Gherbuliez, le Grand Œuvre
joue en sceptique avec les idées et les remet en circulation en les frappant du style moderne ».
Montaigne est si répandu, ses anecdotes ou ses traits de style ont tant circulé que, môme anonyme, on le retrouve partout. Ainsi aujourd'hui 17 mai 18^2, entre une heure et demie et deux heures, j'ouvre deux journaux :
i^ Le Journal officiel du 17 mai 1872, page 3308, et je vois que M. Bertauld, à l'Assemblée nationale, vient de dire à propos des autorisations de s'associer : « L'administration donnait ou refusait sans motifs.... C'était, suivant le mot de Basnage, une question pour l'ami. » Le mot est dans Montaigne.
2° Le JT/Z* siècle, daté du 18 mai 1872. « Ce n'est pas que M. de Noailles ait pour la République un entraînement aveugle et irréfléchi. On connaît le mot charmant d'une amoureuse : « Je l'aimais parce que c'était moi, parce que c'était lui ». Le mot est encore de Montaigne.
Ainsi Montaigne est venu jusqu'à nous, toujours porté par les flots changeants de l'opinion publique, surnageant à travers toutes les vicissitudes, le seul d'entre les écrivains de son temps de qui l'importancç et l'influence aient grandi parmi les renommées d'un siècle nouveau, le seul qui, après avoir charmé le XVII® siècle, ait encore suffi et répondu aux autres instincts dont le xviii® siècle était animé. Avec le
nôtre, une troisième épreuve a commencé pour lui, et s'il fallait en juger seulement d'après la curiosité qui s'attache à ses œuvres et à sa vie, jamais, ce semble, Montaigne n'aurait joui d'un plus grand crédit, jamais il n'aurait été mieux que maintenant en accord avec les sentiments et les désirs qui dominent.
Je cherche hors de Montaigne, et par là je veux dire non seulement hors de ses écrits, mais même hors de son influence et de son école, je cherche, disje, parmi les hommes qui ne lui ressemblent point, ^j/-/des sentiments qui ressemblent aux siens. Ceci a l'air contradictoire sans l'être en rien. Il ne faut pas croire que tout en nous tienne à notre fond et à notre être; souvent, très souvent, à la plus belle place dans notre demeure, il y a un tableau que nous n'aurions pas choisi, mais que notre père avait mis là, une glace dont l'encadrement nous déplaît, mais que voulez-vous? elle est vieille, elle est de Venise, on ne fait plus de ces dorures-là; qui sait combien de temps l'ouvrier a pu mettre à fouiller si minutieusement le bois! Tout le, monde, un jour ou l'autre, cède à la mode et parle ainsi, et en voilà plus qu'il n'en faut pour que le respectueux souvenir de la volonté d'un autre ou la soumission au goût public qu'on ne veut pas prendre la peine de réviser et de discuter, sur des matières qui ont peu d'importance, lions fassent étaler au premier rang ce qui est le moins conforme à notre nature et à notre goût....
J'ai. VU- en 1866 un homme qui aurait dû vivre en
1S66, logé dans une maison Louis XIII el entouré de fauteuils Régence. Ce n'est pas la date de notre extrait de naissance, ce n'est pas notre demeure, ce n'est pas notre mobilier qu'il faut regarder et peindre; nous pourrons être, souvent nous sommes tout à fait étrangers à tout cela; inlus et in cute^ c'est là seulement qu'on nous trouve, et même je dirai que bien souvent nos paroles, nos actions elles-mêmes ne sont que des témoignages inexacts de ce que nous sommes.
Je cherche un autre homme que je puisse nommer pour faire bien mesurer la portée exacte de mes griefs contre Montaigne et le degré d'estime où je crois juste de l'arrêter; et pendant que je cherche ainsi, il est un nom qui m'est venu à l'esprit, que j'ai écarté comme trop peu accoutumé à être rapproché de celui de Montaigne, mais qui revient malgré moi et m'assiège : le dirai-je enfin? C'est Chateaubriand. Des contrastes qui sont entre eux, je n'en parle pas : ils sont si nombreux et si saillants qu'il y aurait de la puérilité à en noter un seul ...
Montaigne ne ressemble pas à Chateaubriand. Mais s'il s'agissait de définir par un exemple le genre et le degré d'influence que les Essais de Montaigne ont eu au XVII' siècle, le seul exemple que je pourrais citer, assurément, c'est le Génie du christianisme. Les Essais de Montaigne sont le Génie du paganisme tel que pouvait le comporter le xvi° siècle finissant, découragé et dégoûté de ses hautes entreprises.
Montaigne a deux sortes de gloire : aux yeux des uns, il est le plus naturel, le plus pratique, le plus simple des sages, et voilà de quoi plaire au grand nombre; aux yeux des autres, il est le plus avisé, le plus fin, le plus raffiné des libres penseurs, et voici de quoi plaire aux délicats. C'est un philosophe sur qui le bonhomme Chrysale s'entendrait avec Saînt- Evremond. Il faut arriver à expliquer cela. Aujourd'hui encore c'est la même chose. Quel autre que Montaigne Gavarni aurait-il mis, entre un bonnet grec et une pipe, aux mains de cette petite bourgeoise qui va faire visite à son mari dans la prison de Clichy? Et en môme temps c'est l'idole de Sainte-Beuve, de Scherer....
Si l'on vous disait d'un homme, sans le nommer : il a traversé Tétude, la magistrature, la cour, la guerre, l'administration, mais nulle part il ne s'est arrêté ni engagé à fond ; il s'est promené à travers les livres, il a flâné parmi les affaires, il n'a fait qu'effleurer l'expérience et la réflexion; lors même qu'il est rentré dans la vie privée, il n'y a point pris plaisir, il n'y a point pris racine; il a jugé à première vue que les devoirs et les intérêts domestiques étaient encore un cercle trop large pour ce que j'appelle sa paresse, une charge trop lourde pour ce qu'il appelle son indépendance ; il s'est isolé de sa famille après s'être isolé du monde; comme mari, comme père, il a cru faire assez en laissant sa femme gronder à l'aise et sa
fille s'élever au hasard pendant qu'il s'enferme et qu'il rêve dans une tourelle réservée de son petit château. Voilà donc son loisir assuré : qu'on ne lui demande aucun eflbrt ni pour ses contemporains, ni pour ses concitoyens, ni pour sa propre maison; jamais, depuis que l'Évangile avait embrassé et consacré d'un seul mot, sous le nom de « notre prochain », tout cç qui n'est pas nous-mêmes, jamais homme n'avait poussé si loin le soin et le talent de tenir son prochain à distance et de s'en défendre. Et que pourra-t-il faire d'une vie ainsi comprise? Il la passera à observer et à décrire cet être unique qu'il a si adroitement détaché de tous et de toutes choses, ce moi à qui il a réduit son univers, que par moments il maltraite en paroles, mais dont il est évidemment trop jaloux pour qu'on admette qu'il n'en soit pas amoureux. Encore si cette étude sans fin sur un sujet si borné, si cette contemplation assidue de soi-même le menait à cette connaissance profonde de sa propre âme qui éclate dans les Confessions d'un saint Augustin ! Mais non, frappé à première vue des contrariétés et des complexités de sa nature, il s'en tient là et s'y attarde à plaisir; il aime à se poser en sphinx dont l'Œdipe ne viendra jamais, et concluant sans délai de lui-môme à nous tous, il nous représente l'homme et le monde où nous sommes et l'autre monde où nous aspirons comme une énigme qui n'a point de mot, comme un rébus imaginé pour le 1" avril et fait pour n'être pas deviné.
Eh bien, je le demande, est-il croyable que cet homme ait toujours passé, presque sans conteste,
pour un type excellent du sage, cl qu'il voie se succéder les générations changeantes des hommes sans que son influence décroisse, sans que son nom cesse d'être invoqué? Je ne sais si cela est croyable, mais cela est. Montaigne est un des enfants gâtés de Topinion. Il s'y est si bien pris, ce libre et souple génie, il a essayé pêle-mêle tant de façons diverses de s'insinuer dans les âmes, et sa diplomatie ou sa coquetterie — comme on voudra l'appeler — a quelque chose de si vif et de si naturel que pour parler de lui, les raisons sont un luxe et les méthodes une gêne. Il s'agit de Montaigne? Sans considérants, sans programme, cela suffit depuis longtemps. Depuis trois siècles en effet Montaigne n'a rien perdu de son don de plaire, tout. en prétendant qu'il ne s'en soucie pas. Il y a, dans notre littérature, des écrivains qui ont plus d'autorité, mais je n'y connais pas de plus grand séducteur. Il est chez nous, comme Horace à Rome, l'homme à qui ses écrits ont fait le plus d'intimes amis. Il jouit surtout d'un rare privilège : il excelle à s'emparer des esprits qui ressemblent le moins au sien ; il a une chapelle dans bien des temples qui ne sont pas à lui. Quand nous voyons Bayle feuilleter Montaigne dès sa jeunesse, et ne quitter les fouilles profondes de son grand dictionnaire que pour revenir constamment aux Essais, comme un mineur à son cordial, quoi de plus simple? Bayle, c'est un autre Montaigne, doublé et surchargé d'un érudit. Que Saint-Evremond l'emporte dans son exil d'Angleterre et se console avec lui d'avoir perdu Ninon de Lenclos, cela va de soi : Saînt-Evremond, c'est un Montaigne
encore, un peu maigri et raffiné par la vie de salons: Quel cortège ne pourrions-nous pas faire défiler ainsi! Un jour ce serait Mme de Sévigné nous criant gaîment qu'elle voudrait avoir Montaigne pour voisin ; un peu plus loin, ce serait Molière allant avec La Fontaine se retremper souvent à cette source débordante de naturel, de fantaisie, d'aventureuse raison, quand ils sentent que le beau monde et le bon sens de leur temps commencent à devenir oppressifs; et puis ce sera Mme du Deffand qui l'exceptera seul de ses colères contre les philosophes et le recommandera à Voltaire en haine de l'Encyclopédie, tandis que Voltaire le recommande à d'autres en haine de l'Église. Tout cela pourtant n'a pas de quoi nous étonner. Si entre le nom de Montaigne et ceux que je viens de rappeler il y a plus ou moins de distance, il ny » entre eux aucun abîme; on passe de l'un à l'autre comme de plain-pied. Mais que Montaigne exerce son ascendant sur Pascal, voilà décidément une conquête qu'il a faite en dehors de ses frontières naturelles. Jamais deux hommes furent-ils plus difiérents? Que va faire cet âpre chrétien, si dur envers lui-même et envers notre commune nature, en la compagnie de cet homme doux et facile qui aurait inventé l'indulgence pour les faiblesses d'autrui, quand même il n'aurait pas eu dessein de se pardonner les siennes? Ce géomètre à l'esprit de feu, ce logicien si pressé d'aller au but et au fond des choses, et qui sacrifiera tout au besoin de se fixer une fois pour toutes, que va-t-il faire en la compagnie de ce flâneur dont le plus grand plaisir est d'allonger le chemin et de s'y
perdre? Engagés dans le même labyrinthe, au fond duquel habite le secret de la vie humaine, comment pourront-ils faire roule ensemble, Pascal passionnément voué à tuer le monstre, et Montaigne qui aime par-dessus tout à rompre le fil? Même à ne considérer que leurs manières d'écrire, quel contraste! Celui-ci pousse la sobriété et la sévérité jusqu'à ne vouloir point qu'on dise : « l'inquiétude de son génie », deux mots que, malgré sa défense, on alliera toujours pour les lui appliquer. Mais, à son gré, c'est trop de deux mots hardis. L'autre n'est pas homme à compter ceux qui lui viennent, ni à en retenir un seul; il est, dans sa prose, notre plus riche et plus florissant poète; il jette à pleines mains les images, il ne craint point les grandes hardiesses et ne méprise point les petites, il éclate et il étincelle à tout propos.
