Scévole de Sainte-Marthe, Elogiorum lib. II
3. Voir D' Payen, Recherches sur Montaigne, p. 19, n. 1, nov. 1862.
4. Juste Lipse, lettre à Théodore de Leuw, Epist., Centuria I; Miscellanea, Epist. 44. — « Ita indigitavi Michaëlis Montani librum Gallicura Gustuum titulo, probum, sapientem et valde ad meum gustum. »
savante et subtile, a traduit par GusiuSy qui répond bien au sens où Montaigne me semble avoir pris le mot français. Faire Tessai d'un vin ou d'un plat, ce n'était pas en boire ou en manger, mais les goûter, les tâter, les effleurer pour en savoir la saveur; et ainsi faisait Montaigne, essayant les questions, essayant ses forces, et nous en servant des échantillons par où il ne prétend pas nous nourrir et serait bien fâché de nous rassasier — assez content s'il nous mel et nous tient en goût de recommencer sans cesse l'essai des Essais de M. de Montaigne.
« Quand mes amis sont borgnes, disait Joubert, je les regarde de profil. » Un ami de Montaigne me rappelait récemment ce joli mot et soutenait qu'il en faut user ainsi dans la critique comme dans la vie. Je vous vois fort occupé, me disait-il, de savoir sur Montaigne l'exacte vérité. Prenez garde : la vérité est toujours minutieuse; il n'y a que la vérité totale qui soit judrcieuse et solide. Essayez de supprimer Montaigne : ce serait non seulement un joyau de moins parmi nos gloires, mais encore une force de moins dans l'histoire de nos progrès. Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez rien qui vous mette en droit d'oublier cela. Ni sa biographie complétée ou rectifiée^ ni son portrait plus semblable au modèle, ni ses idées discutées plus impartialement, ni l'histoire de leur influence suivie plus loin et exploitée plus à fond, ni même le texte de ses adorables écrits enrichi ou épuré par vos soins, rien, je vous le répète, ne sera
un service rendu si vous arrivez par là à prétendre qu'il faut déplacer Montaigne du rang où nous l'avons trouvé il y a cinquante ans et où nous l'avons maintenu.
J'étais et je reste d'un avis contraire. Ou plutôt je trouve le mot de Joubert appliqué mal à propos. Quand je m'applique à comprendre et à juger un auteur, ce n'est pas encore un ami à moi que j'ai devant les yeux, c'est tout au plus l'ami des autres ou quelqu'un qui me plaît et m'attire; il s'agit justement de savoir si je le compterai, moi aussi, et une fois pour toutes, au nombre de mes amis. Faut-il en ce cas le regarder de profil? En d'autres termes, faut-il, sachant qu'il a un défaut, passer de l'autre côté pour ne point le voir?
Le meilleur moyen d'étudier Montaigne serait peutêtre de le faire connaître par des citations qui ne sentiraient ni le travail ni le choix, mais toutes vives, toutes spontanées, toutes naturelles, sans autre artifice que celui de rapprocher ses pensées éparses et d'y mettre l'ordre auquel il ne les a pas lui-même assujetties. Et cela môme, peut-être Montaigne s'en plaindrait-il; peut-être, comme ce mari d'une comédie d'Augier, voudrait-il
Qu'on lui fit cette grâce De lui laisser un peu son pèle-mêle en place,
et eût-il été capable de se fâcher tout net et de jeter ses papiers au feu s'il avait pu prévoir qu'un jour viendrait où il serait traité comme un auteur. Montaigne
tenait tant à éviter, comme il dit, la physionomie « livresque »! Il a pris tant de soins, et tant de libertés, précisément pour n'avoir point Tair d'écrire, mais de rêver tout haut et de causer! Lui qui ne haïssait pas les souvenirs antiques, il serait homme à nous dire que, lorsque Dédale construisit le Labyrinthe, c'était pour qu'on s'y perdît, et qu'Ariane avec son fil aurait mérité d'être dévorée par le Minotaure.
