‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 40 sur 55 · Essais, liv. II, chap. i; t. II, p · texte numérisé non relu

Essais, liv. II, chap. i; t. II, p

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50 ÉTUDES ET FRAGiMENTS.

Montaigne passe pour un esprit foncièrement modéré. Il n'en est rien. C'est un esprit flottant et une âme indifférente, qui comprend et admet tour à tour les thèses opposées, et ne s'attache pas avec force à la thèse même qu'il finit par choisir; mais ni le scepticisme ni la tiédeur ne sont la modération.

L'esprit de Montaigne valse à trois temps :

Premier temps. Ne pas s'attacher aux raisons vulgaires.

Second temps. Ne pas s'arrêter aux pensées savantes.

Troisième temps. Revenir aux raisons vulgaires, s'y tenir sans y tenir, et pirouetter dessus.

Montaigne, à vrai dire, n'est ni modéré ni impartial. Il est indéterminé. Il vit dans un perpétuel et rapide « devenir ». Aller jusqu'à son être, jusqu'à sa substance, c'est plus qu'un travail, c'est une gageure : il met, à vous déjouer, toute sa force et tout son plaisir, et la peine qu'il prétend prendre à se faire connaître il ne l'emploie en réalité qu'à vous faire suivre et toucher du doigt les replis de ses nœuds gordiens. Ne croyez pas qu'il vous apprenne à les débrouiller ni qu'il vous invite à les trancher : il vous en défie au contraire, y ayant échoué lui-même, et comptant bien que vous n'y réussirez pas.

Montaigne est le représentant de Timpartialité qui n'aboutit pas et ne sert à rien.

Voilà bien Montaigne, n'est-ce pas? avec son air de bonhomie qui vous attire et d'insouciance qui vous désarme. Il se croit obligé, pour son compte, à n'oublier rien de ses ancêtres; mais comme il permet aisément aux autres, à ses enfants, à nous-mêmes, de lui faire la part moins belle et de ne plus penser à lui quand il ne sera plusl Laissez-le parler de ses prédécesseurs : c'est un devoir de piété filiale. Laissez-le parler de lui : c'est une causerie qu'il propose à ses amis seulement. Laissez-le parler, et ne l'écoulcz pas si vous avez quelque objection à son babil : il sait bien que ce n'est pas raison que vous perdiez votre temps en un sujet si frivole et si vain, et que le temps est proche où la mort l'aura rendu plus insensible à votre oubli que vous ne pouvez l'être à ses avances. Il va du train qui lui plaît; c'est à vous de savoir si vous le voulez suivre; mais si vous passez votre chemin sans le regarder, adieu, qui que vous soyez, et bonne route à vous comme à luil Que lui importe de vous importer peu? N'est-il pas impossible d'être plus accommodant?

En Montaigne, ce que je blâme sans détour, ce que je combats sans ménagement, c'est la mortelle ennemie du philosophe comme du croyant, de l'homme

privé comme du citoyen : c'est Tindifférence. Elle n'apparaît pas toute pure dans ces propos successifs et contradictoires qu'il nous a donnés sous le titre d'Essais. Elle s'y montre traversée par des vivacités d'esprit, par des restes dépassions, par des habitudes et des velléités plus viriles et meilleures qui peuvent tromper et qu'il serait injuste de méconnaître, mais après tout Montaigne est un endormeur des

consciences.

Montaigne, conscience éveillée et énen^ée.

Pour respecter la conscience d'autrui, le plus sûr moyen est d'en avoir une soi-même.

Ce n'est pas par plaisir et pour heurter les mots qu'en parlant de Montaigne je reviens sans cesse aux antithèses et les multiplie. Toute figure de rhétorique, comme telle, comme procédé, m'est odieuse, et, qui pis est, ennuyeuse. Mais que faire? Je ne vois en cet homme rien qui ne soit contrarié et contre-balancé par quelque velléité ou force différente. Aussitôt que je viens de parler, par exemple, de son insouciance, je sens bien qu'il manque un trait au portrait, et si je ne disais pas sa « vaillante insouciance », j'aurais

menti.