Et cependant, malgré tant de différences profondes, Montaigne a eu sur Pascal une influence qu'on ne saurait exagérer ; la Bible est le seul livre qui ait agi sur Pascal plus que les Essais. En y regardant de près, on verra comment cette étrange alliance tourne à les réfuter l'un et l'autre ; on les verra s'entre-détruire au lieu de s'entr'aider, car je ne sais aucune objection plus forte contre le système de Pascal que les emprunts faits par lui au scepticisme de Montaigne, ni contre le scepticisme de Montaigne aucune plus forte objection que les facilités par lui prêtées au système de Pascal. Sans doute il ne serait pas difficile d'expliquer pourquoi Montaigne a trouvé à la fois en Pascal un disciple et un adversaire ; mais c'est néanmoins un de ces faits qui ne cessent pas d'être singuliers en
cessant d'être obscurs et qui étonnent encore après qu'on les a compris.
Veut-on un autre exemple de cette influence étendue et diverse de Montaigne? En voici un qui est d'hier. Je parcourais un livre récent, un livre dont Fauteur n'est assurément point sujet comme Montaigne à la crainte d'affirmer avec un ton trop tranchant ni à la crainte d'innover d'une main trop téméraire, un livre en somme que j'avais ouvert afin d'échapper à Montaigne, je veux dire le Recueil de lettres que Louis Blanc adresse de Londres au journal le Temps, J'y retrouve encore Montaigne cité avec prédilection. Qu'il s'agisse d'une querelle théologique ou d'une loi pénale, des juges ou des soldats, des vertus d'une reine ou des incertitudes de notre volonté, Montaigne intervient et dit son mot. Évidemment, les écrits du vieux moraliste sont à demeure sur la table du publiciste d'aujourd'hui, entre un volume de statistique et un numéro du Times, Comme on ne peut pas croire que ce soient les mêmes raisons qui aient attaché à Montaigne Pascal, comme La Fontaine et Louis Blanc, comme Saint-Evremond, voici la question qui veut #^ être expliquée : quelle prise extraordinaire Montaigne a-t-il donc sur tant d'hommes qui ne se ressemblent
, /. / 7 point entre eux et dont plusieurs ne lui ressemblent point à lui-même? Ou bien il faut que Montaigne soit un des esprits les plus saisissants qui aient passé icibas, ou qu'il soit un des plus insaisissables. Mais un scrupule me vient : il est une troisième hypothèse, qui est la vraie : c'est que Montaigne est tout ensemble
. : le plus insaisissable et le plus saisissant des hommes,
d'une force presque invincible et de la plus accommodante humeur. Ce qui nous attire et nous arrête en lui, c'est le style, tandis que sa pensée ondoie et flotte à tous vents. Il a toutes nos opinions, quelles qu'elles soient, et il nous enseigne pour les rendre des mots que nous n'aurions jamais trouvés. En politique, en morale, en philosophie religieuse, dans ses vues sur le monde qui nous enveloppe ou sur le monde intérieur, il a peu inventé, peu osé, dans ses emprunts il a rarement bien choisi, ses audaces sont plutôt le jeu d'une fantaisie maligne que la démarche sérieuse d'une forte raison, il prend plaisir à détruire toute certitude, après quoi les dégâts qu'il a faits lui semblent dangereux, et quand il vient de casser les vitres, il se plaint des courants d'air. Au fond, Montaigne est un amateur, un dilettante; mais par la forme, c'est un maître et un homme de génie, et nul exemple n'est plus propre que le sien à prouver que le don d'écrire peut être, comme Pascal le dit de l'éloquence, une puissance trompeuse, et qu'il nous faut veiller sévèrement à maintenir notre esprit assez libre et assez sûr de lui pour qu'il sache refuser sa conscience à qui ravit son admiration. Tous les écrivains qui font des miracles ne sont pas des Moïses; il y en a qui ne sont que des magiciens de Pharaon,
Souvent, depuis que je m'occupe de Montaigne, je me suis demandé : « que dirait-il aujourd'hui?» Sans voir en lui, comme Sainte-Beuve, le Français le plus sage qui ait jamais existé, il faut convenir que c'était
r un esprit singulièrement libre, ouvert, équitable et prudent, et peut-être, de tous nos grands hommes d'autrefois, celui que nous aurions le plus de profit à évoquer et à consulter : car quel autre nommerezvous qui serait plus prompt à se mettre au courant, plus habile à nous faire passer notre examen de conscience, et à nous en déduire les leçons? Il en est plus d'une sans doute par qui il devrait se sentir atteint tout le premier : comment croire par exemple que Montaigne se plaignît encore de ne point voir les écrivains assez repliés sur eux-mêmes? Ils se sont tant confessés qu'il leur conseillerait peut-être de se remettre à professer davantage, et de ne plus s'imaginer que l'humanité lisante ait des loisirs pour sonder les intimités de n'importe qui.
Ce qui frappe d'abord, quand on commence à étudier Montaigne, c'est qu'il est très près de nous, plus près de nous que beaucoup d'écrivains d'une date plus récente et d'une langue plus semblable à la nôtre. A travers trois siècles qui nous séparent, nous n'avons pas même à faire un effort pour que nous remontions jusqu'à lui ; il semble plutôt qu'il vient de lui-même à nous, et qu'il entre dans nos affaires, dans nos préoccupations, jusque dans nos manies, comme s'il entrait chez lui. Et si celte illusion est si forte, ce n'est pas seulement parce qu'il est d'humeur facile et familière, ou parce qu'il a une manière de parler toute vivante et qui n'a vieilli que pour étonner davantage par sa fraîcheur. Mme de Sévigné a ce njême don de
style et ce même charme d'humeur, et cependant elle est bien moins que Montaigne notre voisine; c'est elle qui nous emmène dans un monde différent du nôtre, c'est chez elle et chez ses amis qu'elle nous fait vivre et qu'elle nous apprend à nous plaire, tantôt à la cour de son roi, tantôt à cette autre cour où règne sa fille. Elle reste dans ses écrits aussi vivante que Montaigne dans les siens, mais à la condition que nous la laissions dans le passé tel qu'elle Ta connu et dépeint; il ne faut rien déranger autour d'elle ou sa physionomie va s'altérer....
Aujourd'hui donc, en France, regardant autour de nous et restant en nous-mêmes, demandons-nous à quoi peut nous servir Montaigne, si ce sont ses exemples qu'il faut suivre et ses leçons qu'il faut écouter; mettons ses lumières en face des questions qui nous occupent, mettons sa sagesse aux prises avec les difficultés qui nous pressent.
Mais on m'arrêtera tout de suite; Montaigne, dit-on, se refuse à cette épreuve; il vous a avertis, il s'est prémuni dès la première page; il n'a voulu rien vous apprendre ni rien vous conseiller; c'est seulement son portrait qu'il vous a offert, et il ne vous l'a pas proposé pour modèle; regardez-le donc et ne l'imitez pas, et si quelques-uns l'ont imité plus que vous ne voudriez, ne prétendez pas l'en rendre lui-même responsable : à qui ne voulait être le maître de personne, il est injuste de reprocher les disciples qu'il a eus malgré lui.
Après avoir longtemps joui avec Montaigne de cette intimité qui nous plaît et qui nous flatte, un scrupule commence à naître, un soupçon s'élève et trouble ce plaisir délicat, une question importune se pose et s'impose à notre esprit : s'il vivait aujourd'hui, ce Montaigne qui nous semble un des nôtres, que dirait-il et que ferait-il? Sa sagesse aurait-elle de quoi nous satisfaire? Ses conseils iraient-ils à nous rendre meilleurs? Ses exemples seraient-ils de ceux qu'on est fier ou même simplement content de suivre? Évidemment il est près de nous; mais ne sont-ce pas ses défauts qui s'accordent avec les nôtres?...
