‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 41 sur 55 · Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. II, p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. II, p

losophie bourgeoise par ses limites et aristocratique par ses dédains, où il y a tout ensemble du Béranger et du Renan, ce n'est pas de quoi faire décerner à Montaigne un pareil brevet de sagesse.

Montaigne a le génie de la modération et du langage le plus propre à l'exprimer et à l'embellir. Chez la plupart des hommes, elle est basse, plate et prosaïque; chez lui, elle est savoureuse et généreuse. Nulle part elle n'apparaît avec autant de lustre que dans certains passages des Essais : c'est avec Montaigne qu'il fait bon et qu'il est beau de s'instruire à être modéré.

Ce que je reproche à Montaigne, ce n'est pas d'être un esprit modéré, c'est de l'être immodérément, car on peut faire de la mesure même un excès, comme de la négligence une manière et de la justice une iniquité.

Montaigne est bien loin de mériter le titre de sage qui lui a été si complaisamment donné. On peut passer en revue les sujets les plus importants dont il ait parlé; plus ils seront importants, et plus on le trouvera en défaut. Mais pour mesurer mieux encore la portée de son esprit, rien n'est plus utile que de le comparer à Rabelais. Décidément le plus sage des deux, c'est le bouffon, c'est le fou, et depuis qu'ils sont morts tous les deux, c'est à Rabelais et non à

Montaigne que tout donne raison. Quand rendronsnous justice à Rabelais? Jamais, dans conditions plus désavantageuses ni plus difficiles, une telle somme de bon sens n'a été amassée par un seul homme ...

Aux confins du monde qui disparaît et du monde qui est à naître, Rabelais ramasse la vieille malice bourgeoise, la vieille chevalerie gigantesque, la vieille allégorie, la vieille fantaisie, les vieilles grimaces, les vieilles farces de trois siècles; il construit et décore de tout cela un monument d'une nouveauté inouïe, une sorte de cathédrale profane consacrée au bon sens bouffon , et ce qui fait la grandeur de cet étrange édifice, c'est que, sous les ruses d'une forme compliquée qui sent encore la crainte des puissances, à travers les excès d'une verve sans choix qui sent encore la grossièreté du passé, Rabelais fait circuler partout les hardiesses d'une raison qui ne craint plus aucun problème, le souffle d'une science qui aspire à tout, et je ne sais combien d'espérances généreuses qui vont rejoindre au loin le xviii'^ siècle et 89.

Ce qui manque à Montaigne, c'est d'avoir pris la vie au sérieux. Tout le poids des tragédies de son temps n'a point réussi à faire de lui plus qu'un dilettante de sagesse, et à le convaincre que, grands ou petits, nous sommes ici-bas pour quelque chose. Les fleurs amères où il s'est complu ont laissé un arrièregoût dans son miel, mais il ne faut pas se tromper sur cette tristesse de Montaigne : elle le condamne plutôt qu'elle ne l'excuse, parce qu'elle nous le

montre assez sdgace pour voir la misère humaine, et trop occupé de lui pour s*y intéresser. Eût-il mille grâces de plus, outre les siennes, fût-il, s'il est possible, plus séduisant encore, ce n'est pas Tami que je vous souhaite ; il n'aurait qu'à vous rendre semblable à lui!

A Dieu ne plaise que je médise de la mesure, du bon sens, des esprits réservés et équilibrés! Mais il y a une fausse mesure, un faux bon sens, une fausse réserve, un faux équilibre de l'esprit, comme il y a une fausse dévotion, et je ne vois aucune raison raisonnable de ménager, par respect pour des qualités réelles et rares, les vices courants qui usurpent leur nom et les compromettent en les imitant. C'est là le cas de Montaigne. S'il est vrai que les fanatiques et les hypocrites ont fait tort à la piété, il est également vrai que les sceptiques ont fait tort à la liberté d'examen, les indifférents à la tolérance, les âmes timorées à la prudence, et les équilibristes à l'équilibre.