Le péché et le danger de Montaigne, c'est ce que tout le monde sait de lui, c'est la contradiction, non

CARACTÈHE DE MONTAIGNE. 53

pas fortuite ou partielle, mais continue, essentielle, de ses pensées. Qu'on accepte, qu'on reconnaisse, autant de fois qu'il le faudra, le désaccord de deux idées qui semblent également vraies quand elles sont prises à part, de deux faits qui sont également prouvés, rien de mieux; cest un acte d'honnêteté et d'humilité qui s'impose aux plus grands esprits comme aux plus faibles, et qui les honore. Mais on sait si Montaigne s'en tient là. Il n'accepte pas la contradiction, il la recherche et au besoin il la suppose ; il ne l'avoue pas seulement, il la caresse, il en triomphe, il en tire ses délices et son orgueil. Vue fausse et plaisir malsain, qu'on ne saurait trop combattre, car ce que Montaigne énerve ainsi et dissout à plaisir, c'est le principe même, et de la science, et de la foi, et de la vie, c'est l'idée de l'ordre réel et caché que la vie suppose, que la foi affirme, que la science saisit, décrit et justifie en le décrivant. Je ne me risquerais pas à discuter contre Montaigne, si je n'étais pas convaincu qu'il y a, au point de départ et de retour de toutes ses pensées, un vice radical; je ne prends point plaisir à résister au plus charmant esprit qui fut jamais, et il faudrait être un barbare pour n'avoir pas d'effort à faire si on refuse de le suivre.

Lr'état d'esprit de Montaigne n'est pas simple, et ceux qui s'embarquent avec lui sans être résolus à tenir les yeux bien ouverts s'exposent à des aventures bien diverses. Son esprit va, avec une égale complaisance, de l'apparence la plus vulgaire au raisonne-

ment le plus subtil, d'un fait raconté par une bonne femme de son village à un tour d'escamotage intellectuel inventé par Sextus Empiricus : il y a tout ensemble du badaud et du sophiste en lui.

Il y a, dans les Essais, un continuel effet de résonance; les lignes que vous venez de lire vous rappellent sans cesse trois autres passages où il se répète, et quatre encore où il se dément, et vingt où il ajoute quelque chose à sa pensée du moment. C'est un livre que Ton ne peut toucher nulle part sans qu'il s'éveille et vibre tout entier.

Montaigne a sur Aristote un mot qui lui convient plutôt à lui-même : u Aristote, dil-il, qui remue toutes choses... ». Cela est vrai; mais remuer toutes choses, ce n'est que la moitié d'Aristote et le moindre effort de son génie. Ces faits qu'il tire de partout, ces problèmes que de partout il soulève, le philosophe grec ne s'en dessaisit plus jusqu'à ce qu'il se croie assuré de les avoir pénétrés à fond; il remue tout pour tout définir et tout coordonner. C'est un savant. Montaigne à ce seul mot se récuse et demande grâce pour son compte; prenez garde même de le trop presser : il va railler Aristote et tourner en satire un commencement d'éloge. Il se connaît trop pour essayer tant; il s'aime trop pour souffrir qu'un autre essaie impunément ce dont lui-même se sent incapable. Remuer toutes choses et les laisser retomber là où il les a prises, en homme qui s'amuse à les tâter sans désirer

s'en rendre maître, prompt à la fatigue eï au dégoût, et qui en voit assez du premier coup d'œil pour s'arrôter avant le premier effort; remuer toutes choses et s'en tenir là, voilà pour Montaigne la mesure de la capacité humaine comme la fin de son propre plaisir.

