Essais, liv. I, chap. xxxviii; 1. 1, p
L'avantage devrait être pour Montaigne; il a vécu dans un temps oii les esprits originaux avaient la carrière bien plus large et bien plus ouverte, où Ton ne se serait jamais avisé de dire que, pour être né Français et chrétien, Ton fût contraint dans la satire, où les expériences nouvelles et diverses, les secousses de chaque jour, le mélange de toutes les conditions et de toutes les fortunes, les livres, les voyages, les inventions, les révolutions devaient enrichir et agrandir sans cesse les idées de l'observateur. 11 y a eu place à ce moment-là pour un moraliste infiniment libre, dégagé de tout préjugé et indulgent à ceux que les préjugés retiennent, pour un souverain contemplateur qui aime la nature humaine en ami et non en badaud, qui la conseille et la semonce en père et non en prédicateur. Hélas! ce moraliste-là, c'est Shakespeare ou Cervantes, si vous voulez, mais décidément ce n'est pas Montaigne, et il s'en faut de beaucoup.
La Bruyère, au contraire, est né à une saison bien moins propice, sous des astres plus doux, mais dans un air moins libre, et c'est d'air libre que le moraliste a besoin. Eh bien, c'est chez La Bruyère, et non chez Montaigne, qu'apparaissent l'indépendance de l'esprit et la vigoureuse hardiesse de l'observation. Comme La Bruyère a la vue plus courageuse et le langage plus libre quand, malgré sa condition dépendante, malgré les influences qui l'enveloppent, en pleine cour, et répondant à ceux qui se plaignent, pour toute excuse, qu'il n'a point parlé de celui-ci ni de celui-là, mais d'eux tous, il ose savoir et dire qu'à la cour les
grands mêmes sont petits, que la cour ressemble à un édifice de marbre, étant composée d'hommes polis et durs, que, si Ton dit de quelqu'un : il ne sait pas la cour, il n'y a sorte de vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot!
Qu'on ne m'accuse pas de ne voir en Montaigne qu'un arrangeur de mots, et de prendre ainsi le con- 1 repied de sa gloire établie pour en faire le point de départ de ma thèse et sa nouveauté. Non, je sais que La Bruyère, parlant de Montaigne et de Balzac, appelait celui-ci un homme qui ne pense pas assez et celui-là un homme qui pense beaucoup. Entre Montaigne et Malebranche, je sais encore que La Bruyère voyait la différence des pensées naturelles à celles qui ne le sont pas. Je me rappelle surtout que Montesquieu voyait dans la plupart des auteurs des hommes qui écrivent, mais dans Montaigne un homme qui pense ; et qui oserait dire que Montesquieu pût se tromper sur ce point?...
Au xvne siècle les disciples connus de Montaigne ont presque tous des noms considérables ou même glorieux. Charron, Huet, Gabriel Naudé, La Mothe le Vayer, Pascal, Bayle, Saint-Evremond , Molière, La Fontaine, Fontenelle, ce sont à divers titres des disciples qui font honneur au maître, des héritiers qui accroissent et exploitent avec éclat la doctrine dont ils ont accepté le legs.
Mais au xviii® siècle il en va un peu différemment. Sans doute Montaigne y est encore triomphant; c'est même alors que, dans Topinion générale, il triomphe tout à fait, et que son influence avec ses idées semble se répandre dans tous les esprits. Voltaire et Rousseau, par des traits importants, lui appartiennent. Montesquieu le loue de deux mois qui sont deux grands panégyriques. Mme du Deffand Texcepte, lui seul, de son dédain pour les philosophes. Et cependant il y a au xviii'' siècle deux échecs pour Montaigne : Tun, c'est qu'il est adopté par la foule des esprits médiocres et légers, c'est le sage qui convient à Dorât; l'autre, c'est que les grands esprits qui semblent le suivre le plus complaisamment se séparent de lui par un trait essentiel, et tandis que Montaigne s'arrête en un doute indolent et soumis, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, le xvm® siècle tout entier ne font que traverser le doute, retrouvent plus loin et sur un terrain nouveau une autre foi qui les anime, et visent de toutes leurs forces à la prédication et à l'action.