Après tout, il faut ranger les écrivains selon les services qu'ils nous rendent et selon les plaisirs qu'ils nous donnent; il faut leur tenir compte du talent et leur demander compte de son emploi. Je sais bien que la critique ainsi comprise n'est pas à la mode aujourd'hui. Elle a contre elle toutes les épithètes décriées du moment; elle est dogmatique, bourgeoise, oratoire, morale, que sais-je encore?

Mais Montaigne a moins que personne le droit de récuser ce tribunal. Il nous a assez souvent répété que les livres ne valent que s'ils apprennent à vivre, il s'est assez moqué des écrivains qui se soucient de l'art et visent à la gloire, il nous a assez disputé notre Cicéron comme s'étant oublié aux mots, au lieu d'aller aux choses et au but, pour que nous soyons en droit de lui poser la double question et de chercher en lui s'il y a un sage sous l'écrivain.

La Boëtie croit au progrès. Montaigne, au

contraire, revient sans cesse sur « la maladie naturelle » de notre esprit qui, selon lui, « ne fait que fureter et quêter, et va sans cesse tournoyant et s'empêtrant en sa besogne ». Montaigne en tire, il est vrai, cette conclusion que nous ne devons jamais nous contenter de ce qui a été trouvé par les autres ou par nous-mêmes. Mais, d'une part, il ne conclut ainsi que par moments et en théorie; en fait, et à l'ordinaire, il est pour la coutume, pour la tradition, contre toute nouveauté et tout espoir de mieux. Et d'ailleurs, en théorie même, s'il ne veut pas que nous nous contentions de ce qui a été trouvé déjà, ce n'est pas que Montaigne croie au progrès, c'est qu'il se résigne au doute et s'y complaît. Faire à jamais l'école buissonnière dans un labyrinthe sans issue, chasser par amour de la chasse même et en sachant bien qu'il n'y a point de gibier, s'amuser à aller et venir, pour se consoler de n'arriver à rien, voilà le fond de sa sagesse trop vantée et le refrain amer où

aboutit toute sa bonne humeur. S'il en est que ce refrain séduise, je ne leur demande que de se poser deux questions : où en seraient les hommes, si cette sagesse-là avait prévalu parmi eux? Et aujourd'hui, quand elle tente et entraîne queiqu un d'entre nous, où trouve-t-elle appui dans nos cœurs? Quels sentiments a-t-elle pour complices naturels et innés? Est-ce la force des choses qui nous fait penser comme Montaigne, ou bien est-ce la faiblesse des âmes qui s'y prête? Chacun n'a qu'à se consulter et peut répondre pour soi.

Par des raisons de toute sorte, ce qui domine dans l'esprit de Montaigne, c'est la haine des nouveautés. 11 les hait, parce qu'il est épris de la sagesse antique, parce qu'il ne croit pas pouvoir honorer assez Plutarque et Sénèque, s'il ne se les représente comme des hommes appartenant à une race plus haulc et meilleure, à qui l'on doit de son temps une foi sans contrôle et des regrets sans espoir. Il hait encore les nouveautés, non plus parce qu'il est un fils de la Renaissance, mais parce qu'il est un spectateur de la Réforme et des convulsions qui en sont la suite, parce qu'il demande avant tout le repos des consciences et l'apaisement des haines fratricides....

Montaigne est un de ces esprits qui ne voient point d'autre remède à leur propre volubilité que le silence universel et qui se font stationnaires et réactionnaires

par système, incapables qu'ils sont de s'arrêter euxmêmes si quelque chose bouge autour d'eux.

Montaigne, un Girondin conservateur.

Érasme a été le Montaigne d'une génération entreprenante et ardente, tandis que Montaigne a été l'Érasme de la halte et de la réaction.

Il y a beaucoup de libertinage en Montaigne. Non seulement il ne s'en cache pas, mais il s'y complaît, et à mesure qu'il avance en âge, il s'y complaît davantage, il va jusqu'à la licence en vieillissant, il se venge de la froideur croissante des années par des propos plus nus et des tableaux plus échauffés. C'est lui-môme qui l'a dit au cinquième chapitre de son troisième livre, et, quand on a mis en regard des diverses pages des Essais la date de l'édition où chaque passage a paru pour la première fois, ce progrès d'impudeur sénile n'est que trop évident.