On a pu dire deBufl'on (le mot est, je crois, de Vicq d'Azyr) : « Pour savoir ce que vaut M. de Buffon, il faut l'avoir lu tout entier ». De Montaigne, c'est justement le contraire que nous devons dire, et le moyen de savoir tout ce que vaut Buffon est le moyen de savoir tout ce qui manque à Montaigne. Quelques pages çà et là, rencontrées, quittées, reprises, savourées comme il les a écrites, à loisir et sans intention, laissent de lui une impression unique de nonchalante puissance : c'est ainsi qu'il a gagné son influence et son renom. On finit bien, en se laissant prendre à sa manière, par avoir lu et relu tout ce qu'il a écrit, on peut même l'avoir appris par cœur sans s'en apercevoir, on l'a lu tout entier, mais on ne l'a pas lu comme un tout, et peu à peu on s'est comme engagé envers lui à lui pardonner, à ne voir pas môme en lui toutes ses contradictions.
Je ne connais point de livre qui soit plus facile à lire que les Essais, ni aucun homme qui soit plus que
Montaigne partout présent dans son livre. Vous diriez r qu'il est là, en propre et réelle personne, devant vos yeux; il semble que vous apercevez dans les mouvements de son style tous les gestes d'un homme qui causé; le voici qui sourit; le voilà qui hausse les ^^ J^ épaules ; le voilà qui laisse percer son accent gascon. C'est cette continuelle et familière présence de Mon- ' taigne dans ses écrits qui en rend la lecture si différente de toute autre et lui ôte toute apparence de travail.
Ouvrez les Essais et laissez-vous aller, c'est tout ce que Montaigne vous demande; il se charge du reste, et vous irez plus d'une fois du premier mot jusqu'au dernier. Vous n'avez pas, pour le suivre, à vous mettre en peine d'être attentif; il vous en dispense et il y supplée; à chaque page il fait une halte qui vous met à l'aise; à chaque pas il a un élan qui vous met en train ; il recommence sans cesse à vous attirer ailleurs, plus loin, sans vous dire où il vous mène, sans avoir l'air de le savoir lui-môme, sans qu'il vous reste assez de sang-froid pour y penser. Il a su mieux que personne faire de ses pensées, pour l'esprit d'autrui, une occupation légère et vive qui se distingue à peine du loisir.
Mais un jour vient-il où vous ne vous contentez plus de lire et de relire les Essais et d'en jouir sans vous lasser? Voulez-vous les comprendre jusqu'à savoir pourquoi ils vous charment et où ils vous mènent? Prétendez-vous à le connaître jusqu'à pouvoir le juger? Aussitôt votre impression change, votre illusion se dissipe. Vous avez devant vous un livre
très facile à lire, mais très difficile à étudier, un homme qui vous hante, mais qui ne se laisse pas étreindre ; la physionomie de Montaigne est devenue vacillante et confuse, le sens et la portée des Essais se dérobent à vous, et chacune de ces pages que vous tourniez naguère en ne les comptant pas vous arrête désormais et redouble votre perplexité.
Pour connaître Montaigne, il faut avoir lu ses Essais au moins trois fois. Je ne compte pas les lectures à bâtons rompus de ceux qui prennent Montaigne à la page où le volume s'ouvre, à la ligne où tombent leurs yeux, et qui le suivent comme il les mène, en ne se souciant guère de savoir où Ton ira. Beaucoup de gens qui ont usé ainsi plusieurs exemplaires des Essais et qui ne partiraient point pour un voyage sans ce facile et charmant compagnon, ont encore à le lire s'ils veulent le connaître vraiment. Ils ont pris le meilleur moyen de se plaire avec lui et de se faire enlacer par ses filets flottants. Mais pour peu qu'ils désirent contrôler leurs plaisirs avant de s'y abandonner tout à fait et de ne se laisser séduire qu'à bon escient, ils feront bien de revenir souvent à la charge et de se persuader qu'on ne possède vraiment Montaigne qu'à la condition de l'étudier longuement et sans relâche.
Les Essais sont un Labyrinthe où il n'y a point de Minotaure; leur véritable péril est qu'on s'y perd à en chercher le plan et l'issue.