Montaigne n'est pas seulement présent au xvm® siècle dans quelques pages de Voltaire, dans quelques thèses de Rousseau, dans quelques conversations de Walpole et de Mme du Deffand. Je le retrouve, je le sens là même où il n'est pas nommé, et à certains égards on peut dire que l'esprit du xviii® siècle n'est autre chose que le triomphe anonyme de Montaigne et de son influence sur l'esprit français. Mal penser de l'homme et lui vouloir du bien, semer une sorte de
gaieté légère sur un fonds d'idées désolantes, est-ce de Montaigne que je parle ou du xviir siècle tout entier? Quelle fête pour les salons de Paris si Montaigne eût vécu dans le siècle des salons! Comme il aurait courtisé Voltaire sans cesser de lui tenir tête! Comme il aurait mis Diderot en verve, et comme il l'aurait tenu en bride, lui, ce maître incomparable en Tari de conférer! Comme il aurait déshabillé Rousseau de sa robe d'Arménien et vu tour à tour ses prétentions sous son génie, sa grandeur sous ses prétentions! Quel autre La Boëtie il aurait découvert en Vauvenargues, et comme il aurait aidé, de sa critique inventive et naïve, tous ceux qui cherchaient hors de France des remèdes à l'appauvrissement de l'imagination et du goût! Mieux encore que Mme du Deffand, il aurait démêlé ce que Richardson ajoute à la connaissance du cœur humain et ce qui manque à l'art dans son récit prolixe et profond.
Tout en pillant Montaigne, ni Voltaire ni Rousseau ne lui ressemblaient. Ce qui domine dans Voltaire, le principal personnage de cette âme multiple, c'est le grand chef de parti intellectuel, le tacticien partout présent et toujours insaissable d'une immense nuée de Parthes qu'il lance, qu'il éparpille, qu'il anime ou retient à son gré. Montaigne n'a rien en lui de ce caractère et de ce talent. Rousseau est au contraire un génie solitaire et sauvage; il a besoin d'un sombre recueillement pour amasser ses nuages et forger ses foudres; il est le Jean-Bapliste de la Révo-
luiion française; c'est au désert qu'il trouve ses accents inouïs de prophète et de tribun.
Montaigne avait comme une collection d'armes ramassées sur tous les champs de bataille de son siècle. La grande émeute du xvm" siècle fît irruption dans ce cabinet d'un curieux et y retrouva tout un arsenal qui avait à peine besoin d'être fourbi à neuf.
Mme du Deffand, c'est une sorte de Montaigne
déteint et dégoutté.
Fontenelle nous a donné un dialogue de Montaigne et de Socrate. Ce n'était pas la peine de ressusciter Montaigne dans un autre monde pour le faire causer avec un homme sur qui il nous a dit lui-même en ce monde-ci toute sa pensée. Le vrai dialogue de Montaigne et de Socrate, ne le cherchez pas dans les écrits de Fontenelle, il est dans les Essais, et en dix endroits, Fontenelle eût bien mieux fait de mettre les hommes de son temps à lui en présence de Montaigne ; il y aurait eu là des nouveautés à attendre; le dialogue de Montaigne et de Socrate fait double emploi.
Depuis que j'étudie Montaigne, je me demande bien souvent : qu'aurait-il dit de ceci, de celui-ci? Quel rôle aurait-il joué? Comme il aurait profité de chaque crise, de chaque tapage, pour fuir ces occasions que tant d'autres vont chercher 1
Mais tout cela, ce sont des hypothèses. Ne nous
demandons pas comment Montaigne aurait jugé notre siècle, mais comment notre siècle le juge, je veux dire comment les mérites ou les défauts de Montaigne se seraient agencés ou aheurtés aux nôtres, comment les progrès de la société, les conquêtes de l'esprit, tout ce que Montaigne a découragé ou nié de son mieux, donnent des démentis de plus en plus marqués à son pessimisme.
Question bien simple : sont-ce des Montaignes que vous désirez voir se multiplier?
Montaigne, c'est un gentilhomme bourgeois sans cette activité, at home and around^ qui peut rendre de telles gens si utiles.
/y, ,i S Est-ce un sage? Le mot est bientôt dit. Mais donnez ^<;. -k /, donc votre définition du sage. La sagesse ne peut /^' ^' ^ ''j pas consister tout entière en préceptes négatifs et restrictifs pour l'intelligence, ignorer, s'abstenir, ne pas désirer, et puis en complaisances très abondantes pour le corps. Le sage de Montaigne, c'est un Épi- /?. il j curien qui a l'imagination stoïque et qui ne laisse pas ses hautes visions hanter le reste de son âme et de
sa vie.