Parce qu'il est de son siècle, mais aussi parce qu'il est lui, Montaigne parle des femmes avec une légèreté et du plaisir avec une ardeur qui l'emportent terriblement loin. Tout mettre en ce genre sur le compte de son temps, c'est pure duperie. Tout mettre sur le compte de sa franchise, c'est pure complai-

sance C'est faire la sourde oreille et à ses propres aveux qui sont nombreux et au témoignage inquiet de La Boëtie. Montaigne était foncièrement un voluptueux et un sensuel. Son style même le montre assez; comme Joubert Ta dit de Jean-Jacques, il y a de la chair dans ses mots. Et il faut reconnaître que, plus il avance en âge, plus les passages qu'il ajoute à ses premiers essais ou les nouveaux essais qu'il écrit sont licencieux de pensée et de ton. On dirait que, vieillissant et malade, il s'émancipe de plus en plus de sa sagesse forcée aux dépens du papier qui souffre tout ; il se complaît visiblement à en dire davantage pour se revancher d'en moins faire. Rabelais est plus / 7 Z. malpropre, Montaigne plus libertin.

Si quelqu'un voulait nier que Montaigne eût l'esprit naturellement droit, juste, fin, étendu, actif, propre au jugement des personnes et des affaires, je serais le premier à réclamer. Je tiens pour évident que Montaigne avait reçu en partage toutes ces qualités d'esprit; elles brillent à chaque page sous sa plume, elles se manifestent à chaque instant dans sa vie, elles sont la meilleure part de sa gloire. Mais avec toutes ces qualités rares et excellentes, à quoi a-t-il abouti? A des idées très étroites, à des sophismes très vulgaires, à un système qui ravale le bon sens, à des habitudes d'indolence et de fantaisie qui font de lui un homme aussi impropre à l'action qu'à la spéculation. Comme observateur même, comme spectateur de lui-môme ou des autres, Montaigne est loin de

mériter les éloges sans réserve qui lui ont été pro^ digues. On en pourrait donner d'assez nombreux exemples. Qu'est-ce donc qui lui a manqué? Quel: défaut, en lui, ou quelle erreur a pu contrarier et fausser tant de dons? La seule erreur, le seul défaut dont rhomme soit responsable et d'où découlent tous les torts : l'amour de soi et l'absence de volonté.

Pour résunjer le caractère de Montaigne, je ne sais qu'un mot, souvent employé à propos de Montaigne, mais toujours repoussé avec indignation par ses admirateurs fervents, ou complaisamment atténué par ceux que charme son talent. Montaigne est un égoïste, aussi aimable qu'on voudra, mais s'il fallait hésiter à lui appliquer ce mot, c'est un mot qu'il faudrait alors rayer du dictionnaire, car il n'aurait plus d'emploi s'il est ici hors de propos. Oui certes, un gros mot pour un grand défaut. Ne nous laissons pas aller à celte théorie qu'il ne faut pas appeler les gens par leur nom, et que la complexité de la personne humaine, la délicatesse des questions morales, la difficulté de tout dire en peu d'espace doivent exclure du langage toute parole nette, ferme et qui conclut.

Sans doute, si l'on prend à part tel ou tel trait du caractère de Montaigne, telle ou telle de ses idées et des dispositions habituelles de son esprit, on ne peut que se répéter à chaque instant : comme nous lui

ressemblons tous! Voilà bien Thomme et le fond de notre commune nature. Il pousse la franchise bien loin, trop loin peut-être, et nul d'entre nous ne se serait si bravement déshabillé en public. Mais comment me défaire et me dégager de ses aveux? Il m'oblige à convenir que je retrouve en moi ce qu'il a découvert en lui. Mais, après avoir admiré cette sagacité de Montaigne dans le délail et cette curiosité qui lui fait voir dans la nature humaine une foule de vérités particulières, je ne puis m'empêcher de penser que la sagacité et la curiosité ne suffisent pas pour connaître les hommes ou même un seul homme, et moins encore pour se connaître soi-même que pour connaître son prochain. Il faut que, dans l'esprit de l'observateur, les faits se rangent et se balancent comme dans la réalité, chacun à sa place et selon son importance, de peur que l'ensemble de ses remarques morales n'aboutisse à quelque grande erreur composée de beaucoup de vérités et qui en serait d'autant plus spécieuse et pernicieuse.