Je n'imagine que deux moyens de faire connaître Montaigne qui puissent être pleinement satisfaisants, et ce n'est ni de le prendre pour sujet d'un cours, ni de le prendre pour sujet d'un livre. Ou bien il faudrait le mettre en action dans une œuvre d'imagination et d'art, très ample, très libre, sans autre unité que celle du héros (et l'on sait, rien qu'en le nommant, si ce serait là une unité gênante); ou bien il faudrait, dans une série de récits ou de scènes, faire revivre autour de lui les personnages qui ont été mêlés à sa vie et qui ont exercé sur lui leur influence ou subi la sienne, en reprenant en quelque sorte à Sainte-Beuve le thème heureux du convoi de Montaigne suivi par les plus grands de ceux qu'il a inspirés ou séduits.
Il y a deux manières de lire Montaigne : on peut lire les Essais et y puiser; on peut étudier Montaigne et se livrer à lui. Dans l'infinie variété des opinions qu'il raconte ou des idées qu'il éparpille, il y a tant de choix, tant d'ouvertures offertes aux esprits les plus divers, que nul écrivain peut-être n'a eu autant de part que lui à la vie intellectuelle de ceux qui lui ressemblent le moins. Lui-môme, et par ses maximes et par ses exemples, il nous invite, en lisant ses Essais, à en prendre et à en laisser. C'est sa méthode avec les auteurs mêmes qu'il aime le mieux et à qui il attribue par places la plus indiscutable autorité. Mais cette méthode, qui est excellente en un sens, méconnaît
d'autre part et laisse de côté deux traits de Tesprit humain qui, méconnus et niés, n'en prennent pas moins vite leur revanche : après avoir choisi dans les idées d'un homme, nous subissons encore son influence. Après avoir accepté une idée jusqu'à certaine limite précise qui nous semble la circonscrire, nous exerçons sur elle involontairement cette puissance logique qui est en nous et qui ne nous permet pas de conserver indéfiniment dans le sanctuaire de notre intelligence une idole à la place du vrai Dieu, une erreur sous le titre de la vérité. L'action personnelle de l'homme sur l'homme, et l'action abstraite de la logique sur la raison continuent toutes deux à s'exercer sans notre concours et à notre insu.
Pour parler de Montaigne, il y a une méthode qui est la sienne et qui s'adapte si bien au génie de Montaigne qu'on est tour à tour tenté de croire que c'est lui qui l'a inventée ou que c'est elle qui nous l'a donné; c'est de n'avoir aucune méthode, d'entrer dans le sujet autrement que par la porte, de fuir sans en avoir l'air tout chemin tracé et de s'abattre à loisir dans ce vaste et riche enclos, jusqu'à ce qu'à force d'en avoir joui on finisse par s'en croire maître. C'est bien la meilleure manière de lire Montaigne. Mais est-ce de la critique? On tend aujourd'hui à ériger en principe qu'il faut faire ainsi, et cela s'appelle se mettre à sa place, ou plus familièrement encore entrer dans sa peau. Et comme il convient, quand on a une faiblesse, de s'en faire gloire, on proclame que
c'est là la grande découverte et le triomphe de la critique moderne. La critique d'autrefois était dogmatique, dit-on; elle couchait tous les esprits sur un lit deProcuste; quiconque n'était pas conforme à tous les articles d'un credo littéraire, à tous les préjugés d'une tradition surannée et pédantesque, était condamné d'emblée.
La critique d'aujourd'hui prend les gens comme ils sont; elle veut les connaître et se refuse à les juger; elle n'a rien à dire ni pour eux ni contre eux; elle les analyse, elle les décrit, elle les met en lumière; ne lui en demandez pas davantage, ou vous allez passer pour un esprit attardé.
Il est certain que, de notre temps et en suivant cette voie, la critique littéraire, historique, philosophique, a fait d'immenses conquêtes. Il est évident qu'on a, depuis soixante ans, remis en valeur et en culture une immense étendue où naguère on ne daignait pas seulement jeter un regard. Je n'en voudrais pour mon compte rien abandonner. Mais je ne puis m'ôter de l'esprit que le rôle de la critique n'est pas là. On aura beau faire et beau dire : critiquer, c'est juger. Juger, c'est appliquer une règle, c'est comparer un fait, un cas spécial, à un principe, à une loi.
