XII . PRÉFACE
ainsi se ronger Tune l'autre et se dissoudre peu à peu Tune dans Tautre, de manière que de toutes deux il ne reste rien. C'est un conciliateur meurtrier, qui rapproche les idées, les enlace, les garrotte et les enterre. C'est charmant et effroyable.
Au bout de ce jeu que peut-on voir? Le nihilisme parfait. Peu d'hommes ont eu à ce degré le désir que rien ne soit, une sorte de goût du néant. Rien, certes, de plus vivant que les Essais. Mais par quel sortilège les surfaces en sont-elles si florissantes de vie et le fond en est-il la mort même, la plus froide de toutes les morts, la mort intellectuelle et la mort morale? Mot de Sainte-Beuve, plus profond qu'il ne l'a cru peut-être lui-même * : « Il gazonne la tombe. »^
Raisons de Montaigne pour jouer ce jeu? D'abord un orgueil extrême. Humilier la raison humaine et prendre à la ravaler un plaisir de grand seigneur de l'esprit. Ne vous y trompez point. Là encore la forme abuse sur le fond. Cet homme, « si aimable et si peu digne d'être aimé », est l'aménité même et il se glisse dans votre intimité comme d'un mouvement insensible et tout-puissant par son abandon même et sa nonchalance. Au fond il ne vous aime point. Son mépris pour vous est inouï et sa con-