Essais, liv. I, chap. xxv; t. I, p
de toutes les anecdotes, de toutes les comparaisons, de tous les arguments que lui suggèrent contre eux ses lectures ou sa propre malice....
Que telle ou telle proposition des philosophies jusqu'à présent connues, tel ou tel dogme des théologies jusqu'à présent enseignées, ait été pour l'esprit humain un fardeau insupportable ou un exercice inutile; que le plus grand nombre de ces propositions ou de ces dogmes, et même, si vous le voulez, que toutes ces propositions et tous ces dogmes aient mérité un pareil reproche; que ce rigoureux arrêt soit mis hors de doute sans que rien puisse le contrebalancer; ce n'est qu'une hypothèse, mais une hypothèse à laquelle pour un moment je veux donner les mains. S'ensuit-il que nulle philosophie, nulle théologie ne soit possible dans des conditions décidément meilleures? D'un arrêt rigoureux il ne faut tirer que de rigoureuses conséquences; il ne faut pas être sévère envers les autres esprits et facile envers le sien; il ne faut pas conclure à la hâte après avoir critiqué à loisir. C'est-à-dire qu'il ne faut pas faire comme Montaigne. C'est un des traits de son esprit, c'est, de toutes ses inconséquences, celle qui lui a le plus nui dans la recherche de la vérité, mais qui lui a le plus servi pour prendre influence, que la merveilleuse promptitude avec laquelle il passe de l'extrême exigeance en fait de preuves, quand il s'agit des idées d'autrui, jusqu'à l'extrême complaisance, quand il s'agit des siennes* Tour à tour défiant et
crédule sans mesure, rebelle à révidence et satisfait de l'apparence, accordant aux sens, au témoignage, à l'instinct, à la tradition, à l'autorité pure, ce qu'il refuse à la raison réfléchie et maîtresse d'elle môme, Montaigne nous a tous encouragés et poussés sur cette pente qui ne nous est que trop naturelle. Mais quittons-la, et remettons Montaigne sur le terrain même où il croit avoir vaincu ses adversaires, sur le terrain des analyses sans miséricorde, des déductions sans ambages et des conclusions sans ombre. Ne permettons point les « à-peu-près » aux esprits critiques, puisque leur puissance consiste à ne permettre point les « à-peu-près » aux e^pijits^ffirmatifs.
Montaigne est très curieux, minutieusement et obstinément curieux de psychologie personnelle, des phénomènes et des accidents qui se succèdent en lui ; chez les autres comme en lui-môme, il est curieux au même degré et dans la même limite; mais il ne veut jamais la dépasser; il s'amuse, il s'applique, il se voue à tourner sans trêve et. s^s \f|n d^n^ ce cercle étroit, et autant est visible chez d'autres le parti pris de tout réduire en système, autant est manifeste en lui le parti pris de tout résoudre en^poussière et en tourbillons. C'est son système de n'en avoir pas et d'affirmer qu'il n'est pas légitime d'en avoir un.
La philosophie de Montaigne tourbillonne autour de l'esprit et l'aiguillonne sans trêve jusqu'à l'affoler.
C'est un essaim de guêpes. Chaque piqûre est de peu d'effet, mais toutes ces piqûres vont à faire mourir....
Montaigne tendait, sans y arriver, sans le savoir, sans le vouloir, à toutes les extrémités où se complaît la philosophie de nos jours. On le voit à chaque page favoriser par ses instincts et autoriser par ses maximes Tune ou l'autre des écoles qui se disputent maintenant les esprits.
Il y a une école qui affirme avant tout autre axiome rignorance radicale où nous sommes de notre origine et de notre fin. Au nom de cette sentence qui aurait jusqu'à présent passé pour un dernier aveu d'humilité et de tristesse, mais que nous devons désormais, paraît-il, répéter avec des cris d'allégresse et de triomphe, l'école positiviste se promet la défaite et l'héritage de toutes les philosophies, de toutes les religions : elle va organiser toutes les sciences et réformer toutes les sociétés. Montaigne ne s'en faisait pas tant accroire, mais son sentiment était d'accord avec celui de nos nouveaux philosophes. C'était un positiviste rêveur; ils ne sont que des sceptiques entreprenants....
Montaigne somnambule volontaire, qui s'endort par système pour marcher les yeux ouverts, mais sans voir, au bord d'un précipice qu'il connaît et où il espère tomber sans y penser.
Faut-il donc croire que Montaigne, nou chrétien, non religieux, ait tendu par mille détours, mais de propos délibéré, à insinuer dans les esprits une autre doctrine, à propager secrètement une sorte de spinozisme à Tétat gazeux? Sainte-Beuve en a jugé ainsi, et les pages qu'il a écrites à ce sujet sont peut-être lé plus singulier monument de cette sagacité patiente et déliée qui a fait de lui pour ainsi dire le grand confesseur des écrivains*. Pour Sainte-Beuve, Montaigne est un rusé, un perfide ; il a une méthode de grand tour par où il vous mène tout juste aux résultats dont il feint de vous éloigner; il ne vous crié pas d'écraser l'infâme, mais il vous engage à éluder l'impossible. Ainsi, quand il doute et rit de Pythagore, qui croit l'homme capable de se corriger, c'est à la conversion et à la régénération d'après saint Paul qu'il en veut....
A cela j'ai deux objections préalables, Tune toute personnelle à Montaigne, l'autre plus générale, et qui porte sur la manière légitime d'interpréter les pensées d'autrui. Si Sainte-Beuve a raison, que devient ce premier mot du livre de Montaigne : C'est ici un livre de bonne foi? Il faudrait donc en faire son deuil une fois pour toutes et sans réserve? Ici point de milieu. Montaigne a affirmé sa franchise. A-t-il menti tout de suite, menti dans toute la force du terme, menti d'autant plus vilainement qu'il promettait de dire