A suivre celte méthode, qui est de n'avoir aucune méthode, Montaigne a gagné sans doute bien des grâces, un nombre infini de lecteurs, et une incalculable puissance sur ceux qui l'ont lu. Son livre est vivant ; ce p'est point un livre, c'est une personne, et
celui que Pascal appelait le maître incomparable en -/./ Tart de conférer est à jamais présent dans ces pages, toujours prêt à conférer avec nous, tour à tour provoquant nos questions ou habile à s'y dérober, mais avec la coquetterie de Galathée et en se laissant suivre pour nous mener plus loin.
Montaigne assure qu'il n'a écrit que pour se faire connaître. Depuis trois siècles on l'étudié, on le relit, on le commente. Le connaît-on? En un sens oui, et mieux que la plupart des hommes. On lé connaît comme Hamlet, comme Ulysse, comme un de ces personnages multiples et vivants que l'imagination d'un grand poète propose et impose à l'imagination d'autruî. On se représente Montaigne, et son air, et son regard, et l'énigme de son sourire. On se dit volontiers : voilà ce que Montaigne n'aurait pas fait, voici ce qu'il se serait bien gardé de dire. On se sert de son nom plutôt que d'une définition pour faire comprendre par analogie ce que l'on pense de tel ou tel écrivain. Si c'est là connaître un homme, oui, on le connaît. Mais dirai-je à si bon marché qu'un homme est connu?
Personne n'a eu, pour se peindre et s'empreindre dans la mémoire d'autrui, un don plus prodigieux de subtile analyse, d'imagination vivante et colorée, d'adresse à s'insinuer, de hardiesse à se déshabiller, de force dans les résumés après cent détours où il se multiplie. Mais ainsi doué, ainsi désireux de se faire connaître, ayant réussi à fixer tous les regards,
célèbre, recherché, aimé jusqu'au culte, Montaigne est-il connu? Son souhait est-il accompli? Il me semble que non, et si, parmi nos écrivains, il n'en est pas sur qui les documents abondent davantage, à qui la curiosité publique s'attache plus fidèlement, il n'en est pas non plus qui reste plus énigmatique au fond et plus rebelle à la sèche et rigoureuse analyse.
Montaigne veut que « tout abrégé d'un bon livre soit un sot livre* »; et un autre jour encore, après avoir noté ce qu'il pense de Tacite, soigneux, selon sa coutume, de se préparer des excuses contre ceux qui pourraient trouver ses vues peu exactes ou peu complètes : « Voilà, disait-il, ce que la mémoire m'en présente en gros, et assez incertainement. Tous jugements en gros sont lâches et imparfaits *. »
Entre tant d'opinions de Montaigne qui prêtent à la controverse, faut-il accepter celle-ci les yeux fermés? Et par crainte d'être un sot ou de juger imparfaitement, doit-on s'abstenir de résumer ce qu'il pense et ce qu'on pense de lui? Il me semble au contraire que c'est là précisément la seule chose qu'il nous ait laissé à faire sur son compte. Il a été prodigue de détails et de contradictions. Il a multiplié et brisé en mille fragments son âme et sa vie. Il a tout fait pour être connu jusqu'aux moindres particularités et pour n'être pas compris. Exciter, satisfaire,
i, Efsaùf Uv. III, ch. viii; l. IV, p. 36.
2. Id,, t. IV, p. 41. Montaigne avait d'abord écrit : « Tous juge* ments universels sont lâches et dangereux » (éd. de 1588).
dépasser même la curiosité de ses lecteurs, et déjouer eu même temps les prises de leur raison, provoquer Tattenlion et .demeurer une énigme, voilà le programme qu'il semble s'être proposé et qu'il a rempli.
Pour bien saisir les idées de Montaigne elles juger à leur valeur, il faut se résigner à un travail déplaisant, il faut les dépouiller de leur forme ancienne et originalç et les traduire en langage d'aujourd'hui. C'est un chagrin, c'est presque un meurtre, quand il s'agit d'un écrivain tel que Montaigne, né avec des dons personnels qui ont toujours été si rares, et à une époque qui se prêtait si heureusement à l'emploi de ces dons. Quel moment que cette fin du xvi* siècle pour un écrivain libre et hardi I II y avait déjà un public, plus nombreux, plus empressé, plus avide d'enseignements et de plaisirs nouveaux que nous ne l'avons longtemps pensé, et surtout plus habitué à s'enquérir et à communiquer d'un pays à l'autre, moins enfermé dans les limites d'un pays et d'une langue qu'il ne devint au siècle suivant.
