‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 48 sur 55 · Sainte-Beuve, Porl-Royal, t. II, p. 423 et 433a · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Porl-Royal, t. II, p. 423 et 433a

Vrai, sur ce point du moins où il était maître de discerner et de choisir? Je ne demande pas en ce moment s'il s'est vu autre qu'il n'était; je demande s'il s'est représenté autre qu'il ne se voyait. Je demande s'il a pris la bonne foi pour excuse de toutes ses témérités, de toutes ses fluctuations, de ses contradictions évidentes et avouées, de ses indécences systématiques, et si cette bonne foi qui peut seule le sauver de tant et de si graves reproches n'est que l'acte le plus insigne d'une mauvaise foi qui doit le condamner au mépris. Celait bien assez de se faire un jeu de tant de choses : au moins avais-je besoin de croire que Montaigne y va de franc jeu. Prudent, timoré, inconséquent, et peu soucieux de ses inconséquences, je vous l'accorde, je le vois bien ainsi, et je vois qu'on peut plaider pour lui sur ce terrain bien des circonstances atténuantes. Mais si vous voulez me mener plus loin, s'il faut admettre en Montaigne un Janus composé d'insouciance et de ruse, d'indifférence et de calcul, de cynisme et d'hypocrisie, il n'y a ni finesse, ni souplesse, ni grâce de l'esprit, ni éclat de l'imagination, ni justesse instinctive du jugement, ni génie de style, qui puissent le sauver du mépris.

Comment donc Saint-Beuve, qui ne veut certainement pas appeler le mépris sur Montaigne, en est-il venu à lui attribuer ces desseins compliqués et cachés sous une si savante apparence de franç-parler? Comment tant d'autres sont-ils disposés à croire comme lui que Montaigne a joué la comédie et sciemment poursuivi une propagande irréligieuse sous un double masque de sincérité et de respect?

Leur erreur, ce me semble, lient à une erreur plus générale. On se croit en droit de suivre jusqu'au bout les conséquences d'une idée et d'attribuer ces conséquences à rhomme qui a rais l'idée première en avant. Or il y a ici une distinction très importante à faire. Est-ce l'idée que vous discutez? Vous avez le droit de la presser, de la tordre, de lui faire rendre tout ce qu'elle contient; vous avez le droit de montrer dans le germe la moisson future et d'avertir ceux que l'idée première pouvait tenter des conséquences où elle peut les conduire, où elle les conduira s'ils n'ont pas la force de réagir. Mais les hommes sont-ils donc tous logiques, et logiques jusqu'au bout? Vont-ils, sur la foi d'une idée, tant que la terre les porte? Vont-ils même au delà, et se lancent-ils inconsidérément dans l'abîme plutôt que de se retourner et de s'arrêter? Et surtout Montaigne est-il de ceux-là?

A mesure que j'ai étudié Montaigne, j'ai vu beaucoup plus de diplomatie se mêler à sa franchise, beaucoup plus d'arrangement perçu à travers son nonchaloir. Montaigne est, presque à égales doses, un aventureux et un habile, un inventeur primesautier et un styliste minutieux. Mais en môme temps je crois que Sainte-Beuve lui a fait tort en lui prêtant une méthode perfide qui tendrait à insinuer secrètement dans l'esprit de ses lecteurs une pensée générale pareille à celle de Spinoza. Spinoza et Montaigne! Et c'est Sainte-Beuve qui les a rapprochés! Je me serais attendu plutôt à le voir s'armer de tout

Montaigne pour railler Spinoza et le mettre en déroute. L'erreur de Sainte-Beuve a été de vouloir dérober à Montaigne son dernier mot. Il n'en a pas, il ne croit pas que les choses en aient un, il ne voudrait pas le leur arracher, de peur de le trouver terrible ou seulement gênant....

Vivre sans but, penser sans suite, parler sans règles, c est un jeu délicieux, mais c'est un danger grave, par cela môme que c'est un jeu, et parce que la parole, la pensée, la vie ne sont pas des jouets livrés à notre caprice, des hochets que nous puissions, comme des enfants qui se récréent, agiter jusqu'à nous étourdir ou rejeter nonchalamment : ce sont des instruments de travail qui nous ont été confiés pour une tâche, et nous rendrons compte, un jour ou l'autre, de l'usage que nous en aurons fait. Depuis la première ligne des Essais jusqu'à la dernière, cette idée manque, et c'est le vice radical de la sagesse de Montaigne. Le Thaïes gaulois, le plus éclairé des Français, notre moraliste en chef pèche par le point de départ. Il se trompe et il nous trompe. Il supprime en le passant sous silence le principe essentiel de toute moralité....