Mais tout d'abord il faut se demander si c'est là un procédé légitime de critique littéraire ou morale. Montaigne ne serait-il pas en droit de nous dire : vous qui prétendez deviner ce que je penserais, ce que je ferais, à quoi je serais bon aujourd'hui, qu'en savezvous? A première vue, l'objection est irréfutable; mais, si l'on y réfléchit, elle est nulle. De quoi s'agit-il en eflet? De juger un moraliste, c'est-à-dire un homme qui a conçu et exprimé certaines idées sur la vie humaine, et de juger aussi l'homme en lui, c'est-à-dire de voir jusqu'à quel point il s'est conformé personnellement à ses idées générales ou s'est laissé aller à les trahir. D'une manière ou d'une autre, en conscience ou à votre insu, vous ferez donc subir à ces idées un triage, une analyse par laquelle vous chercherez à en saisir le principe, et ce principe, vous l'apprécierez
d'après quelque autre vérité encore plus vaste et plus évidente....
Traduisons donc, dans notre langue d'aujourd'hui, ses principales maximes : elles en seront, à coup sûr, moins brillantes, mais nous les connaîtrons mieux, nous verrons mieux ce qu'elles valent et où elles mènent, et quand nous reviendrons ensuite à les lire telles qu'il les écrivait lui-même, nous ne ferons qu'admirer davantage la magie du talent qui nous avait trompés. Car il nous trompait, ce talent merveilleux; ce sage n'est pas un sage, ce n'est qu'un <' "^A endormeur, et si nous nous laissons aller à lui, il n'est '^-/. "^ 'pas une seule de nos affaires qui ne soit menacée, il n'est pas un seul de nos devoirs auquel nous puissions répondre et suffire.
Qu'on ne dise pas que cette influence de Montaigne est aujourd'hui trop lointaine et trop vague pour être redoutée, et que nous avons désormais affaire à de bien autres ennemis. Nous n'avons pas aujourd'hui en France de pires ennemis que les endormeurs, et Montaigne est le plus illustre de tous. Son esprit a pénétré très avant dans les nôtres; à chaque instant, sans vous occuper de lui, vous le rencontrerez à l'improviste, vous vous étonnerez des lieux où il vous apparaît et s'impose à vous. Pourquoi cet honnête homme obscur, mort à soixante-huit ans, plein de confiance dans la bonté de Dieu, après avoir aimé et cherché à faire le bien, a-t-il tenu à dire dans son épitaphe qu'il avait mené une vie douce et heureuse en
suivant autant qu'il put la morale et les leçons des Essais de Montaigne et des fablgs de La Fontaine?...
Pesez d'une main la valeur réelle de Montaigne et de l'autre son autorité : vous trouverez, j'en suis convaincu, entre son autorité et sa valeur réelle, un écart manifeste et une disproportion singulière, presque inexplicable
Si Montaigne, en dispersant ses pensées, a voulu pénétrer plus aisément dans Tesprit de ses lecteurs et s'assurer sur eux un plus facile empire, il a calculé juste, car rien ne Ta mieux servi. Non seulement nous avons moins de peine à retenir une maxime, une remarque, une page isolée que l'ensemble d'un système étendu, mais encore, à part la mémoire, le jugement même est moins strict et moins exigeant. Quand vous rencontrez dans Montaigne une 'opinion qui vous semble faible ou exagérée, un exemple comme il en est mille de mollesse ou de légèreté, un raisonnement puéril, un paradoxe impertinent, une boutade dont le style seul fait le prix, le premier mouvement est de se dire qu'il a bien autrement parlé à un autre moment. Si même on ne se rappelle pas l'autre passage, spontanément on le suppose. Il nous a donné tant d'exemples de ces revanches qu'il prend contre lui-même ! Nous ne cessons d'y compter et de lui en tenir compte. L'incohérence et les inconsé-
quences de son esprit lui ont valu une sorte de crédit illimité; nous ne pensons jamais avoir son dernier mot et le droit de dire qu'il s'est trompé. Comment juger quelqu'un qui se déjuge d'une page à l'autre? Eh bien! c'est sur cela même qu'il faut tout d'abord
le juger.
Juger Montaigne! Je parle de juger Montaigne, comme si une telle entreprise allait de soi et ne souffrait aucune difficulté. Elle est pourtant bien difficile, et pour plusieurs causes, d'abord parce que Montaigne est l'homme qui a le mieux justifié sa propre définition de l'homme, et qu'il est l'être le plus ondoyant et le plus divers, par sa propre nature, par les contrecoups de son temps, par la somme de toutes ses réflexions. Mais là n'est pas la plus grande diffiiculté que je redoute : elle est plutôt en nous-mêmes et dans nos habitudes d'esprit.
Un esprit critique autrefois était un esprit enclin à tout juger, à trouver des défauts aux plus belles œuvres, des objections aux plus sages projets et à les dire tout haut : c'était quelqu'un qui avait un avis. Nous avons changé tout cela. L'esprit critique aujourd'hui est, par définition, voué à ne juger jamais : son affaire est de dire comment sont les choses, et non comment elles devraient être; il comprend tout, il excuse tout, il est la complaisance et la charité mêmes; il en veut seulement aux gens qui n'ainient pas leurs ennemis. Un esprit critique autrefois était le contraire d'un esprit qui pardonne; un esprit critique aujourd'hui est le contraire d'un esprit
qui affirme. De Tun à l'autre de ces deux sens il y a loin. Juger sans connaître a été pendant bien longtemps le tort des hommes; maintenant, si nous en sommes corrigés et pour en faire pénitence, n'y a-t-il point d'autre parti à prendre que celui de connaître sans juger?
Mme de Staël signalait déjà de son temps cette tendance comme le danger du siècle qui commençait, et certes Mme de Staël n'était ni rétrograde, ni pessimiste, mais à travers toutes ses espérances et toutes ses sympathies pour l'âge nouveau, elle conservait le don et se réservait le droit d'y voir clair et de lui parler franc. « Le xvm* siècle, disait-elle, énonçait les principes d'une manière trop absolue; peut-être le xix° siècle commentera-t-il les faits avec trop de soumission; l'un croyait aune nature des choses, l'autre ne croira qu'à des circonstances. »
Montaigne, je le crains, n'eût pas été du même avis que Mme de Staël, Si nous ne nous restreignons pas à dire quelles ont été autour de lui les circonstances et comment elles ont dû le façonner, si nous prenons sur nous d'ajouter qu'il aurait mieux fait d'agir autrement en telle ou telle occasion, il faut nous résigner d'avance à subir quelques-uns de ses traits les plus acérés ; il nous accusera de ne savoir pas nous mettre à sa place, de vouloir lui appliquer notre propre mesure et le régenter, comme si nous valions mieux que lui! « Il semble à chacun, nous dira-t-il assez rudement, que la maîtresse forme de l'humaine nature est en lui ; selon elle il faut régler toutes les autres; quelle bestiale stupidité! » Vous
voyez qu'il est en colère; et il reprendra : « OTânerie dangereuse et insupportable! »
Que faire? A tout risque, quand nous rencontrerons, dans la vie comme dans les idées de Montaigne, des questions qui se soulèveront d'elles-mêmes devant nous, il faudra bien les discuter. J'en prends tout de suite un exemple. Un savant et habile écrivain, M. Grûn, a publié tout un volume sur la vie publique de Montaigne. Mais Montaigne a-t-il eu vraiment une vie publique? A-t-il pris aux affaires de son temps toute la part qui lui revenait? Son temps était troublé, terrible, cruel jusque dans la paix, comme dit Tacite; eh bien! parce que les bons citoyens étaient alors plus rares et plus nécessaires, en serons-nous donc plus prompts à donner quittance à Montaigne de ses devoirs de citoyen? N'a-t-il pas au contraire trop complaisamment profité de la tempête pour fuir la mer, et nous laisserons-nous persuader sans peine que son honnêteté, son humanité, son désintéressement seuls l'aient attaché au rivage?...
Est-ce à dire d'autre part que la naissance, la fortune, les dons de l'intelligence condamnent forcément ceux qui les ont reçus en partage à un genre de vie où ils ne se plairaient pas, et que tout gentilhomme, tout bourgeois aisé, tout homme d'esprit qui ne veut point mettre la main aux affaires publiques soit un traître? Je ne dis point cela, mais je nie qu'il soit un sage. Je nie qu'il y ait de la vertu à s'abstenir d'un devoir, et j'affirme que c'est un devoir de faire pour le bien de la société où nous avons rang tout ce qui est en notre pouvoir.
Prenons Montaigne comme il aime à prendre luimême les hommes et les choses dont il parle, comme il nous engage constamment à les prendre, je veux dire en gros et selon leur première figure, par un large à-peu-près qui les laisse subsister devant notre esprit avec tous leurs éléments confus, dans leur chaos naturel et vivant; prenons, dis-je, Montaigne ainsi, d'après son exemple et son conseil : que penserons-nous de lui après cette épreuve? Sans doute nous pourrons ensuite et peut-être nous devrons essayer encore sur lui ces examens d'une autre sorte, ces analyses méthodiques, ces jugements raisonnes et résumés dont il a, pendant toute sa vie, si habilement contesté la valeur; mais encore un coup et avant tout, prenons-le comme il veut être pris, jugeons-le comme il veut que tout soit jugé; il lui faut d'abord subir les lois qu'il a faites et qu'il nous
apprend.