Nous sommes vraiment insatiables. Voici un homme qui a employé sa vie à se regarder vivre et à se raconter. De son propre mouvement il nous a fourni sur son compte plus de détails minutieux, plus de nuances fines jusqu'à la subtilité, plus de confessions au moins hardies que l'on n'en possède sur aucun autre homn^e, A tapt parler de soi, tout autre
nous lasserait. A parler de soi avec si peu de réserve, to.ut autre serait depuis longtemps rangé parmi les cyniques. Peut-être Montaigne en a-t-il trop dit; sans doule il en a dit assez. Mais non; puisque c'est de Montaigne qu'il s'agit, nous ne croirons jamais en savoir assez. Il nous a rendus curieux de lui à sa manière, c'est-à-dire à l'infini, et comme il recommençait toujours à s'étudier, il faut reprendre l'enquôte là où il Ta laissée en mourant, il faut creuser encore sous ces racines mises à nu, il faut chercher autour de lui, avant lui, après lui, tout ce qui peut jeter quelque lumière nouvelle sur sa vie, sur son caractère, sur ses idées, sur son influence. On dirait que les admirateurs de Montaigne au xix* siècle se sont délibérément proposé cette gageure d'arriver à connaître mieux qu'il n'a fait lui-même l'homme qui passe pour s'être le mieux connu.
En quoi donc Montaigne a-t-il excellé? Car on ne saurait comprendre et par suite il ne faut pas prétendre que trois siècles de séduction et d'empire soient sans cause efficace et ne tiennent qu'à une totale erreur. Il faut trouver à Montaigne un titre réel, un mérite indiscutable, qui explique le crédit dont il jouit depuis si longtemps et pour si longtemps encore. Qu'est-ce donc qui a fait admirer jusqu'à l'excès cet observateur léger, ce raisonneur inconséquent, ce politique à courte vue, ce moraliste sans morale, ce sceptique crédule, ce conservateur qui ne regarde ni comme valable ni comme durable ce qu'il veut conserver, cet avocat de l'Église qui n'est le client d'aucune religion, en un mot ce singulier mélange de routine et de paradoxe que nous venons d'analyser? A côté de ces hommes divers et au-dessus d'eux il faut qu'il y ait eu en Montaigne un homme de génie pour les rendre à ce point célèbres et puis-
sants. Oui certes, et il n'est pas difficile à trouver. L'homme de génie en Montaigne, c'est Técrivain.
Un des plus grands services que Montaigne ait rendus à la langue française, et le plus grand peutêtre, c'est de prouver qu'elle est capable de tout, et c'est pourquoi l'on peut soutenir qu'il n'a pas, dans notre enseignement littéraire, la place qui lui est due. Montaigne sans doute n'est pas le plus parfait de nos écrivains, mais il est le plus complet : toutes les couleurs sont sur sa palette, toutes les notes sont dans sa voix, et lorsqu'en comparant notre littérature aux autres nous sommes pris de jalousie ou d'excessive humilité, lorsque nous entendons dire et redire que notre langue et notre génie national se refusent à exprimer certaines choses, fatalement réservées à d'autres peuples, je voudrais qu'avant de passer condamnation sur chaque point l'on se demandât seulement si Montaigne, lui aussi, y aurait échoué. Pour ma part, je n'en crois rien. Je tiens ses ressources de style pour infinies.