Vivre sans but ou vivre sans hasards, ce sont assurément deux manières de ne point vivre; nous ne sommes nés ni pour l'une ni pour l'autre; nous avons besoin do nous consacrer à une tâche et de garder,

en dehors de notre lâche, une part de nous-mêmes qui demeure ouverte à d'autres pensées. Mais si, à la rigueur, il fallait choisir, mieux vaudrait encore pour l'homme être toujours engagé dans un même travail, attaché à un même devoir, borné à une seule pensée, et aller de la naissance à la mort comme un wagon sur ses rails va d'une station à l'autre, plutôt que d'aller et venir sans savoir où, de la forêt à la plaine, du désert au grand chemin, cotnme la pauvre feuille desséchée sur laquelle Arnault a pleuré. Croire quQ celui-là est le plus libre qui flotte à tout vent de doctrines et de désirs, c'est le plus faux et le plus funeste de rêves, car à ce jeu, et pour échapper à toute con-? trainle, l'homme s'échappe à lui-même et se perd en détail ; pour le plaisir de dire qu'il ne dépend de rien ni de personne, il s'habitue à dépendre successivement de tout, du premier venu, du dernier venu, et le moindre incident est pour lui la force des choses, C'est justement à ce rêve que Montaigne s'est adonné, et plus il a avancé en âge, plus on le voit se disperser avec délices et comme se dissoudre par système.

... Montaigne s'est trompé, et avec lui tous ceux qui répètent sous une forme ou sous une autre, avec telle ou telle intention, sous le bénéfice de telle ou telle réserve, que l'ignorance et l'incuriosité sont un oreiller commode et sain pour une tête bien faite. Non, cela n'est pas vrai. Le savoir est bon, la volonté de savoir est légitime, la curiosité est un devoir, les têtes bien faites ne sont pas celles qui cherchent un

oreiller, mais celles qui cherchent la lumière, qui veillent en l'attendant et en l'appelant, et se dressent pour rapercevoir à son premier rayon. Mais en vérité, pourquoi parler comme si nous vivions dans l.a nuit, en attente d'une auroreincertaine? Quelle ingratitude dans cette apparente humilité! Quelle ingratitude envers ceux qui ont travaillé, depuis des siècles dont le nombre nous échappe, à épelcr l'une après l'autre les connaissances dont nous nous emparons sans effort, et quelle ingratitude envers Celui par qui tout commence et à qui tout aboutit!

C'est tout d'abord une querelle capitale à vider avec Montaigne. Sur lui-même et sur l'homme en général est-il possible, est-il légitime de résumer et de juger? En sommes-nous réduits à cette déplorable alternative de ne point conclure si nous tenons à la vérité, ou de manquer la vérité si nous tenons à conclure? Montaigne sur ce point est tranchant, et comme tous les sceptiques il se réserve en ceci le droit d'affirmer. A ses yeux, et pour tous ceux qu'il a pénétrés de son esprit, plus on entre dans l'intimité d'un homme et dans la sincérité de sa propre pensée, moins on se sent en droit de dire : je le connais, et à mesure que les yeux s'ouvrent et que la lumière abonde, la vue s'offusque et se perd.

... Cette idée de l'impuissance de l'esprit humain, qui est la plus habituelle maxime de Montaigne, com-

bien de fois, et avec quels regrets, ne Tavons-nous pas entendue invoquer autour de nous, tantôt contre les théologiens, tantôt contre les philosophes, tantôt contre les politiques qui veulent raisonner! Le positivisme en a fait son axiome essentiel; et cependant les adversaires du positivisme s'en emparent à leur tour, comme d'une arme qu'ils réclament plutôt qu'ils ne la veulent briser. Ceux-là mêmes qui font de la raison l'usage le plus hardi, quand il s'agit de discuter les croyances d'autrui ou les documents où ces croyances se fondent, se récusent ou s'esquivent quand on leur demande d'employer leur raison à dire ce qu'il faut penser après avoir dit ce qu'il faut ne penser pas. On suit volontiers Kant jusqu'au fond de sa critique de la raison pure; on le laisse remonter seul jusqu'aux sommets de la raison pratique, et, si nous n'y prenons garde, nous serons bientôt entourés, envahis, noyés d'une immense et presque universelle marée de découragement intellectuel. Et pourquoi?...