MONTAIGNE ET LES ESSAIS, — SA METHODE. — COiMMENT ÉTUDIER MONTAIGNE

... Mais quoi? Ai-je osé me plaindre vraiment que Montaigne n'ait pas eu une autre éducation, une autre vie, une autre sagesse? Quel blasphème! Il faudrait peut-être dire : quelle sottise ! Si Montaigne n'avait pas été tout ce que nous savons, il n'aurait pas écrit les Essais, et les Essais de moins, dans notre littérature, ce serait une lacune qu'on ne peut imaginer ni accepter. Un meilleur exemple de facultés bien développées et bien employées, un bon citoyen de plus à estimer dans le passé, un esprit en équilibre et en pleine possession de soi ne nous dédommageraient pas de ce livre incomparable que vous voulez rayer, de ces épîlres de notre Horace qui feront de tout temps comme depuis trois siècles les délices des honnêtes gens.

Les Essais n'étaient d'abord que les extraits de Montaigne, le cahier ou les feuilles volantes qui lui ténaietit lieu de mémoire çl qU U tt^nscrivait ce q^ui

Tavait frappé dans sa lecture du jour avec quelques réflexions courtes el générales, et non sans laisser une ample marge ouverte aux autres exemples que les jours suivants pourraient apporter. Quant à ce qui est devenu plus tard et de plus en plus le dessein avoué ou affiché du livre, quant à l'étude minutieuse de soi-même et au parti pris de se peindre tout entier, tout nu, cela paraît si peu dans le premier jet des premiers chapitres que Ton y voit même avec surprise Montaigne prendre des détours pour parler de lui et ne se mettre en scène que sous le voile de Tanonyme (voir le chapitre sur le parler prompt ou tardif).

Montaigne a ouvert et livré au public le tiroir où s'étaient amassés ses notes, les extraits de ses lectures, les souvenirs de ses observations et de ses causeries, quelques épaves des lettres qu'il avait écrites ou reçues, tout ce qu'il a cueilli en faisant l'école buissonnièrc. Ses Essais sont bien l'image d'une vie qui n'a été elle-même qu'une suite d'essais. Sa vie en effet a-t-elle été autre chose? N'est-ce pas l'idée que lui-même nous en donne et veut nous en donner? Et lui qui avait un sens si fin, un tact si juste de la valeur des mots français ou latins, n'aurait-il pas souri de voir de Thou traduire par Conamina le titre de ce livre où il a si habilement éludé toute occasion d'effort? N'aurait-il pas approuvé bien plutôt Juste Lipse qui, dans son latin un peu bizarre, appelle les Essais Gustus? Quand Montaigne voyageait, cherchant de place en place des eaux contre la gravelle et des

arguments contre la médecine, il buvait à toutes les sources, se baignait à toutes les piscines, et, selon le goût du premier verre ou Teffet du premier bain, il décidait (autant que la nature de son esprit lui permettait de décider) que telle eau contenait du fer, etc. Il s'en est tenu là toute sa vie, et en toute matière. Il jugeait du bout de la langue, il croyait par-dessus tout son impression première et personnelle, et quand il en avait plusieurs qui ne s'accordaient pas, il continuait à les croire également et confusément, peu soucieux de les combiner et incapable d'en exclure aucune.

« Il avoit, dit Rabelais, argumens sophistiques qui le suffocquoyent.... et demeuroit empestré comme la sourizempeigée ou ung milan prins au lasset... » Montaigne, muz in pice.

^' De Thou * et Sainte-Marthe ^ ont traduit dans leur latin ce titre d'Essais par Conatus ; c'est Lusus qu'il faudrait; Conatus est un contresens par rapport à Montaigne. Ce n'en serait pas un à l'égard d'un Sénèque ou d'un La Bruyère qui ont V effort heureux, mais qui l'ont. ^ Freytag^ a traduit par Teniamina, Mais Juste Lipse *, plus heureusement encore, dans sa latinité

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