La langue de Montaigne a cela d'admirable qu'elle est au môme degré universelle et personnelle, la langue de tout le monde et celle de Montaigne seul. Le lettré, l'homme qui a parlé latin dès son enfance, l'admirateur et le dégustateur délicat de Virgile et de Lucrèce y a sa grande part; l'homme du monde, le causeur, qui aime la conversation des femmes et qui
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dédie à celle-ci son essai sur Téducalion, à celle-là son apologie de Raymond Sebon, s'y laisse aussi reconnaître; et cependant ce latiniste et ce gentilhomme n'a nul dédain, il s'en faut de beaucoup, pour le langage populaire ou même provincial; avant tout, il veut que sa pensée soit en lumière et en relief, et que le gascon y aille si le français n'y peut aller! Il prend donc de toutes mains les éléments de son style, non comme un ignorant qui ne saurait pas les distinguer, mais avec réflexion et avec choix, comme un homme complet qui ne veut laisser échapper sans la dire aucune vérité humaine, et comme un artiste consommé qui s'entend à combiner et à nuancer toutes ses couleurs. Sans doute il y a des secrets de l'art d'écrire que Montaigne ne possède pas et dont il peut, par son charme, faire trop oublier l'absence : la suite, l'ordre, la proportion des parties, et la parfaite clarté qui en découle, lui manquent décidément; non seulement il ne s'en pique pas, mais encore, et cent fois plutôt qu'une, il vous avertit que vous n'avez pas à les attendre de lui. Chez certains écrivains, ces qualités sont des dons naturels ; chez lui, non, et ce seraient des vertus ; pour celles-là comme pour les autres, il se récuse. Mais si les mérites qui tiennent de la méthode lui échappent sans qu'il prenne seulement la peine de les regretter, tous ceux qui tendent à l'expression proprement dite lui appartiennent de naissance, et il s'y complaît. Cette puissance miraculeuse que, selon la Genèse, Adam eut pour nommer chacun des êtres nouvellement créés qu'il passait en revue, il semble
que Montaigne l'a reçue à un degré aussi extraordinaire, au lendemain du chaos d'où sortait le monde moderne, pour nommer, définir, dépeindre Tun après Taulre les sentiments petits ou grands, les pensées les plus générales ou les plus subtiles, les faits familiers ou étranges qui se pressaient autour de lui, et jusqu'à CCS élats indistincts de l'âme qui ont en eux du « je ne sais quoi » et qui seraient mal rendus si l'écrivain voulait les forcer à passer du crépuscule où ils voltigent à la clarté du plein midi. El y a des livres qu'il n'aurait pas pu faire; mais ce que Montaigne n'aurait pas pu dire ne peut pas être dit ou n'en vaut pas la peine. Quand on vient de lire quelques pages de Montaigne, on ne peut croire que les mots soient capables de se refuser à aucun service qu'il lui plairait d'exiger d'eux. C'est un des plus grands magiciens à qui ils aient jamais obéi.
Quand on pense que, parmi nos grands prosateurs, Montaigne est seulement un des premiers au second rang, on ne peut réprimer un frisson d'orgueil pour la patrie de tels écrivains. Notre poésie prêle à la discussion ; elle est, à l'étranger, peu connue et peu goûtée, elle paie cher maintenant un siècle de domination superbe et peu féconde, et nous-mêmes, j'en suis persuadé, nous sommes maintenant pour elle plutôt sévères et ingrats. Mais s'il est dans l'histoire littéraire une cause entendue et gagnée, c'est celle de Montaigne....
Lelalenl est par nature spécieux. Il consiste justement dans la puissance d'ajouter ou de suppléer à la vérité.
Ce ne serait pas une mince question de psychologie que celle-ci : qu'est-ce que le talent? Et quel rapport y a-t-il entre le talent d'un homme et ses autres dispositions ou facultés? Est-il vrai, est-il évident, est-il nécessaire que le talent d'un homme soit toujours le portrait exact de toute sa nature intellectuelle et morale, et que par conséquent on puisse toujours conclure de l'un à l'autre? Peut-on s'assurer que tous les traits du talent se retrouvent dans l'homme, tous les traits de l'homme dans le talent, et que ses écrits soient ainsi sa biographie exacte et complète, son involontaire et infaillible portrait? Prenons un exemple pour que la question soit plus claire encore, et prenons pour exemple Montaigne lui-même. Nous l'avons vu agir et vivre, nous avons sur ses actions et sur sa vie des récits, des aveux qui nous viennent de lui, des faits et des documents qui s'y ajoutent : cela est achevé, il nous reste à le regarder écrire. Est-ce le même homme que nous allons voir, et rien de plus? Eh bien, non.