Peut-on dire de Montaigne qu'il aime la nature humaine? Il faudrait dire au moins qu'il l'aime sans l'estimer ; ou plutôt non, il s'en informe et s'en amuse; il s'amuse à la percer à jour, à la prendre en défaut, à la convaincre d'inconséquence, de décadence et de déraison; il prend contre elle tous ses avantages et se fait la partie aussi belle qu'il peut; il écarte comme autant de mensonges littéraires les hautes effusions où elle se montre ennoblie, et il commente comme autant de documents authentiques les moindres anec-

dotes OÙ il la voit s'abaisser et se trahir. Et n'oublier pas que Montaigne est un esprit sain, gai et soi-disant modéré; s'il nous malmène et nous accable ainsi, ce n'est ni en chrétien, du haut du Calvaire et au nom d'un divin modèle, ni comme un Byron, du haut de son Caucase et au nom de son désespoir, ni môme comme Swift, avec une rage froide et aigrie qui a, avant de s'épancher, torturé et rongé le cœur d'où elle sort : non, Montaigne nous méprise comme il respire, tout à son aise, tout naturellement, j'allais dire tout bonnement; il tire de ce mépris les complaisances les plus commodes pour lui-même et pour nous, et quand on vient de lire quelques-uns des principaux chapitres où s'égaie cette verve également ombrageuse et énervante, on a faim et soif d'un jugement plus sévère qui aboutisse à un plus noble espoir; on redemande les rudesses extrêmes de tous ces grands esprits irrités de notre abaissement et ambitieux de notre salut; on finit par préférer le plus violent des misanthropes à Montaigne et à son pardon qui nous avilit.

Tous ces préceptes socratiques ou chrétiens qui abondent tour à tour sous la plume de Montaigne, où le mènent-ils? Il fait sans cesse appel à l'étude de soi-même : que devons-nous, selon lui, tirer de cette étude? Il prêche le détachement des choses extérieures et fortuites : à quoi donc faut-il nous attacher? Hélas! il n'en sait rien, ou plutôt il n'en dit rien, car il faudrait, pour le dire, s'avouer à soi-même et déclarer tout haut que la vie est sans but, l'âme

sans boussole, et que la seule sagesse consiste à flotter de hasard en hasard, comme le naufragé de vague en vague, en se fiant au débris qui le soutient, mais en ne lui demandant de soutien que pour la minute présente, et sans penser ni tendre à un rivage où Ton puisse aborder. Jamais, que je sache, aucun homme n'a plus complètement que Montaigne fait abstraction de la vie éternelle. Non seulement il conteste toute évidence, toute efficacité aux preuves dont les théologiens ou les philosophes se servent en faveur de rimmorlalité de Tûme; il fait bien plus, il rabat sans cesse le désir même de l'immortalité, et à force de s'être convaincu que rien ne peut êlre certifié au delà du monde éfroit dont nos regards saisissent les formes, dont nos oreilles recueillent les bruits, dont nos mains palpent les parois, il travaille infatigablement à y enfermer nos vœux, à nous distraire et nous décourager de tout essor à travers des espaces plus larges et vers un ordre plus pur.

Ah! que Bossuet avait raison de dire : « Il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur que, croyant avec les impies que notre vie est un jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs! » A Dieu ne plaise pourtant que, pour nous défendre contre Montaigne, nous allions nous livrer sans réserve à Bossuet! Nous connaissons trop sa politique; nous sommes trop loin de comprendre comme lui l'Église et la doctrine chrétiennes; dans l'histoire

même, nous ne reconnaissons plus que ses yeux d'aigle aient vii très loin. Mais à tout prendre il vaut mieux vivre en la compagnie de Bossuet que de Montaigne; nous ne craignons guère que Bossuet nous asservisse; tout nous garantit contre lui. Avec Montaigne, au contraire, nous nous sentons comme découverts et désarmés : son influence plus subtile à, dans nos propres instincts, des alliés qui la favorisent et nous compromettent; les âmes d'aujourd'hui sont préparées et gagnées d'avance à ses molles suggestions, et, si elles ne veulent pas qu'il achève promptement de les dénouer et de les dissoudre, il faut qu'elles commencent dès la première page à se défier d'elles-mêmes et de lui.