Mais que vais-je faire? Vouloir mettre Montaigne au pied du mur, c'est prouver par avance qu'on ne le comprend pas. Cet esprit subtil et fuyant se dérobera à ma recherche et à mon effort. 11 a pris ses précautions contre les questions dont je voudrais le presser. Je ne saurais lui en adresser une seule qui ne soit déjà déjouée par le nombre et la variété des réponses. 11 me prodiguera les aveux, il ira au-devant de mes reproches, il me suggérera contre lui-même des difficultés auxquelles je n'aurais
peul-ôlre pas pensé, et sans autre plaidoirie il aura gagné Tauditoireet le jury, il sera sûr de son acquittement et des applaudissements, et j'en serai pour mes frais de réquisitoire. Montaigne n'est pas réfutable comme Descartes ou Spinoza : comment réfuter celui qui n'a pas prétendu prouver? Causez avec Montaigne : c'est un homme du monde et un homme d'esprit, et de son entretien il vous restera toujours quelque chose, plus et beaucoup plus que vous .ne croyez. Mais voici mon premier scrupule, et j'ai bien peur qu'il n'emporte tout. Sommes-nous ici-bas pour causer? Évidemment tout le livre de Montaigne est ruiné, sa manière de vivre n'est pas louable, son état d'àme n'est pas sain, son jugement n'est pas éclairé, pour peu qu'on admette qu'il y a un but de la vie humaine, un but quelconque, et que nous ne sommes pas, tous tant que nous sommes, des accidents inutiles et des forces qui peuvent rester inertes sans nuire à rien* Ce qui m'irrite le plus, c'est que ces doctrines-là se donnent pour le résultat et le résumé de l'expérience humaine, de la plus universelle et plus positive sagesse à laquelle nous puissions atteindre. Et de quel droit, je vous prie, se pavanent-elles ainsi? Elles sont au contraire la sagesse très capricieuse et très courte de l'individu, et le résultat de son expérience légère. Ce qui rend les hommes pessimistes, 99 fois sur 100, ce sont les déboires de l'égoïsme et de l'orgueil. Qui veut vivre simplement en homme, qui se résigne à n'être rien de plus, mais se résout à n'être rien de moins, celui-là n'a point à craindre le découragement ni le dégoût.
Quiconque, veut parler de Montaigne doit commencer, continuer et finir en disant qu'il est charmant. Écoutez ses contemporains, consultez ses lecteurs d'autrefois ou d'aujourd'hui, ouvrez ses Essais à votre tour : tous les témoignages s'accordent, chaque expérience nouvelle les confirme, il faut reconnaître en Montaigne un don incomparable de plaire, et de plaire à ce point qu'on peut devenir clairvoyant, sévère même pour ses défauts, sans échapper encore à son attrait. Ses moyens de séduire sont si variés qu'il est presque sûr de ne laisser échapper personne; on se sent à chaque instant tenté de lui pardonner ce qu'on lui reproche; il a une manière à lui de porter ses défauts itiêmes et de les tourner en grâces inattendues, comme cette dame dont parle Bussy qui fut la première à s'embellir d'un menton pointu. Comme il nous accoutume à chacun de ses torts avant de nous laisser penser à le juger î Comme nous nous avisons tard qu'il serait peut-être utile de les mettre ensemble et d'en faire la somme 1 Et si vous vous voyez sur le point de le blâmer nettetement, quelle crainte singulière Vous saisit! Blâmer Montaigne, n'est-ce pas de quoi donner à croire que quelques-unes des fibres humaines sont en vous tout à fait engourdies? Vous auriez beau être contents de vous-mêmes : quand vous serez pour la première fois mécontents de Montaigne, vous douterez d'abord cruellement de votre bon sens et de votre bon goût* C'est avec les gens aimables que les procès sont les
plus dangereux, et évidemment Montaigne était et reste dans son livre un des hommes les plus aimables qui aient jamais vécu.
Mais, à force de plaire, Montaigne a fait bien davantage : il a agi, lui qui ne s'en souciait guère; il a été puissant, lui qui redoutait et fuyait tout pouvoir comme une charge gênante, et, du fond de son manoir gascon, ce gentilhomme oisif a contribué au moins autant qu aucun autre à donner aux esprits en France quelques-unes des impulsions les plus décisives dont ils se soient ressentis depuis trois cents ans. C'est même une des parties les plus originales de la gloire de Montaigne que ce contraste entre son dessein et l'influence qui lui est échue. Que Descartes ou Voltaire aient souverainement propagé autour d'eux et après eux, l'un la discipline hardie qu'il avait imposée à sa raison, l'autre l'agitation universelle de son âme ardente et mobile, quoi de plus simple? Nous voyons au premier coup d'œil qu'ils ont voulu ce qu'ils ont fait et qu'ils avaient le parti pris comme le don de mettre les autres au ton de leur propre génie. Avec Montaigne il en va bien différemment. Il a séduit tout le monde en ne voulant que se plaire à lui-même; jamais il n'a souhaité que personne lui ressemblât. Il ne s'est proposé que de vivre à sa guise et de se survivre dans son portrait signé de lui, et c'est de ce dessein tout personnel, où il entendait se restreindre, qu'il est sorti malgré lui pour répandre au loin son exemple et ses idées et pour devenir un des maîtres de l'esprit français. Il l'est devenu, en effet, et il n'en faut pas davantage
pour qu'on soit en droit de tenir tête à sa magie et de discuter avec lui.
Cela rend l'étude de Montaigne à la fois très importante et très délicate. On ne saurait sans injustice lui demander compte de tout ce qu'il a fait, on ne saurait sans complaisance s'en tenir à ce qu'il a voulu. II faut sentir son charme pour comprendre son rôle, et pour le juger il faut s'en affranchir. Il faut laisser à ses idées leur indécision et montrer comment elles n'en ont été que plus efficaces, et dans quel sens. Il ne faut pas confondre Montaigne avec ses disciples, mais il faut expliquer en quoi ils lui appartiennent, et comment il a favorisé ce qu'il redoutait le plus, les nouveautés et les ^évolutions. Pourquoi ne pas dire le mot? C'est un procès de tendances qu'il faut intenter à Montaigne.
J'avouerai sans précautions mon dessein. J'admire beaucoup Montaigne, mais je suis persuadé qu'à tout prendre on se fait de lui une trop haute et trop belle idée. Sans doute c'est un travail ingrat et toujours suspect que celui de discuter une gloire établie. On a l'air de se croire seul sagace et seul indépendant, de prendre un plaisir malsain à rabaisser ce qui ravit tout le monde, de chercher à tout prix la nouveauté; et comment ne s'attendrait-on pas à être accusé par les autres de présomption, de dénigrement ou de paradoxe quand on a commencé par s'en accuser soimême et par résister au mouvement de son propre esprit comme à une tentation qui allait le mener à
mal? Si j'ai besoin d'une excuse auprès de ceux à qui Montaigne est cher, voici la seule qui me paraisse propre à les désarmer. C'est peu à peu et presque à mon insu que j'en suis venu à penser de lui ce que j'en pense aujourd'hui, c'est à mon corps défendant que je m'y suis arrêté, et en me rappelant raa première lecture des Essais, je m'étonne encore qu'un tel enchantement puisse se dissiper, ne fût-ce qu'à demi.
Montaigne est, vers les années de la rhétorique, une lecture de vacances, et quand on l'aborde alors pour la première fois, il semble qu'on sort enfin de l'école et qu'on entre dans le monde avec lui. Voilà donc les Essais entre les mains du jeune homme tout impatient de ne plus recevoir de leçons et d'apprendre autrement qu'au collège. Comment ne croirait-il pas que Montaigne est justement le maître qui lui convient, puisqu'il est évident que ce n'est pas un maître? C'est un vieillard sans doute (il a commencé de très bonne heure à le dire), mais un vieillard qui regrette avec tant de passion sa jeunesse, et qui parle de son expérience, de son désenchantement, de ses plus amères pensées, avec tant d'entrain et de grâce, que son lecteur novice se sent tout de suite à l'aise. La vieillesse de Montaigne ressemble à la vertu d'Elmire : elle n'est point diablesse, il s'en faut de beaucoup; elle admet la camaraderie, comme Elmire laisse dire les amoureux. Mais vraiment je fais tort à Elmire : Montaigne est bien plus provocant, bien moins mesuré, bien moins sûr de lui et de ses points d'arrêt. Elmire ne badine que parce qu'elle est certaine de ne
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point glisser; Montaigne essaie toutes lés pentes et aime à jouer avec le danger.
Eh! oui, sa figure vraie, telle qu'elle ressort à mes yeux des faits regardés en face et des textes étudiés de près, ne ressemble pas de tout point à ses portraits les plus célèbres, quoique quelques-uns soient d'un art achevé; elle ressemble encore moins à cette image courante et flottante qui répond au nom de Montaigne dans Tesprit de ceux qui n'ont point lu les Essais; et surtout elle ne ressemble pas du tout au Montaigne canonisé et adoré par la petite église de ses dévots particuliers, qui sont très fiers d'avoir été dressés par lui à ne jurer par la parole d'aucun maître, mais très naïvement entraînés à jurer toujours par la sienne, et à trouver mauvais qu'on ne les
imite pas.
Que Montaigne, comme écrivain, soit profondément original, j'ai hâte de le dire. Que son caractère, avec tous ces mélanges de dons contradictoires et dans rexacle nuance où il doit ôtre peint, soit très original aussi, cela ne fait pas Tombre d'un doute. Que son rôle et son influence soient encore une originalité de plus, et qui peut à peine être exngérée, je ne me suis pas fait faute de le montrer. Voilà Irois points que je tiens pour acquis. Mais ceci, qu'en dites-vous? Ceci ne vaut il pas la peine d'être discuté? A quel point les idées de Montaigne sont-elles originales? A-t-il invenlé ou emprunté? A-t-il ajouté ou répandu? A-t-il innové ou suivi? Est-il original autre* ment que par le style, l'humeur et le succès? Au
fond, combien de pensées de Montaigne qui soient à
lui?
En quoi consiste Toriginalité de Montaigne, c'est ce qu'on sent plus aisément qu'on ne l'exprime, et cependant il faut l'exprimer. Je sais bien qu'en pareille matière il y a un moyen commode de se tirer d'embarras : à bout de définitions, la critique se rejette sur le « je ne sais quoi » ; à bout de couleurs et de nuances, celui qui veut faire un portrait parle de la vie et de ses aspects multiples et de ses mystères insaisissables. La tentation est forte quand il s'agit de Montaigne. Le « je ne sais quoi » et la vie abondent en lui. L'image qu'il a laissée dans tous les esprits justifie par avance, tant elle est à la fois confuse et colorée, celui qui emploierait ces mots pour le con-gédier. Mais à quoi bon, si c'est pour s'en tenir là, écrire un volume sur Montaigne?...
Montaigne, un original qui s'enferme pour rédiger Tavis de tout le monde.
Le lieu commun est la fausse monnaie des vérités universelles.