Et quand je dis non, remarquez que l'exemple sur lequel j'opère est le plus favorable à la thèse que je combats. Je l'ai déjà dit, mais on ne saurait parler de Montaigne sans le redire sans cesse : aucun écrivain ne s'est plus dévoué à faire passer sa personne dans
son livre, à mouler son livre sur lui-môme, à se survivre tout entier dans ses écrils et à les occuper de lui seul. Partout il avoue, partout il affiche ce dessein : c'est l'éloge unique auquel il aspire et Tunique excuse sur laquelle il se rabat continuellement. Léguer son image plus entière et plus vive à ceux qui l'ont connu, voilà comment il exprime lui-môme son désir dans la première page de ses Essais, et légèrement, nonchalamment, il congédie ceux qui n'ont pas de loisir à perdre en un sujet si vain....
Montaigne médit beaucoup des livres et de ceux qui s'y adonnent \ mais sûr qu'il est de ne se laisser point dominer et écraser par eux, il ne les craint point pour son compte; lire est pour lui une autre manière de voyager et de causer; écrire est une manière de nous faire voyager dans son àme et de causer avec nous. Toutes ses idées littéraires se ressentent de cette humeur curieuse et mobile qui est au fond de lui. Elles sont libres, variées, et souvent contradictoires, comme les notes d'un touriste qui ne veut pas choisir entre ses impressions successives ni sacrifier aucun de ses goûts.
Si l'on prend au pied de la lettre ce que Montaigne dit de son livre et de son style, on croirait qu'il a écrit sans aucun souci de la forme et de l'art, sans
i. Essais, liv. III, chap. m.
autre préoccupation que celle de se tenir aussi près que possible de sa pensée spontanée et de garder toute pure et toute simple sa verve du premier jet. A chaque instant, qu'il s'agisse de lui-même ou des autres, il a, contre le choix des mots, contre les scrupules de la grammaire, contre le désir d'orner ou d'ordonner sa pensée, cent arguments ou mille épigrammes, et visiblement il veut passer et rester dans notre mémoire à un tout autre titre que celui d'artiste et d'écrivain.
C'est cependant comme écrivain et comme artiste que Montaigne est tout à fait du premier ordre; c'est l'artiste, c'est l'écrivain qui a fait sa gloire et sa force; son talent, qu'il semble mépriser, lui a livré les esprits éblouis et séduits. Jamais les mots n'ont eu autant de prestige sous la plume d'un homme qui ait autant médit des mots. Le talent a cela de singulier que, partout où il paraît, les autres esprits se modèlent sur lui et qu'aucun autre ne le reproduit. Il fait école et demeure inimitable. Il pénètre partout, il se répand partout, il envahit tout, et après tout il lui reste une saveur unique, une essence propre dont il ne saurait faire parL 11 s'assimile tout le monde, et personne ne finit par lui ressembler.
Par la forme, Montaigne est un maître et un homme de génie, et nul exemple n'est plus propre que le sien à prouver que le don d'écrire peut être, comme Pascal le dit de l'éloquence, une puissance trompeuse et qu'il nous faut veiller sévèrement à
maintenir notre esprit assez libre et sûr de lui pour qu'il sache refuser sa confiance à qui ravit son admiration.
De la part d'un homme qui écrit, est-ce un tort, est-ce un ridicule d'être occupé de son langage et de mettre un peu de soin, beaucoup de soin même, à trouver les mots et les tours qui conviennent le mieux à ses pensées? Je suis si loin de le croire que le véritable ridicule, à mes yeux, est de se prétendre indifférent sur ce point, et si cette indifférence n'est pas une prétention et une petite comédie de notre vanité déguisée, si c'est un mépris sincère et réel de la forme, il y a là une erreur qui va loin, un véritable défaut de l'esprit. Qu'on écrive pour le public ou pour quelques amis, qu'on écrive pour soi-même, peu importe; quel que soit le dessein de celui qui prend la plume en main, il aurait tort d'accepter au hasard les premières paroles qui s'offrent à lui, et de ne jamais chercher, de ne jamais choisir, de ne jamais ordonner. Nous nous laissons aisément aller à un désir puéril de n'avoir pas l'air de faire ce que nous faisons. On écrit, et l'on ne veut point passer pour un écrivain. Celui-ci feint d'écrire comme il cause; celui-là joue le personnage d'un orateur, il s'échauffe sur son papier, il apostrophe un adversaire absent, il implore et gourmande un auditoire qui ne répond pas; cet autre se pose en homme inspiré en qui les pensées surgissent sans qu'il sache d'où elles viennent. A quoi bon ces mensonges? Pourquoi se tromper et tromper les autres?