A chaque instant dans Montaigne on trouve quelque idée juste ou élevée, quelque maxime forte ou sensée, dite en un langage qui saisit. Mais est-ce là qu'on peut le voir lui-même et ce qui fait sa physionomie et son action? Hélas I non. Rien n'est plus facile que d'extraire de Montaigne un demi-volume qui tromperait tout à fait sur son compte, un demi-volume de stoïcisme chrétien, de morale généreuse et modérée, sans faute, sans tache, et d'un vigoureux accent, grâce auquel Montaigne semble, à chaque chose qu'il dit, ne pouvoir pas penser autre chose. Reste à savoir à quel rang et de quel poids a été dans l'âme de Montaigne cette partie de belle et bonne sagesse, aujourd'hui éparse dans ses écrits.

L'exemple de Montaigne prouve mieux qu'aucun

autre à quel point ce sont deux choses différentes que les idées d'un homme et son esprit. Si je parle de Tesprit de Montaigne, je veux dire ici sa tendance et son intention habituelles, son Ttveujxa. Eh bien, son esprit dément et détruit les meilleures de ses idées. A travers sa vie et ses œuvres, on sent sourdre de partout rindolence et Tindifférence. Esprit curieux, il n'aime point la vérité. Admirateur de la force d'ûme, il trouve commode d'être modeste pour se dispenser de toute vertu....

L'esprit de Montaigne est toujours si piquant qu'on est toujours tenté de le croire pénétrant. Mais il y a loin d'une épithète à l'autre et il faut y regarder à deux fois avant de croire que tout ce qui est acéré soit aciéré.

Ce que je reproche à Montaigne, c'est sa manière de concevoir la vie humaine et son emploi. Il n'est pas vrai qu'on soit un sage à si bas prix. Je veux bien qu'il soit désormais entendu que le stoïcisme est une chimère et le christianisme une folie. Mais toute langue sera énervée, toute conscience sera ensevelie, toute pudeur sera dissipée au vent quand il sera admis que le dernier mot de la sagesse est de faire comme les autres et de passer ici-bas, aussi doucement qu'il sera possible, une suite de jours sans lendemain....

S'il est difficile de dire avec précision quelle était la philosophie ou la politique de Montaigne, sa religion est bien plus obscure encore, à ce point qu'on en est réduit à se demander d'abord s'il y a vraiment telle chose qu'une religion de Montaigne, et si ce n'est pas un contresens, d'autres diraient un blasphème d'en parler.

Que Montaigne ait cru avoir une religion, et même / ^ qu'il ait cru être chrétien, je veux bien en passer par là. Mais à quel prix le christianisme s'enrichira-t-il de son témoignage? A quoi ne faut- il pas réduire l'Évangile pour le retrouver dans les Essais ! Quelle honte pour le Christ si cela s'appelle être chrétien!

Le christianisme de Montaigne 1 Rien qu'à voir ces deux mots ensemble, on se sent entre une duperie et un blasphème. Ne dites pas que Montaigne a été

chrétien, si vous ne voulez pas faire rire les libres penseurs et pleurer les croyants.

Montaigne chrétien! Est-il possible que cela ait jamais été dit? Pour marier un tel mot et un tel nom, ne faut-il pas défigurer également le christianisme et Montaigne, et à quoi bon? Ceux qui tiennent au christianisme ne gagnent rien à revendiquer un Montaigne qui n'a point existé, ni ceux qui aiment Montaigne à le parer d'un christianisme qui ne ressemble en rien à l'Évangile. On peut réduire le christianisme tant qu'on voudra ; on peut le faire aussi simple, aussi dépouillé de dogmes, aussi vague qu'on voudra ; jamais on ne pourra le restreindre ni le subtiliser assez pour le retrouver tout entier dans l'âme de Montaigne et dans ses écrits. L'Évangile a eu des adversaires plus décidés et plus acharnés que Montaigne, mais au fond personne n'est plus étranger que lui à l'Évangile. Personne, pour devenir chrétien, n'aurait eu plus formellement besoin de naître de nouveau, dans toute la force du mot. Saul le persécuteur était moins loin de Paul l'apôtre que Montaigne n'est loin d'un chrétien.