Est-ce que Montaigne plane au-dessus de ses propres opinions? Ou s'en va-t-il seulement visiter le nid des autres et y faire ses œufs? Est-ce un aigle? Est-ce un coucou ?
Comment Montaigne, ses écrits, ses exemples, ontils pu devenir chers aux esprits libéraux et même leur rendre service? Par cela seul qu'il y a en Montaigne une très vivante et indiscutable personnalité. Il a beau la méconnaître, la railler même, la traiter d'illusion : elle survit à cette ignorance de soi où elle semble s'abîmer, elle déborde, elle éclate de partout. Sous la devise du yvwôt ceauTov, c'est un moi qui s'ignore; mais sous la devise du que sais-je? c'est un moi qui se prouve en marchant. L'égoïsme de Montaigne a contre-balancé son scepticisme.
Je reproche à Montaigne d'avoir pris la parole sans savoir ce qu'il devait dire et de s*être mis à endoctriner les autres avant d'avoir une doctrine à lui.
Si je vois bien Montaigne tel qu'il était, voici, je crois, un de ses plus grands et plus rares mérites : je puis écrire tout ce que je pense de sa personne, de ses idées, de son influence, je puis me figurer qu'il lit par-dessus mon épaule à mesure que j'écris, et quelle que pût être la sévérité ou l'impertinence de mes opinions à son sujet, je ne craindrais point qu'il se fâchât contre moi pour cela.
... Celui qui étudie seul et pour lui-même ne va jamais ni au fond des choses ni au bout de sa propre
pensée, ou s'il y va, il ne s'y lient pas, il la dépasse, il l'outre à son insu, autre péril plus grave encore. Nous avons également besoin d'être stimulés et contenus par les autres, d'être à chaque instant ramenés à la mesure et poussés au but par ceux qui cheminent avec nous : chaque esprit, livré et réduit à luimême, s'arrête à mi-chemin ou s'égare à l'infini.
Montaigne lui-même n'en est-il pas la preuve? Et personne a-t-il mieux vérifié le vas soli de l'Écriture? Voilà un esprit hardi et sensé, naturellement libre et sans insolente présomption, capable d'observer les faits et capable aussi d'interroger la raison, doué à un degré rare du talent de communiquer sa pensée, désireux de trouver et d'exciter la sympathie; et tout cela, pour aboutir à quoi? à un système où les hardiesses tournent en fantaisies et le bon sens en poltronnerie intellectuelle, à une indépendance nonchalante et à une modestie dédaigneuse, à un empirisme sans résultats et à des questions sans réponses, à un talent qui embrouille au lieu d'éclairer, à une vie dont le résume véritable est une énigme morale : l'égoïsme
dans la bonté.
Voici un vers de Juvénal qui convient on ne peut mieux à Montaigne :
Nocte dieqùe suum gestare in pectore testem.
Et mon reproche, c'est que ce témoin assidu que Montaigne porte en soi et qu'il écoute d'une si fine oreille ne dépose point devant un juge et n'est qu'un témoin inutile consulté par curiosité.
Quels peuvent bien être les titres de Montaigne h. la reconnaissance et au respect de la société moderne? Ne semble-t-il pas plutôt en avoir retardé qu'activé les progrès et démenti plutôt qu'encouragé les ambitions? 11 prêche contre la nouveauté, contre le désir et Tespoir du mieux, contre la foi en une justice supérieure à l'usage, contre toute hardiesse de demander aux faits leur raison d'être et leur droit. Cela est vrai, et je l'en blâme. Mais ces conseils, ces lâches conseils d'un conservateur effrayé, il les dément à chaque page par les exemples qu'il donne de libre critique et de sincère examen....
Montaigne a fait un chef-d'œuvre plus soigné qu'il ne l'avoue, moins profond et moins original qu'il ne semble, et, quand même on lui refuse obstinément le titre de sage, il reste encore, après trois siècles, un enchanteur qu'on a de la peine à exorciser.
Montaigne est notre Hamlet. Mutatls mutandis, fo^V ^ c'est bien cette même maladie de rester continuellement replié et penché sur soi-même, cet abus de la réflexion qui fait des lâches, ces couleurs natives de la volonté toutes blêmies par le pâle reflet de la pensée, cette préoccupation de la mort et du pays inconnu d'où nul voyageur ne revient....
Hamlet est un Montaigne qui aurait pu s'entendre
avec Pascal. Montaigne est un Hamlet avec qui Horace se serait entendu.
Je chercherais vainement à m'en défendre : la première leçon que Ton reçoit de Montaigne, et, si vous voulez un confitenlem reum^ la plus dangereuse douceur par où il nous allèche, c'est l'habitude de trouver tout de suite des objections à la pensée que vous venez d'avoir. 11 y excelle, il s'y complaît, il est passé maître dans l'art de se réfuter soi-même et de susciter en son esprit une suite infinie de petites guerres intestines. Non seulement on s'v accoutume, mais on finit par y prendre goût et par en avoir besoin.
Montaigne a tant d'attraits par lesquels il prévient et s'attache tant de sortes d'esprits, qu'il y a sans doute quelque maladresse à avouer tout d'abord qu'en l'étudiant de près on lui est devenu moins favorable, moins sympathique à son caractère et à la manière de vivre qu'il a choisie, moins convaincu de sa sagesse, moins disposé à le remercier et à nous féliciter de sa longue et profonde influence. Nous ne savons guère, en face de ce qui nous plaît ou de ce que nous admirons, nous en tenir au plaisir ou à l'admiration môme. Nous y cherchons toujours quelque chose de plus et un titre nouveau à d'autres sentiments. Nous nous ingénions de notre mieux à estimer ce qui nous paraît aimable et à mettre notre confiance là où nous reconnaissons le génie. Un
panégyriste récent de Montaigne, après avoir cité quelques lignes de lui , s'écriait avec une naïve emphase : « Est-on libre de ne pas adopter une oipw nion arrangée avec cet esprit? » Ou la critique ne sert à rien, ou elle sert précisément à nous empêcher de perdre cette liberté-la. C'est Fart de Tadmiration réfléchie, et il faut qu'elle nous apprenne tout ensemble à posséder les belles œuvres et à n'en être point possédés. C'est un des plus honorables travers de l'esprit humain, et même en s'assurant qu'il n'y faut pas céder en aveugle, celui-là serait plus aveugle encore et bien malheureux qui n'y verrait qu'une faiblesse et qu'une erreur. Au fond, l'homme croit naturellement, irrésistiblement, à l'unité de l'homme et à l'harmonie des vérités diverses. Quelqu'un montre-t-il une qualité qui nous touche ou un talent qui nous frappe? Nous nous comportons envers lui comme s'il allait sans dire que cette qualité en entraîne d'autres et que ce talent les suppose tous. Pourquoi le succès fait-il croire au droit? Est-ce lâcheté pure? Pourquoi ce qui est évidemment beau passe-t-il pour bon si aisément? Est-ce pure duperie? Non, c'est que, grâce à Dieu et malgré nous, dès l'enfance et jusqu'à notre dernière heure, nous sommes des logiciens, la plupart du temps, il est vrai, des logiciens sans le savoir, mais notre seul tort est de ne le savoir pas et de ne pas veiller à bien raisonner, puisque, bon gré mal gré, nous raisonnons toujours....
Si, en étudiant un homme et un écrivain tels que Montaigne, on réussissait à prouver un peu mieux ce
que tout le inonde sait, à corriger avec quelque vraisemblance ce que tout le monde dit, à mettre un peu de netteté dans le portrait de Montaigne, un peu d'ordre dans ses idées, un peu de liberté dans le jugement qui en résulterait, quand même on n'y réussirait qu'à demi et môme après une longue étude, ce serait assez, ce serait beaucoup. Quand il s'agit d'un livre récent et qui appartient à un genre nouveau, la critique peut influer fortement sur l'accueil qu'il reçoit. Elle doit donc prendre résolument parti et pousser à la roue ou barrer la voie, avant que l'élan décisif soit donné. Mais quand le critique court à perdre haleine derrière un char do triomphateur, peu importe qu'il applaudisse avec la foule ou que d'une voix tout d'abord perdue il rappelle à César que César est un homme. Peu importe, et cependant je ne sais s'il est un plaisir d'esprit plus délicat ni plus honnête que de beaucoup travailler et de réfléchir longtemps pour gagner un procès considéré comme perdu d'avance....
En parlant de Montaigne deux fois par semaine, j'ai senti de jour en jour ma conviction se former. En l'écrivant à tête reposée, je l'ai vue s'accentuer encore plus nettement En la relisant aujourd'hui, je serais tenté de souligner plutôt que d'atténuer mes blâmes, et à tout risque je les laisserai tels quels. Après tout le risque est médiocre. On me reprochera sans doute de n'être point assez séduit par le prodigieux esprit de Montaigne et de n'être point assez converti à
celte profonde lassitude de tout, de laquelle il était presque aussi fier que de son esprit. Un peu plus d'âge et d'expérience d'une part, et de l'autre un peu plus de complaisance pour les jouissances littéraires, c'est là ce qui m'aura manqué, dira-t-on. Voilà mon bon sens et mon bon goût compromis du même coup. Si c'est là tout, je m'en console, mais voici ce dont je ne puis me consoler et que je ne pardonne pas à Montaigne. Avec un charme qui double le danger de son influence, il a faussé et compromis plusieurs vérités capitales. Il a pris position d'homme impartial : je ne lui pardonne pas les étroitesses de l'esprit de parti. Il a pris position d'homme qui se connaît lui-même et se juge : je ne lui pardonne pas les duperies de l'amour-propre. Il a pris position de philosophe critique et pratique : je ne lui pardonne ni les crédulités singulières où il se complaît toutes les fois que la crédulité peut le tirer d'embarras, ni le scepticisme sophistique sur lequel il prétend ériger le culte de la tradition et du sens commun.
