son livre tout ce qui lui passe par l'esprit.
Quiconque a des boutades, mais non une haute et constante vue, n'est pas à vrai dire un grand esprit.
Les pensées de Montaigne sont toujours disposées de manière à laisser supposer une arrière-pensée qui n'est jamais la dernière.
Un proverbe dit que nous pouvons nous flatter de connaître l'homme avec qui nous avons mangé un boisseau de sel. Mais qui dira combien d'exemplaires des Essais il faut avoir usés avant de croire qu'on connaît Montaigne?
En lisant Montaigne, qu'est-ce donc qui me vient à l'esprit? O irrévérence que lui-môme il m'aura
sans doute inoculée I C'est un refrain d'un jeu d'enfants :
Il court, il court, le furet, Le furet du bois, mesdames, 11 a passé par ici Le furet du bois joli....
Il a passé, mais il ne fait que passer, et il court encore, insaisissable, s'en faisant fête....
Montaigne pense souvent aux mêmes choses, mais il n'y pense pas longtemps, et ce sont deux procédés d'esprit qui diffèrent du tout au tout.
# # # Tout essayer, tout esquiver, voilà Montaigne.
Montaigne, qui tient tant à la sécurité matérielle de sa vie privée, à avoir toujours sa tour où il se retire et se renferme, n'a point, au contraire, dans son esprit, un « chez soi », une idée choisie et éprouvée à laquelle il revient avec confiance, ou, si l'on veut, il n'en a qu'une, c'est qu'il est inutile d'en avoir une, c'est qu'il est bon de n'en avoir pas. 11 aime et il s'ingénie à faire vivre son esprit en rase campagne et à l'abandon. S'il se construisait un rempart, il craindrait d'avoir à se compromettre et d'en être moins défendu qu'engagé à le défendre ; il ne ferme aucune porte afin de ne repousser aucun assaut. Ce n'est pas simplement une âme libre, c'est une âme
nomade et qui mènera son train d'école buissonnière
jusqu'au tombeau.
Montaigne est presque invincible, parce qu'il est •^ -^ ^{ insaisissable; il n'a point de capitale où vous puissiez l'assiéger et l'abattre; c'est un nomade qui ne prétend pas à se maintenir ici ou là contre vos entreprises : il vous abandonnera le champ de bataille autant de fois qu'il le faudra, s'estimant toujours vainqueur pourvu que de jour en jour il vous échappe et puisse transplanter sa tente hors de votre camp. En cela consiste, selon lui, la seule liberté de l'esprit, et quiconque adopte une autre manière de vivre, quiconque reconnaît une vérité où il s'établit par choix et qui devient le centre de ses pensées, perd ainsi toute
indépendance.
« Peu d'hommes, dit Joubert, sont dignes de l'expérience; la plupart s'en laissent corrompre. » Plus on avance dans la vie de Montaigne, plus cette maxime se vérifie, et il serait difficile de méconnaître que les sentiments et les pensées de sa jeunesse ont mieux valu que les sentiments et les pensées de sa maturité ou de son déclin.
Montaigne vieux de bonne heure et jeune jusqu'à
la fin.
. Je ne sais point d'homme en qui se révèle plus qu'en Montaigne là souplesse et la variété de la nature
humaine. A chaque instant, en le lisant, on voit surgir un personnage nouveau, on est tenté de lui assigner un autre cadre, une autre patrie, un autre nom....
Ce qui déroute, quand on lit Montaigne et quand on veut essayer de tirer au clair sa pensée, c*est que Ton a affaire tour à tour à un Montaigne qui se laisse être poète et à un Montaigne qui veut être sage, sans que rien vous avertisse, sans qu'il s'aperçoive peut-être lui-même du double personnage qu'il joue et qui vous déjoue.
Cette imagination vive et forte qui est partout dans le langage de Montaigne ne laissait pas de jouer en lui un autre rôle, et comme il s'y abandonnait pour écrire, il lui obéissait souvent aussi quand il s'agissait de penser et de juger.
« Je crois des hommes plus malaisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l'inconstance*. » Il avait dit d'abord « et rien plus volontiers que l'instabilité ». Le mot était vrai : il fait plus que de croire aisément à l'instabilité humaine, il y croit volontiers; il la recherche, il s'y délecte; il justifie le mot profond de Pascal que la volonté est un des principaux organes de notre croyance et que nous jugeons la plupart du temps selon un parti pris qui vient de notre choix.