Montaigne est par essence un homme du monde et un galant homme, épicurien, fataliste et sceptique, avec des parties de stoïcisme dans l'imagination, content de ce pêle-mêle où son esprit demeure, sans inquiétude et sans ambition morales, et toujours disposé à rabattre l'estime que l'homme a de lui-même pour réduire d'autant les devoirs imposés à Thomnié

par ses semblables ou par Dieu. Si Montaigne n est pas cela, je n'y entends rien. Eh bien, cela même, à première vue, n'est-ce pas directement le contraire de Thomme tel que le Christ Ta voulu?

Que Montaigne fût chrétien, chrétien comme nous l'entendons les uns ou les autres et si différentes que soient nos manières de l'entendre, cela ne fait pas question, je pense : personne de nous ne croit que Montaigne fût vraiment chrétien.

Mais je vois deux autres questions moins simples, et qu'il faut résoudre. Oui ou non, Montaigne se croyait-il chrétien? Il dit oui. Est-il sincère ou perfide? Oui ou non, sa manière de présenter et de défendre le christianisme est-elle chrétienne? Est-ce la vraie apologétique, ou, pour réduire encore ses prétentions, en fait-elle légilimement partie et peutelle y trouver place? Et quand on voit de vrais chrétiens, bien qu'établis dans leur foi tout autrement que lui, sortir de chez eux, si l'on peut ainsi dire, pour adhérer ou même seulement se complaire à l'apologétique de Montaigne, faut-il les imiter ou leur

crier gare?

Quand j'entends parler du christianisme de Montaigne, dirai-je le mot? cela me révolte. J'ai de la peine à imaginer quelqu'un qui soit plus complètement non-chrétien que Montaigne, et qui, sans dessein arrêté « d'écraser l'infâme », avec un vif désir au contraire de laisser subsister l'Église, le credo,

les rites, etc., ait plus fait pour désagréger et décimenter rédifîce intérieur que le Christ a érigé en chacun de ses vrais fidèles.

Montaigne n'est ni chrétien ni religieux en aucune manière, mais il n'est ni irréligieux ni antichrétien de propos délibéré. Il ne se rendait pas, il ne cherchait pas à se rendre nettement compte de ce qu'il pensait et des conséquences de ses pensées. Il entrevoyait confusément qu'à suivre jusqu'au bout l'idée de Dieu, ou celle du bien, il en arriverait à une crise intérieure, à une nécessité de prendre parti, à une sommation de rompre avec des habitudes d'esprit ou de vie qui lui étaient douces, pour obéir désormais à des règles qui lui semblaient pénibles. Il n'a jamais voulu en arriver là. Au fond de toutes ses doctrines et de leur incertitude, ce que je vois, c'est une paresse de conscience à laquelle on cherchera les noms qu'on voudra, à laquelle on trouvera des excuses partielles, mais qui, atténuée par mille arguments ou ornée de mille séductions, reste à nos yeux .un» triste et mauvais spectacle....

Personne n'a mieux montré que Montaigne à quel point un homme peut être irréligieux sans vouloir être antireligieux, et quelle distance il y a entre la profession, je ne dis pas de la foi, mais du simple respect pour Dieu, et ce respect même. Déiste, Montaigne l'était, je crois, mais de manière à perdre le

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déisme dans Topinion de tout homme sérieux. Il n'y a ni sève ni suc dans Tidée de Dieu telle qu'il la conçoit. Ce qu'il voit surtout en Dieu, c'est un ennemi des philosophes, un mystère pour rabattre leur orgueil, et un ami des rois, un allié pour soutenir leur prestige. Mais vous vous demanderiez peut-être si telle ou telle action, telle ou telle pensée est conforme aux volontés de ce Dieu et si vous pouvez par conséquent vous la permettre, ou si vous devez la combattre : voilà un problème que pour sa part Montaigne ne se posa jamais. Dieu alors s'efface- et se déguise : c'est la nature qui le remplace, c'est elle seule que Montaigne nomme et consulte, et comme elle est, quoi qu'il en dise, aussi mystérieuse et aussi compliquée que Dieu, comme Montaigne n'a jamais essayé de la définir et profite de cette absence de définition, il se fait répondre par la nature tout ce qui lui plaît. Ces deux augures ne se seraient pas regardés sans rire.