Pour mettre Montaigne au premier rang, il faudrait adn^ettre un certain nombre d'axiomes auxquels je ne puis souscrire : la raison impuissante, le monde incompréhensible, la vie sans but, l'humanité marchant à reculons, l'indifférence érigée en devoir, la patrie indigne de préférence et de sacrifice, la science orgueilleuse, chimérique, inutile; en deux mots, le contrepied de notre credo.
Montaigne était de son temps et du nôtre en cela seulement que son esprit n'était pas toujours arrêté par un aoToç e:px philosophique ou religieux. Il pratiquait consciencieusement cette liberté de penser qui devient, pour qui sait Tenlendre, un devoir strict et
le premier de tous.
Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, ce sont des vérités et des exemples qui puissent rendre à l'âme humaine de l'ordre et du ton. Raisons lasses, consciences dénouées, imaginations surexcitées ou abattues, il faut nous détourner de ceux qui cherchent sans désir de trouver et qui trouveraient sans volonté d'obéir : nous avons besoin de philosophes qui croient à la philosophie, de religions qui ne soient pas des précautions, de lois qui ne soient pas des expédients. Ce n'est plus la légalité, c'est le dilettantisme qui nous tue; il a tué l'Italie de la Renaissance, il tuerait la France de la Révolution, et, comme en parlant d'elle nous parlons de nous, il nous reste en présence de Montaigne à rentrer en nous-mêmes et à nous demander si vraiment il nous suffirait de nous connaître comme il s'est connu, de nous régler comme il s'est réglé, d'employer notre vie comme il a employé la sienne, pour nous croire dignes d'être appelés les Français les plus sages qui aient jamais
existé.
« Il y a, dit l'Ecclésiaste, un temps pour chaque chose sous le ciel, un temps pour naître et un temps
pour mourir, un temps pour jeter des pierres et un temps pour les ramasser. » Mais dites-moi : pour jeter quelques pierres dans le jardin de Montaigne, y aurait-il aussi un temps marqué? J'en ai* peur. Quelque soixante ans peut-être, ce serait le bel âge pour plaider contre lui. On ne serait pas suspect d'irrévérence ni d'inexpérience; on aurait vécu autant que Montaigne et longuement songé à la revision de ses sentences, et sans se fâcher outre mesure, mais sans craindre non plus de se voir réfuter sommairement par un : « Allez! allez! vous verrez plus tard! » on dirait à Montaigne,... oui vraiment on lui dirait tout en face, et ce serait son plus grand éloge, car avec sa vanité babillarde et coquette il n'en est pas moins, de tous les hommes célèbres, celui qui aurait pris le plus de plaisir à être scruté et discuté librement, et de qui l'on aurait le plus aisément obtenu de nouveaux aveux outre ceux qu'il nous a déjà offerts....
Je voudrais avoir soixante ans, car Cliicaneau a raison, c'est le bel âge pour plaider, et surtout pour plaider contre les pessimistes. Je m'en sentirais plus à l'aise pour discuter avec Montaigne, et je ne m'exposerais pas à entendre dire que, si je pense autrement que lui, mon âge fait mon excuse et le sien son autorité. Mais c'est justement à son autorité que j'en veux; elle est de faux aloi, selon moi, elle tient au charme de son imagination qui est restée jeune et à ce préjugé de sagesse dont profitent les uns après les autres, depuis tant de siècles, tous les esprits qui
se disent revenus de loin et guéris de leurs illusions. L'expérience de Montaigne, sa maturité, sa modération, sa liberté d'esprit, son humeur impartiale, voilà autant d'éloges proverbiaux contre lesquels on a mauvaise grâce à réclamer, même timidement, et dans cet embarras je ne vois d'autre issue que d'essayer à serrer de près chacune des principales questions sur lesquelles Montaigne a dit son mot.
Oui, j'en veux à Montaigne, je lui en veux justement à cause de sa valeur même et de son charme. Il a rendu le doute délicieux, il a donné à l'indifTérence un air de modération et de sagesse, il a confondu tout ce qu'il faut distinguer en ce monde, il a mis en lutte tout ce qu'il faut concilier, et pour l'achever de peindre, il s'est fait une incomparable renommée de bon sens, de jugement sûr, d'étendue et de profondeur, à laquelle il est si difficile de se soustraire que j'ose à peine, après une longue étude, dire hautement et brièvement : non, non, Montaigne n'a ni toutes ces lumières ni toute cette solidité qu'on
lui prête.
Montaigne a été une des maîtresses plutôt qu'un des maîtres de l'esprit français.
Montaigne homme de génie dans la famille des amateurs et homme d'honneur dans celle des égoïstes, très heureux de n'avoir point eu de passions fortes à
contenir, car il n'aurait eu à leur opposer que des digues de sable mouvant, critique délié plutôt que témoin impartial, n'étant né ni pour agir ni pour juger, mais pour causer au jour le jour et au hasard, peintre chatoyant d'une ûme de caméléon bon compagnon, mais mauvais guide.
L'Empereur disait un jour à M. de Narbonne :
« Ah çà, mon cher Narbonne, on m'assure que votre mère ne m'aime pas. — U est vrai, Sire, répondit celui-ci sans se troubler, ma mère en est restée à l'admiralion »; et l'Empereur se tint pour satisfait, soit qu'il fût au fond très indifférent à tous les sentiments de Mme de Narbonne, soit que l'admiration lui parût en tout cas plus flatteuse que l'affection et plus désirable.
Je voudrais être sûr d'obtenir aussi aisément mon pardon si j'en reste envers Montaigne au môme point que Mme de Narbonne envers Napoléon.
Mais admirer Montaigne et ne l'aimer pas, c'est précisément ce qui semble à première vue le comble du paradoxe et de l'injustice. Montaigne est en France comme Horace à Rome l'homme à qui ses écrits ont fait le plus d'amis, non seulement d'amis illustres et de qui chaque nom a du poids, mais aussi d'amis obscurs dont le nombre effraie....
Pourquoi donc ne saurait-on dire qu'il faut admirer Montaigne plutôt que l'aimer, sans que cela semble
un paradoxe et presque un blasphème? Par quelle illusion, par quel prestige s'est-il rendu si charmant et si cher à ceux qui le lisent et qui croient, en le lisant, le voir et vivre avec lui? Le talent seul, le. génie même ne suffit pas à expliquer ce trait singulier de la gloire de Montaigne, ce don de se faire considérer à la fois comme un grand esprit et comme un bon compagnon, comme un homme qui vient de très haut se mettre à notre portée et nous engager à entrer de plain-pied en conférence avec lui. Sans doute son genre de talent et de style y est pour beaucoup. Quand on sait forcer le langage familier à exprimer tout ce qu'on veut sans avoir l'air ni d'accomplir un tour de force ni de rabaisser ce que l'on pense, on a déjà sur les âmes une prise à laquelle bien peu d'entre elles peuvent échapper. La bonhomie dans la grandeur est une séduction suprême, et rien ne nous flatte et ne nous retient comme de nous sentir par quelques côtés les pareils de ceux dont nous ne nous sentons pas les égaux. Il parle notre langue! Il prend ses comparaisons parmi les objets qui nous sont familiers I II a une chatte avec laquelle il joue, et il se demande même si ce n'est pas elle qui se joue avec lui ! Et de tous ces détails si menus et si simples, de ces esquisses domestiques, de ces silhouettes multipliées de Montaigne au coin de son feu, de ces couleurs flamandes il a composé une peinture si puissante et si chaude, un spectacle si saisissant que nous lui en savons gré pour notre propre Compte comme s'il avait du même coup élevé notre vie avec la sienne à la dignité d'un chef-d'œuvre et
d'un grand sujet de méditation. Montaigne nous pei*-' suade qu'une vie basse et sans lustre, par cela seul qu'elle est humaine, vaut la peine d'être considérée et décrite et que, pour la bien décrire, ce n'est point trop des dernières finesses ni de l'extrême éloquence de la langue la plus complète qui fut jamais. A Dieu ne plaise que je lui en fasse un reproche! C'est ce qu'il y a de plus durable et de meilleur dans son génie, dans son influence, dans sa gloire, et si, en l'étudiant, en se pénétrant de son esprit, en l'imitant autant qu'il peut être imité, on ne s'exposait qu'à entrer dans ses sentiments à ce sujet, il faudrait, au lieu de discuter avec lui, se mettre à sa suite et à sa merci.
Montaigne m'amuse, m'entraîne, me charme, mo séduit, m'étonne, et je l'admire de toutes mes forces. Mais, Dieu merci, je ne l'aime pas, et je soutiens qu'il est un exemplaire parfait d'une certaine espèce d'hommes qui sont aimables et qui ne sont point /^-'S^^ , dignes d'être aimés. Il suffit, pour être aimable, d'avoir le commerce facile, les agréments de l'esprit, et cette honnêteté moyenne qui s'arrête à ne point tromper. Mais pour être digne d'être aimé, il faut quelque chose de plus : il faut, avant tout, ne point s'aimer par-dessus tout et offrir aux autres des régals plus chers que les restes d'une âme qui a commencé par se rassasier d'elle-même. Or, ce qui me choque dans Montaigne, c'est l'égoïsme, non pas naturel, involontaire, tel qu'il est hélas! en chacun de nous, mais 1 egoïsme savant et triomphant, porté au dernier
degré de la diplomatie et de l'art, tournant tous les obstacles, érigé en principe de sagesse et de vertu, et j'avoue que je me résigne avec peine à penser qu'il est téméraire de dire de Montaigne : je ne Fainie pas.
J'ai pris plaisir à causer de Montaigne avec des hommes très divers par l'âge, par le caractère et par les opinions, et j'ai bien mal entendu ce qu'ils m'ont dit, si ceci n'en est pas un résumé fidèle : Montaigne est plus aimable que digne d'être aimé. Il entre aisément dans la plupart des âmes et s'y établit à petit bruit ; mais il y entre par la porte basse ou par quelque brèche, et ceux qui le voient logé chez eux et désormais inexpugnable ont presque toujours l'air de ne s*en savoir pas très bon gré ; ils prennent en parlant de lui ce ton qu'on a lorsqu'il faut présenter à ses amis quelqu'un avec qui l'on* s'est lié de raccroc et qui ne vous fait pas beaucoup d'honneur. L'admiration pour Montaigne ne va guère sans un peu d'excuse, et ceuxlà mômes qui en font profession semblent souvent s'en confesser.