L'examen attentif des diverses éditions des Essais fait naître dans Tesprit un tout autre sentiment que celui qu'on avait pris de son auteur. Montaigne n'écrit pas à bride abattue, comme il le dit. C'est un écrivain raffiné et habile, sachant cacher sous des dehors innocents la pensée la plus hardie. Il n'est pas simple et ouvert, comme il voudrait le laisser croire. C'est un artiste et un diplomate.
Montaigne, dans son style, n'a ni masque ni fard ; mais il a de la toilette, plus qu'il ne veut le laisser croire, plus qu'on ne l'a cru généralement.
La vivacité de l'expression ne prouve pas toujours la netteté des idées. Voyez Montaigne.
On a beaucoup loué Montaigne d'avoir pensé et écrit naturellement, et il n'est pas besoin de citer ce qu'il dit de ses idées et de son style, pour prouver que c'est bien là l'éloge auquel il prétendait luimême et qu'il se réservait sans embarras parmi ses plus grandes protestations de modestie.
Le naturel, à coup sûr, est d'une puissance et d'une grâce incomparables; c'est parce qu'ils ont plus de naturel que Molière et La Fontaine s'isolent
parmi leurs contemporains et restent toujours à notre portée malgré les modes qui passent et le goût qui change. Mais si Ton prétend tirer de leurs chefsd'œuvre et de leur gloire un argument pour prouver qu'il faut abandonner à lui-même ou môme restreindre le génie et toujours le pousser à abonder dans son propre sens, nous voilà où je ne saurais en venir. Ni Molière ni La Fontaine ne sont les produits du naturel tout pur et tout seul. La longue culture des autres, leur propre culture est pour beaucoup dans la beauté de leur art, et quand nous en savourons les fruits, n'oublions pas plus dans notre plaisir ce qui vient de la greffe que ce qui vient du plant. On est aujourd'hui trop porté à considérer comme factice et faux tout ce qui n'est pas de premier jet; on tend à supprimer d'un seul coup les profits de la réflexion, de la comparaison et de la volonté; on veut revenir à l'état de nature et tenir pour non avenue la civilisation même. Montaigne est déjà en plein paradoxe à ce sujet, et au lieu de tant admirer son indépendance et sa fermeté d'esprit dans les complaisantes rêveries où le jette la pensée des sauvages, on est en droit de s'étonner de son naïf étonnement.
Montaigne, dans l'art de conférer, se montre tout autre que dans l'art d'écrire. Quand il écrit, la méthode est son ennemie jurée; il l'ignore avec délices, il la répudie avec éclat; chercher, dans la solitude, l'ordre de ses propres pensées, on dirait que, selon lui, ce
serait presque une manière de mentir, et que le tohubohu fait partie de sa bonne foi.
Ce qui charme et entraîne en Montaigne, c'est cet air de vie qui circule partout en son livre, un je ne sais quoi de dramatique et de direct, infiniment varié, par où ses dissertations, questions et sentences sont relevées. Vous vous croyez en pleine analyse : « Quelles causes n'inventons-nous des malheurs qui nousadvîennent?A quoynenous prenons-nous à tort ou à droit, pour avoir où nous escrimer*? » Mais qu'est-ce donc? Une femme se dresse devant la pensée de Montaigne et devant nos yeux : elle se lamente, son frère a été tué par une balle, il la voit, il lui parle, il nous force à la voir comme lui : « Ce ne sont pas ces tresses blondes, que tu deschires, ny la blancheur de cette poitrine, que despitée tu bats si cruellement, qui ont perdu d'un malheureux plomb ce frère bien aymé; prens t'en ailleurs. » Et cela, sans transition, brusquement, avec un effet inattendu que La Bruyère lui eût envié et n'aurait obtenu qu'avec bien plus de préparation et d'effort.
Il est nécessaire que nous perdions l'habitude de laisser nos admirations emporter avec elles notre adhésion, et que nous apprenions de plus en plus à faire leurs parts bien distinctes au plaisir de lire et au devoir de juger. Je tiendrais beaucoup à y réussir