Montaigne a beau laisser dans le vague ses idées sur la religion et sur l'Église, il a beau se refuser à toute recherche approfondie et se dérober à qui veut le serrer de près, cela même est une thèse qu'il faut discuter avec lui, un premier point qui ne peut pas lui être concédé sans débat. Montaigne a souvent plaidé et partout supposé l'incompétence de l'homme en matière reUgieuse et ecclésiastique. Il se récuse, afin que personne ne l'accuse. Il se déclare humble et soumis pour échapper au soupçon d'hérésie. Mais

qu'est-ce à dire? Entre ces mains qui semblent si respectueuses et si prudentes, que devient la révélalion? Et l'Église à qui Montaigne reconnaît une telle autorité Irouve-t-elle en lui un disciple aussi obéissant qu'il est un complaisant avocat? Indiscutable parce qu'elle est incompréhensible, divine au point de réduire Thomme à se courber, à s'abdiquer, à s'annuler devant elle, qu'est-ce que la foi gagne à un tel sacrifice? Montrez-moi, de grâce, dans Montaigne le chrétien qui doit s'être dégagé sans doute de l'homme ainsi rudoyé et humilié.

Ai-je besoin de le dire? Ce chrétien n'existe pas dans Montaigne, et, quelle que soit l'idée que l'on se fasse du christianisme, le fond des Essais y est étranger. Le fond des Essais, c'est l'Ecclésiaste, et non l'Évangile. C'est le scepticisme, et non la foi. C'est l'indifférence, au lieu de l'espérance. C'est l'égoïsme, au lieu de la charité. C'est l'empirisme étroit, mou, flottant, au lieu de l'idéalisme énergique et infini qui a transformé le monde et qui l'agite encore pour le sauver. A prendre les mots mêmes des saints Livres, la sagesse de Montaigne est uniquement mondaine....

Rien n'est plus propre, ce semble, à donner la mesure de Montaigne, à montrer comment son esprit opère et jusqu'où en va la portée, que son langage à propos de la Bible. Le xvi° siècle est profondément biblique, et Montaigne ne l'est aucunement. Traduire l'Écriture sainte, la répandre, la commenter, lui rendre sa place et son empire au-dessus de la tradition et de l'invention humaines, restaurer ces anciens

oracles dans toute la plénitude de leur droit divin, faire tourner à l'épuration des sources chrétiennes .ce mouvement d'études que la Renaissance avait employé d'abord au service des beautés et des richesses profanes, c'est à quoi le xvi* siècle a travaillé d'un zèle admirable, par les efforts mêmes de ses plus libres ouvriers, par Erasme comme par Luther. Et en môme temps qu'ils réclament, pour quiconque a soif de vérité et de justice, le droit de s'abreuver aux livres saints, ils donnent en personne l'exemple, ils tirent de la Bible, pour l'Église et pour l'État, des enseignements qui y restaient ensevelis, ils la lisent et la comprennent, sinon avec toute l'exactitude et toute la sagacité critiques dont nous sommes désormais avides, du moins avec un instinct profond de sa forte influence morale et de l'usage qu'on en peut faire pour ressusciter Dieu dans les cœurs. Aussi peut-on dire que le xvi° siècle a travaillé presque tout entier à préparer la langue et l'éloquence de Bossuet, à rendre possible un dernier Père de l'Église, en rouvrant de toutes parts des jours et des passages entre Athènes et le Calvaire, entre le Capitole et le Sinaï....

Pour enseigner à Montaigne la foi telle qu'il la comprend et la recommande, Jésus-Christ était inutile; l'Ecclésiaste suffisait.

Aussi bien, de la Bible tout entière, Montaigne parle comme d'un livre qu'il connaît peu et dont il a peur. Il l'ensevelit sous le respect. Il ne veut pas qu'on la traduise, encore moins qu'on la commente

et qu'on la cite; ou si quelques hommes ont le droit de toucher à ces pages sacrées et d'y chercher la vérité religieuse, ce ne sera ni vous ni moi ni Montaigne lui-même; ce seront uniquement et exclusivement les docteurs attitrés, gardiens mystérieux ou plutôt confiscateurs jaloux de la source qui devait jaillir jusqu'à la vie éternelle. A ce compte, qu'est-ce donc que la Révélation, et la lutte de la lumière contre les ténèbres, et le flambeau qui n'est point fait pour être mis sous le boisseau?...

Au surplus, quand Montaigne parle éducation, morale, philosophie, il a sans cesse à la bouche l'antithèse des choses et des mots. Il veut que son écolier fasse sa leçon plutôt que de l'apprendre. Il veut que son philosophe soit un sage plutôt qu'un savant. Bien dire est quelque chose, mais peu de chose, si rien de plus ne s'y joint. De même pour sa religion. C'est la plus extérieure, la plus officielle, la plus superficielle des religions : elle est toute de surface et d'étiquette.