Il est une maxime que Montaigne a fait inscrire sur une des poutres de son cabinet, qu'il a écrite aussi dans ses Essais, puisée à une des plus hautes sources qui soient au monde, et sous l'autorité de laquelle, évidemment, il pense bien consacrer une fois pour toutes le train habituel de son esprit. C'est une recommandation de saint Paul aux chrétiens de Rome. La voici telle qu'il la rapporte et l'invoque : Non plus sapite quam sapere oportet , sed sapite ad sobrietalem. Reste à savoir ce que la maxime de saint Paul contient vraiment, et ce que Montaigne prétend en tirer. Mais tout de suite je me heurte à deux scrupules : vais-je reprocher à Montaigne d'avoir pris le texte de la Vulgate pour la parole de Dieu même? Vaisje lui reprocher d'avoir commenté un texte isolé sans tenir compte de ce qui l'entoure et réclaire? Il est si loin, en ceci ou en cela, d'être le seul coupable que sa double faute se perdrait dans le nombre de ses complices. De ces deux reproches on est presque en droit de dire que l'un atteint tous les catholiques, l'autre tous les chrétiens.

* * * « J'ai toujours vu — dit Montesquieu en ses Pen-

sées diverses — que, pour réussir dans le monde, il fallait avoir Tair fou et être sage. » C'est cela, ou la réputation de cela qui a tant fait réussir Montaigne.

Si Montaigne a été presque unanimement célébré depuis trois siècles, ce n'est pas comme un ami indulgent et complaisant de la nature humaine, mais comme un sage. Cet ancêtre de Philinte passe avant tout pour un descendant de Socrate.

Montaigne est-il un sage? Aimable et sage, voilà en gros, mais nettement, l'opinion courante sur Montaigne, le texte de tous ses éloges, le fond de tous ses portraits. Sans doute, selon la diversité des caractères et des opinions, plus ou moins de réserves, plus ou moins de regrets se mêlent à ce jugement. Mais à tout prendre, après les reproches et les objections, on revient au point de départ, on répète, on proclame l'aimable sagesse de Montaigne. Que telle soit l'opinion générale, cela suffît pour y regarder. Après y avoir regardé, je la crois fausse.

Je sais combien de risques on court à dire en même temps qu'une opinion est générale et qu'elle est fausse, et à ne constater la persistance séculaire d'une tradition que pour aboutir à l'infirmer. Mais comment faire? Il faut bien avouer que j'ai abordé l'étude de Montaigne sans m'altendre aux sentiments où elle m'a conduit. Il faut même avouer que je me suis aperçu tard du chemin que j'avais fait pas à pas....

« J'appelle Montaigne, dit Sainte-Beuve ', le Fran- /j. i^^* çais le plus sage qui ait jamais existé. » C'est précisément ce que je conteste. Ni Montaigne ni ceux qui lui ressemblent ne sont, selon moi, les meilleurs modèles du Français et du sage. Nous avons mieux à admirer et à recommander, et si tant de choses qui devraient être depuis longtemps accomplies dans notre pays sont encore en suspens et en litige, ce n'est pas pour avoir trop peu écouté la sagesse de Montaigne, c'est plutôt pour y avoir trop cru et trop cédé. Non, je n'appelle pas Montaigne le Français le plus sage qui ait jamais existé. Et je ne crois pas non plus que le Spinozisme soit son dernier mot et que son respect pour la religion soit une méthode de grand tour qui doive mener à la longue tout lecteur sagace à sourire en se penchant sur un abîme désolé. L'Hôpital était plus sage, car il croyait aux droits de la conscience. Henri IV était plus sage, car il croyait à la maîtrise de l'action. La Boôtie était plus sage, car il croyait à la certitude du devoir. Pascal lui-même était plus sage, car il croyait que le scepticisme devait mener au pied de la croix. Voltaire était plus sage, car il croyait à l'efficacité du bon sens. Montesquieu était plus sage, car il croyait à la cohésion et aux lois secrètes des faits. Mais cette promenade sans fin et sans but, ce parti pris de tourner le manège pour ne point tirer d'eau, ce système du cercle vicieux où s'exerce et se berce un Ecclésiaste gascon, cette phi-

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