‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 4 sur 55 · X PREFACE · texte numérisé non relu

X PREFACE

publication de ce volume il en comptera un de plus; il ne faut nullement se le dissimuler.

J'en suis peu marri ; car si le xvn® siècle a trouvé gens pour dire son fait à l'auteur des Essais, voilà bien un peu plus de deux siècles que Ton n'a pour lui que des éloges sans mélange et que cela fait un concert où il est homme de trop de goût pour ne pas trouver quelque fadeur. Qu'un peu d'amertume se glisse enfin dans les hommages qu'on lui rend, il y a du ragoût; et il s'en allait temps que sa gloire fût renouvelée par quelque peu d'opposition. Guillaume Guizot ne lui a pas ménagé ce bon office. D'aucuns trouveront même qu'il a mis un peu d'indiscrétion dans le soin de rafraîchir Montaigne par le combattre.

Guillaume Guizot n'aime-t-il donc point Montaigne? — Il en est entêté, au contraire. Mais il l'aime comme Alceste aime Célimène; il l'aime avec les transports de la passion et la clairvoyance de l'hostilité. 11 subit son charme et il lui en veut de ne pouvoir l'aimer sans réserve et sans combat contre lui-même. Si quelqu'un dit : « Les défauts qu'il a ne frappent point ma vue. » Il répond hautement : « Ils frappent tous la mienne » ; et il montre dans tout le détail à quel point il en est frappé.

Il a tout à fait à son égard des mots de dépit amoureux et même de rancune amoureuse :

PHÉFACE. XI

« Malgré cet étincellement continu d'un esprit prestigieux... Montaigne n'est pas heureux, Montaigne s'ennuie; et fen suis bien aise... » — « Et j'en suis bien aise » ne voilà-t-il pas un vrai mot d'Alceste, et peut-il y avoir, en un quart de ligne, à la fois plus d'amour et plus de ressentiment né de l'amour même? Brillez, éclatez, étincelez, tenez l'Europe sous le charme; soyez le roi de l'esprit et du style et de toutes les grâces ; enchantez le monde, hélas! et moi-même. Rien n'en vaudra : vous ne serez pas heureux; et j'en suis bien aise; c'est bien fait pour vous. Pourquoi n'êtes-vous pas selon mon cœur, encore que vous soyez maître de lui?

Et Guillaume Guizot dit ses raisons que je reconnais qui sont bonnes et nées dans un grand esprit et dans un grand cœur. — Après tout (c'est lui qui parle) ce Montaigne, c'est un pur sceptique. Sachons le dire franchement. Pascal ne l'a point calomnié. Il est l'homme dans l'esprit duquel toute vérité se dissout comme dans un creuset, de même que toute vertu dans l'esprit de La Rochefoucauld. Le procédé est du reste assez analogue. Comme La Rochefoucauld dilue toutes les vertus dans les défauts qui les avoisinent jusqu'à ce qu'elles s'y absorbent et y disparaissent, Montaigne est mer-» veilleux à rapprocher insensiblement une vérité d'une autre vérité qui la contredit et à les laisser

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