Ce n'est pas seulement l'impuissance des philosophes et de l'esprit humain, ce n'est pas seulement l'autorité de l'égUse où il est né et où il veut mourir, que Montaigne invoque pour soutenir que Dieu est inconnu et impossible à connaître : il appelle en témoignage Dieu lui-même et sa parole; il tient pour incontestable que la Bible est d'accord avec son scepticisme, et à diverses reprises il la cite à cet effet. Assurément il n'est pas le seul qui en use de la sorte.

LA RELIGION DE MONTAIGNE. VSi

S'il a tort, c'est un tort commun à de bien plus grands et plus religieux esprits. Il y aurait donc une injustice manifeste et sans excuse à faire peser sur Montaigne en particulier ce reproche auquel se sont exposés tant de véritables et illustres chrétiens, je veux dire le reproche de dénaturer l'enseignement de la Bible sur ce point. Mais sans tomber dans cette injustice, voici un autre grief qu'on doit adresser personnellement à Montaigne. Il parle de la Bible, il s'arme de ses préceptes, et il ne la connaît pas, il ne s'en soucie pas. Il est le moins biblique des hommes, et surtout des hommes de son temps. On compare souvent Erasme et Montaigne. Quelle différence entre eux cependant!...

La religion, suivant Montaigne, est à ce point simplifiée et facilitée qu'un seul étoiinement me reste, une seule objection : si la religion était si facile et si simple, comment tous les hommes ne seraient-ils point religieux? Quoi? Pour satisfaire Dieu, il ne s'agirait que de croire sans examen ce que nos pères ont cru, de pratiquer sans réflexion ce qu'ils ont pratiqué, et nous pourrions ensuite suivre avec confiance les appels confus de la nature ou les saillies désordonnées de la fantaisie, en nous bornant à les sanctifier par un aveu verbal de notre ignorance et par l'accomplissement de quelques rites extérieurs? La rougeur monte au front, l'amertume vient aux lèvres, quand on pense de quelle hauteur est descendue, pour tomber là, l'idée de la religion....

Êles-vous une âme religieuse, agitée par les souffles qui s'élèvent de toutes parts, qui ébranlent ici une église, là une autre, partout la foi elle-même, et qui nous mettent en demeure de rentrer au dedans de notre conscience, afin de prendre un parti et de savoir un peu ce que nous sommes? Montaigne vous conseillera de n'en rien faire, de ne point accepter cette sommation, de vous refuser à cette enquête.

On voit bien, dans les voyages de Montaigne, de quelle nature et de quelle portée était sa curiosité sur les questions religieuses dont son siècle était si fortement préoccupé. 11 regarde, il interroge, il note tout ce qui touche aux variétés de Tusage et des cérémonies, et aussi tout ce qui montre les Réformés divisés entre eux. La discipline extérieure et Tunité de renseignement, voilà pour lui toute la religion ou du moins tout ce qui Tintéresse dans la religion, et la raison en est facile à comprendre. Le culte était ce qui lui allait le mieux, Tunité des idées était ce qui lui manquait le plus, et par un double mouvement qui lui était naturel, il ofl*rait à Dieu ce qui ne lui coûtait guère, il s'en remettait à Dieu de ce qui lui

aurait trop coûté.

it^ # *

Que faut-il faire pour atteindre le vrai? Quelle méthode est la plus sûre? Quelle somme d'eflbrts devons-nous à cette recherche? Quelle espérance

avons-nous d'y réussir? Quelle conduite tiendronsnous envers les vérités connues? Autant de questions qu'il faut tour à tour distinguer et relier entre elles, car elles se tiennent sans se confondre, et mon premier grief contre Montaigne est précisément qu'il les a prises pêle-mêle et entassées de manière à les étouffer Tune sous l'autre. Voyez plutôt laquelle de ces questions a toujours le pas dans l'ordre de ses raisonnements. N'est-ce pas celle-ci : quelle espérance avez-vous de trouver le vrai? Et sa réponse, vous la connaissez. Il l'a tant répétée qu'il nous en a fatigués; malgré la verve qu'il y met, elle est monotone; môme sous la plume de Montaigne, c'est du rabâchage. « Ne heurtez pas, car personne ne vous ouvrira. Ne cherchez pas, car vous ne trouverez rien. Ne demandez pas, car on ne saurait vous accorder. » J'emploie à dessein les termes mêmes de l'Évangile : on a assez dit, on a trop dit que Montaigne était

chrétien.