Pourquoi cela, je vous prie? Qu'a-t-il donc, ce Montaigne, ou que lui manque-t-il? Montaigne a l'esprit sagace, subtil, profond, curieux; mais en l'exerçant il s'est fait mal, il a souffert de ce qu'il a vu, il s'est rendu compte que, pour voir à fond ou seulement un peu plus loin que les autres, il fallait prendre beaucoup de peine. Les yeux sont bons et très bons, mais Montaigne a mal aux paupières.
« J'ai pris Montaigne, me disait Tun, en 1852 ; tout ce que j'aimais était détruit, tout ce que j'espérais était tourné en dérision; j'ai pris Montaigne, et pendant deux ans je n'ai pas pu le quitter. C'était amer, mais c'était doux; je jouissais avec rage de toutes ces déceptions d'autrefois, je savourais comme un vin vieux ce mépris trois fois séculaire pour l'espèce humaine et toutes ses poursuites, je lisais et relisais ces pages pleines d'ironie et de lassitude comme si Montaigne y avait dit le dernier mot de ma propre vie en même temps que de la sienne. »
Ainsi me parlait, il y a quelques jours à peine, un républicain de la meilleure espèce^ et au fond, ce qu'il me disait ainsi, vous le retrouveriez dans la bouche de bien d'autres hommes qui avaient mis ailleurs que lui leurs espérances et leur foi. Montaigne est essentiellement une lecture de lendemain de révolution, une lecture de gens vaincus et abattus qui ne pensent pas encore et croient ne devoir jamais penser à relever les ruines dont ils sont entourés. Et sa supériorité, c'est que la révolution peut être ce qu'elle voudra, chute d'une antique monarchie, d'une aristocratie habile, d'une liberté puissante, d'une religion qui passait pour descendue du ciel, ceux qui auront à s'en plaindre trouveront dans Montaigne tout ce qu'il leur faudra pour se moquer un peu de leur idole détruite, quelle qu'elle soit, et pour accabler de mépris leurs contemporains coupables. Car Montaigne est ainsi, se faisant honneur d'être désabusé
de tout, et faisant aux autres un grief de ce qu'ils ne veulent pas se laisser abuser.
Plus on sent le charme de Montaigne et le pouvoir de son talisman, mieux on comprend qu'il ait pu faire illusion. Personne n'est plus insinuant avec un air de brusquerie; si vous lui laissez prendre un pied chez vous, il en aura bientôt pris quatre, et vous courez le risque de vous éveiller un matin disciple de Montaigne sans savoir pourquoi et sans savoir où
cela vous mène.
Je me donne pour son très sincère admirateur, mais je ne tiens pas à passer pour un de ses disciples, pas môme pour un de ses amis.
Alfred de Musset a dit en deux vers tout ce que je pense de Montaigne :
Le mal des gens d'esprit, c*est leur indifférence; Le mai des gens de cœur, leur inutilité.
J'aimerais mieux seulement qu'au lieu des gensL de cœur il eût nommé les geqs d'honneur, et môme qu'il eût trouvé quelque autre mot pour désigner cette race délicate et susceptible de ceux qui se croisent les bras de peur de se salir les mains et mettent leur dignité à ne point toucher au mal, même pour le guérir ou pour l'atténuer* C'est une erreur digne de respect, c'est un tort qui avoisine une vertu, mais ce n'en est pas moins un tort et une erreur, d'autant plus
graves qu'ils s'enracinent dans les plus nobles parties de Tàme humaine et dépensent sa sève en fruits amers qui ne sont pas nourrissants. Nous avons été créés pour agir, et cela est si vrai que nous agissons malgré nous, lors même que nous nous abstenons. Renoncer à là résistance, c'est fortifier l'attaque. Quand vous jetez vos armes, vous passez à l'ennemi.
Esprit rare et qu'on a cru grand, mais plus mobile qu'étendu, qui se transporte d'un point à l'autre avec une singulière rapidité et se multiplie à l'infini, sans garder de ces aventures diverses une mémoire assez exacte pour en tirer une vérité d'ensemble. Les Essais n'aboutissent pas.
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Montaigne a, dans notre littérature, une place à part. Il est pour ainsi dire le suppléant attitré de tous les professeurs dont on ne veut pas. Le lire, c'est se dispenser d'étudier, et quand quelqu'un pense que la philosophie, la théologie, la politique, la législation, l'histoire ancienne, la critique littéraire sont bien longues à apprendre, bien obscures à comprendre, et au fond bien creuses, il n'a qu'à ouvrir les Essais : il est sûr d'y trouver assez de toutes choses pour pouvoir en causer et pour soutenir qu'il n'y faut pas regarder de trop près.
Mais que Ton ne s'y trompe pas : ce que je discute, ce que j'ose attaquer en Montaigne, ce n'est ni
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rindépendance ni la modération, et si je voudrais détourner de lui les esprits qu'il peut séduire, ce n'est point pour pousser personne à choisir entre ces deux extrêmes, le radicalisme ou la servilité. Plaise à Dieu, tout au contraire, que chaque jour le nombre s'accroisse des âmes tout à la fois libres et en éciuilibre, qui ne rompent leurs entraves que pour marcher plus ferme et plus droit, et qui justifient leurs rébellions, leurs hérésies, en proclamant tout de suite quelle autre loi elles reconnaissent et à quel ordre nouveau elles veulent se consacrer. Montaigne n'a rien à faire dans leurs rangs ni aucun hommage à réclamer d'elles. Car son indépendance n'est pour lui qu'un jouet et sa modération qu'un calcul. Il se modère pour vivre en paix, il s'émancipe pour vivre en joie, il lui faut cette indifférence pour assurer ses loisirs et cette critique pour les occuper; gagner du temps, voilà le mobile de sa politique conservatrice; tuer le temps, voilà le but de sa philosophie discursive ; on n'a jamais porté plus bas de si beaux drapeaux,
Au fond, ce que je reproche à Montaigne, il ne le nierait pas, il l'avoue, il en fait gloire, c'est sa manière de comprendre la sagesse, c'est ce qui lui a valu l'admiration de Pascal, c'est en deux mots le mépris de l'homme, je ne dis pas le mépris de tel ou tel homme, de telle ou telle nation, de telle ou telle église, de tel ou tel siècle, mais de l'humanité prise en son ensemble, de ses facultés, de ses plus hautes visées, de sa destinée tout entière. Il ne faut pas, en
lisant Montaigne, se laisser duper par Tapparence de sa bienveillance et de sa bonne humeur : il n'est indulgent et gai que par mépris, et i) n'est méprisant que parce qu'il est frivole, et il n'est frivole que parce qu'il est égoïste, et parce qu'il ne veut accepter aucune idée qui lui coûterait, à lui Michel de Montaigne, Tombre d'un sacrifice ou d'un effort.
J'entends dire et je lis bien souvent que Montaigne n'a tant de prise sur ses lecteurs que par son parti pris de nous montrer et Montaigne et les hommes dans leur à tous les jours^ par son réalisme et son pessimisme souriants, parce qu'il nous, repose des philosophies ambitieuses et guindées. N'en croyez rien. Ce serait faire tort et à Montaigne et à ses lecteurs. S'il n'y avait dans les Essais que la nature humaine déshabillée sans pudeur et disséquée sans pitié, s'il ne nous avait ouvert là qu'un confessionnal pour nos misères et nos petitesses, sa clientèle ne serait pas si nombreuse depuis trois siècles, je doute même qu'il eût pu suivre jusqu'au bout son dessein. Il* avait au contraire un vif sentiment, une vision singulièrement poétique des belles choses qui sont dans l'homme, de celles mêmes qu'il ne retrouvait pas en lui, et il les rendait avec autant d'émotion et d'éclat qu'il mettait de verve méprisante ou gouailleuse à nous rabattre le caquet.
Évoquer toutes les erreurs que les hommes ont tour à tour conçues et l'une après l'autre répudiées,
les rassembler quelles que soient leur provenance et leur date, et de tous ces fantômes d'erreurs mortes qui n'ont plus de corps depuis bien des siècles façonner et dresser un spectre gigantesque d'erreur idéale et éternelle, pour jeter dans la panique et dans la déroute les esprits qui s'obstinent et s'enhardissent à conquérir pied à pied la vérité, c'est le procédé de Montaigne, et ce n'est pas sérieux.
Entendons-nous bien. Je ne fais point de réquisitoire contre la gaîté et la vivacité, au contraire. Je ne me plains pas de voir Montaigne étranger au style académique et compassé. Non seulement je goûte en Montaigne cette libre allure de la pensée et du langage, mais je vais plus loin, je goûte, j'admire dans Rabelais la puissance toute débridée d'un rire où se perdrait le rire d'Aristophane comme un chant de cigale au milieu d'une volée de mitraille. Ce que je reproche à Montaigne, ce n'est pas un manque de gravité dans le ton, de correction dans la tenue, ce n'est pas au nom du bon goût, du bon ordre, de la convenance et de la règle que je me plains, mais tout simplement et de bien plus haut, au nom de ces deux puissances que Montaigne passe pour avoir adorées entre toutes, au nom du bon sens et de la bonne foi.
En dernière analyse, ce que Montaigne nous conseille comme la sagesse même, c'est le mépris de la science et de la raison, le culte de la tradition et de l'instinct, la politique du statu quo quel qu'il soit et à perte de vue, la morale del'intérôt personnel relevée
de quelque fierté, rinconséquence érigée en principe, Tégoïsme déguisé en indépendance, le nonchaloir sous le nom de modération, et sous le nom de foi simple et soumise un mélange de scepticisme raffiné et de pratiques sans pitié. Franchement toutes les grâces du monde ne suffisent pas pour rendre respectable un tel credo, et s'il fallait demander pardon pour quelques rudesses exercées envers celui qui Va propagé, ce ne serait qu'une raison de plus pour s'irriter contre lui, car ce serait une preuve décisive de la complicité qu'il trouve dans nos cœurs et des ravages qu'il y a déjà faits.