Invoquer Jésus-Christ pour récuser Aristote, cela suffît-il pour être chrétien? Nommer Dieu à tout propos pour se dispenser de rien expliquer et de rien comprendre, cela suffit-il pour être déiste?

A quoi se borne en résumé la religion de Montaigne? A si peu de chose qu'on est surpris d'en parler. Personne n'a autant nui à la foi que ces sceptiques agenouillés. Qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, ils ne font que compromettre l'église à laquelle ils rendent

hommage; ils témoignent contre elle en donnant à croire qu'elle peut à la rigueur se contenter de ce qu'ils lui offrent. Rien qu'on puisse appeler amour de Dieu, désir de sainteté, confiance en une vie à venir, charité ou môme moins noblement et moins fortement souci des autres, rien qu'on puisse appeler vigilance active sur soi-même et lutte du meilleur homme contre l'homme mauvais. Une révélation, par qui la lumière ne s'est point accrue, une foi par qui l'incertitude n'est point diminuée, une espérance qui laisse le cœur désolé, une crainte qui le laisse frivole, une charité qui le laisse égoïste, voilà le bilan de la religion de Montaigne. C'est un bilan de banqueroute, et si Jésus-Christ était mort pour qu'il y eût de tels chrétiens, jamais un aussi adorable sacrifice n'aurait abouti à une si cruelle déception.

Mais autant je suis surpris qu'il ait pu venir à l'idée de quelqu'un d'appeler Montaigne chrétien et de le réclamer pour son église, autant je repousse la thèse qui veut faire de Montaigne un hypocrite, et représenter les Essais comme un autre cheval de Troie inventé par un autre Ulysse pour introduire au cœur de la place ennemie une légion de guerriers armés et cachés. Non, la foi de Montaigne n'est pas de la foi. Mais sa bonne foi n'est pas un mensonge. Montaigne a cru sincèrement qu'il suffisait de croire superficiellement. Il a cru que l'Église et Dieu lui-même se contenteraient à bon marché, et qu'en raillant les philosophes dogmatiques, en pratiquant les rites

extérieurs, en étant un galant homme, et en avouant que tout cela ne le menait guère au delà du médiocre, il faisait acte de piété, de soumission, de conscience et d'humilité dans une mesure suffisante, de manière à être en règle et à gagner son procès s'il y avait jugement. A vrai dire, il n'a jamais voulu aller au fond des choses; il ne s'est jamais rendu un compte net et sévère des questions religieuses, il les a traitées comme les autres, avec des aperçus profonds, par coups de sonde qui allaient loin, mais sans creuser aucune mine dans le sol qu'il avait exploré.

Une manière habile de se dispenser d'être chrétien, c'est de se défendre d'être philosophe.

Il y a quelques mois à peine Montaigne était cité avec une égale confiance par deux adversaires, par l'un d'eux, au nombre des athées, et pour prouver que l'athéisme convient aux plus honnêtes gens, par l'autre, au nombre des apologistes chrétiens, et pour prouver que la foi soumise convient aux plus grands esprits. Si c'était là un fait isolé, il ne vaudrait pas la peine d'être relevé. Mais Montaigne l'avait prévu de loin quand il écrivait ceci : « On couche volontiers les dits d'autrui à la faveur des opinions qu'on a préjugées en soi », et comme « à un athéiste », selon lui, « tous écrits tirent à l'athéisme », comme « il infecte de son propre venin la matière innocente », Montaigne prévoyait aussi sans doute et plus volon-

tiers que « cette préoccupation de jugement » pouvait agir en sens contraire et que plus d'un chrétien zélé le réclamerait à grands cris.

... Mais en reprochant à Montaigne ce chaos de ses pensées et Téquilibre instable où il se peint entre le doute et la foi, ne faisons-nous pas sévèrement, injustement, le procès de notre temps tout entier? Certes, en lisant ce qui s'écrit aujourd'hui, et surtout si l'on prête l'oreille à ce qui ne s'écrit point, à ce qui se dit à peine, à ce que les confidences intimes trahissent seulement par échappées, sans que celui dont l'âme s'ouvre sache toujours son propre secret, combien sont nombreux ceux qui oscillent comme Montaigne et ne s'en troublent pas plus que luil

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