Ce n'est pas seulement le xvie siècle qui se personnifie en Montaigne aux yeux d'un grand nombre de ses admirateurs; il est aussi le meilleur représentant de l'esprit français, et l'on voudrait nous faire croire qu'après tout, chaque fois que nous serons sincères et sages, nous reviendrons et nous nous en tiendrons à cette sorte de philosophie dont les Essais sont inspirés. A Dieu ne plaise qu'un tel jugement se vérifie à l'avenir! Si notre histoire devait aboutir à un tel résultat, si, en dernière analyse, la figure de la France devait ressembler au portrait que je trace de Montaigne ou même à celui qu'il a peint de sa propre main, combien de nos plus grands génies et de nos plus beaux souvenirs, sans compter nos plus chères espérances, se trouveraient enveloppés dans une commune défaite I Que ce triomphe de Montaigne nous coûterait cher!
J'imagine celle hypothèse : Montaigne a réussi encore plus complèlement que nous ne Tavons vu; son influence plus répandue, moins contrariée, a pénélré et imbu à fond les esprits; il a eu raison de tous et pleinement; en deux mots, la France lui appartient, elle est faite à son image; je vous la livre. Au nom du ciel, que ferez-vous de ce pays-là? Quelle haute étude encouragée? Quelle religion ou quelle philosophie? Quel souci du bien public? Quel espoir dans les crises? Quel zèle dans les saisons de calme plat? Quelle liberté servie malgré ses périls? Quelle vertu privée en honneur malgré les sacrifices qu'elle exige? Un Montaigne, je l'admire, tout en le discutant; dix Montaignes, nous ne sommes pas loin de les avoir eus en petite monnaie; mille Montaignes, je veux croire encore qu'on y pourrait survivre; mais une nation de Montaignes, vous figurez-vous ce que ce serait et ce que leurs fils auraient de désastres à traverser pour sortir de la torpeur morale où de tels pères les auraient plongés?
En somme Montaigne s'est trompé, et je ne vois pas une seule question, une seule doctrine importante où un esprit impartial puisse aujourd'hui se mettre d'accord avec lui. Ce qui le sauve et le maintient, c'est qu'il est en désaccord perpétuel avec luimôme; il y a, dans son livre, tout un système d'idées organisées et coordonnées, et à travers ce système
on voit circuler encore une masse flottante, diffuse, gazeuse, d'autres idées qui ne prennent ni corps ni rang, comme des nuages de matière cosmique qui continueraient à errer parmi le chœur régulier des astres solides. Chacun peut, dans cette création mêlée, choisir à sa guise et s'adresser selon ses
goûts.
...Malgré cet étincellement continu d'un esprit près- .^ ^* tigieux, sous ce luxe inépuisable d'une imagination J^"^-^ ^ vivante et riante, à travers toutes ces précautions d'un sens commun très positif et très subtil, Montaigne n'est pas heureux, Montaigne s!ennuie, et j'en suis bien aise. Ni ses doctrines ne lui ont donné la paix, ni ses habitudes, calculées et combinées en vue de sa satisfaction personnelle, n'ont pu le satisfaire, et quoiqu'il ait poussé jusqu'au paradoxe l'art de se détacher de tout, quoiqu'il soit difficile de nommer ou d'imaginer un homme qui ait mieux fait le vide autour de lui ni qui ait eu en lui-même plus de ressources pour s'occuper et se contenter dans ce volontaire isolement, c'est l'isolement, c'est le vide : en voilà assez pour que Montaigne souffre et pour que la nature humaine soit vengée. Je voudrais que son exemple fût invoqué, chaque fois que quelqu'un se reprend à nous prêcher ces vieilles maximes de misanthropie banale et de découragement prétentieux dont nous avons tous les oreilles rebattues. Il les a, lui aussi, et mieux que personne, mises en maximes et en pratique, et après tout il a été dupe de son scepticisme et de son égoïsme, comme on dit que les
esprits convaincus sont dupes de leurs convictions et les cœurs dévoués dupes de leur dévouement. Tout le monde voudrait écrire comme lui : qui est-ce qui voudrait vivre comme lui? Je me trompe et j'ai tort, ils sont nombreux ceux qui s'accommodent à si bas prix, et ce qui me fâche, c'est que leur représentant soit presque universellement traité de sage, c'est qu'il y ait depuis trois cents ans un concert de louanges et comme une apothéose pour ce flatleur de la médiocrité, cet apôtre du laisser-aller, ce contempteur des hommes et de lui-même, à qui je ne pourrais pas pardonner l'oreiller qu'il a choisi, s'il avait réussi à y bien dormir.
Montaigne a beau faire et beau dire, ne faire que ce qui lui plaît et dire tout ce qui lui plaît, et jouir de sa santé, et lire sans fatigue, et écrire à son loisir, et penser à perte de vue, et mettre son âme en un tel état de repos et d'insouciance que ni la perte de ses enfants ni la Saint-Barthélémy ne le décon- /'i5'" certent : malgré tout cela, Montaigne s'ennuie, et j'avoue que j'en suis bien aise; c'est par là que dans la vie la justice éclate et ma conscience est satisfaite ; je vois en lui le plus amusable des hommes et le plus amusant, véritable enfant que le moindre caillou égaie et qui a, de son propre fonds, une inépuisable gaîté à verser sur toutes choses. Mais il n'a voulu que s'amuser, glisser, oublier les heures et la mort, et il s'ennuie; je me sens vengé.
Qu'est-ce donc qui a manqué à Montaigne pour rendre à la France de grands services dans cette mêlée furieuse où elle était engagée? Deux choses seulement, mais les plus grandes et les plus nécessaires : un peu de confiance dans le succès de la vérité et du bien, et le don de s'oublier soi-même, de faire passer quelque chose avant son propre repos. Je ne sais pourquoi il semble que demander cela aux hommes au nom de leur patrie, ce soit leur demander un sacrifice étrange et exiger d'eux un héroïsme exorbitant. Quoi de plus simple cependant? L'oubli de soi, c'est l'étoffe même dont toutes les vertus sont faites, et s'il fallait de l'héroïsme pour échapper à l'égoïsme, il n'est point de devoir si quotidien, si familier, si vulgaire, qui n'exige un héros. Aussi bien c'est l'incomparable triomphe de la morale chrétienne d'avoir attaqué le mal intérieur de l'homme à sa racine en portant le fer et le feu jusqu'aux plus secrètes profondeurs de l'amour de soi; et elle aurait réussi bien plus puissamment encore si, dans les développements qu'elle a pris, elle n'avait pas préparé de dangereuses revanches à son ennemi, en se laissant aller à nous assigner le bonheur pour but. Je ne sais quel épicuréîsme mystique s'est ainsi glissé au sein de la morale chrétienne et en a dénaturé la primitive et sainte énergie. Partout où elle prend le premier rang, cette recherche du bonheur, fût-ce du bonheur céleste, est corruptrice avant peu. A plus forte raison, la recherche d'un bonheur purement présent, fût-il le plus sobre
du monde, et borné à une médiocrité à peine dorée. Voyez plutôt ce qu'elle a coûté à Montaigne. Elle ne lui a pas permis d'aller au bout de rien, elle l'a arrêté à moitié de tous les chemins ouverts devant lui; jamais, ni de la vie studieuse, ni de la vie active, ni de la vie domestique, ni de la vie contemplative, il n'a pris que ce qui lui plaisait, et jamais ce qui plaît n'est égal à ce qui sert.
Aurai-je réussi à exprimer l'idée que je me suis faite de Montaigne, et à la justifier? J'essaierai tout au moins une dernière fois de la présenter de plus en plus nette et brève à la discussion. Voici en quelques mots mes conclusions.
Il y a deux traits dans Montaigne qu'on ne saurait exagérer : son génie d'écrivain et son influence. Per* sonne n'a su mieux que lui rendre ses pensées. Personne n'a mieux insinué et incorporé ses pensées dans l'esprit des autres. C'est tout ensemble le plus inimitable et le plus contagieux des grands esprits que la France ait produits.
Mais d'autre part Montaigne, à mes yeux, est bien au-dessous du rang qu'on lui attribue. Il n'est, pour le fond des choses, ni aussi original, ni aussi profond, ni aussi sensé qu'on veut bien le dire; et à mesure que j'ai vu son influence plus étendue et plus certaine que je ne croyais d'abord, je l'ai vue moins saine et moins bienfaisante. C'est calomnier le xvi'' siècle et l'esprit français, c'est compromettre l'esprit moderne que de leur donner Montaigne pour véritable et
suprême représentant. Témoin désabusé et découragé d'un siècle héroïque, enfant gâté d'une race encore plus généreuse que légère, capable il est vrai de prévoir des besoins et des progrès lointains, mais incapable de les oser et de les vouloir, il s'est assis trop vile pour être compté comme un précurseur, il a trop déconseillé l'action, Tinvention, la recherche du vrai et du mieux, pour figurer dans le calendrier de nos saints, car cela même qu'il déconseille, c'est l'âme et la flamme du monde nouveau, et si décidément il a raison, nous avons tort décidément.
Croira-t-on que j'incline à ne plus lire ces pages merveilleuses qui ont fait sa gloire et sa force? Non certes, mais à Dieu ne plaise qu'en continuant à les admirer on continue à croire Montaigne et à se modeler suivant lui! Ce n'est pas lui qui fera de nous les hommes dont notre temps a besoin. Non seulement il ne nous apprendrait pas quels nous devons être, mais encore il nous dissuaderait de chercher par nous-mêmes à nous en rendre compte. N'est-ce pas le résultat dernier de tout son travail qu'il faut s'en tenir à une religion qui n'est peut-être pas vraie, à une sagesse qui ne rend pas sage, à un minimum de vertu qui fait rougir, à une manière de concevoir le monde qui serait désolante s'il y avait quelque chose au monde qui valût la peine de se désoler?