Montaigne, ce n'est pas un Épicurien, c'est Épicure lui-môme — quod ad moralia attinety non quod ad
scientiam.
11 y avait, au xviu® siècle, un M. de Querlon qui publia une édition des Voyages de Montaigne en
Italie. Or devinez, je vous prie, à qui il la dédia. A Buffon. Montaigne et Buffon! Et rien, c'est lui-même qui Taffirme, rien ne lui a paru plus simple que de rapprocher ces d'eux noms; il a cru apercevoir un point de contact entre l'observateur des esprits, du cœur 'humain, de lui-même, et le Pline français; ce rapport lui est devenu même très sensible. Ainsi soit-il! Il ne faut pas discuter avec les faiseurs de préfaces.
Nous avons tort de ne pas rouvrir de temps en temps un volume de Laharpe; cela nous ferait bien vivement sentir tout ce que nous devons aux maîtres critiques de ce siècle-ci. Non pas que Laharpe en luimême soit toujours à dédaigner. Quand il n'est pas aveuglé par une ignorance profonde, ou par un préjugé universel de son temps, ou par un de ces accès de réaction rageuse où sa vieillesse s'emporta, quand il parle de ce qu'il sait et quand il sait ce qu'il dit, il a de très bonnes parties : ce n'est pas un médiocre cousin de Johnson et de Boileau. Mais en dehors des leçons utiles que pourrait encore nous donner souvent Laharpe bien informé et de sang-froid, s'il retrouvait aujourd'hui des lecteurs, ce n'est pas lui assurément qui en profiterait le plus. Il faut qu'il se contente, pour son propre compte, de regagner un peu d'estime; et comme il sert mieux la cause de ceux qui l'ont détrôné ! Comme il renouvelle, comme il redouble notre reconnaissance et notre admiration pour eux! Je viens d'en faire l'expérience. J'ai voulu voir ce que Laharpe a dit de Montaigne. L'étude n'est
pas longue, je vous assure. Il le cite uiie fois en témoignage contre Diderot, qui admirait trop à son gré la morale de Sénèque. Il le nomme ailleurs en passant pour prouver que l'imitation des langues anciennes a contribué au progrès de notre langue» Et quand il s'occupe d'assigner au xvi« siècle sa place et sa part, en moins de trois petites pages, Amyot, Montaigne et Rabelais sont expédiés de compagnie; après quoi Laharpe arrive au xvn® siècle, qui fut enfin, dit-il, celui de la France. Et remarquez, je vous prie, qu'il est bien loin de mépriser Montaigne. Le peu qu'il en dit marque au contraire une grande bonne volonté de le louer et comme un regret de n'avoir pas plus de temps à soi. Mais Malherbe et Balzac n'étant pas encore venus, il faut courir, il faut voler à tire-d'aile. Du siècle que le nom d'Auguste accapare au siècle qui va s'absorber dans l'apothéose de Louis XIV on ne saurait trop se hâter.
Et pourtant entre Montaigne et les hommes du xvni® siècle il y a une différence qui, à elle seule, fera toujours pencher la balance en leur faveur. Sans doute ils avaient des défauts que Montaigne n'avait pas; ils ont nié et démoli aveuglément; ils ont porté partout une confiance impétueuse en eux-mêmes; ils n'ont pas laissé leur esprit aussi indéfiniment ouvert^ mais après tout chacun d'eux peut dire : j'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé. Non, ce n'est pas un siècle sceptique que le xviii®, ou du moins il n'est sceptique qu'à demi, et jamais peut-être on n'aura mieux vq
combien il est vrai que Tespérance est une vertu, car Tespérance a été presque toute la vertu du xvur siècle. A travers une société pleine d'abus, et qui ne savait comment se guérir, à travers des intelligences pleines de contradictions et qui ne savaient comment se réconcilier avec elles-mêmes, à travers des cœurs pleins de vices et qui ne savaient comment se corriger, Tespérance a circulé de nouveau, non raisonnée, déraisonnable, si Ton veut, mais si chaleureuse et si vivifiante qu'elle nous soutient encore après tant de raisons de désespérer. Ils ont voulu agir, changer les idées/ramener au vrai, propager la justice, plus ou moins prudemment, plus ou moins purement. Ils ne se sont pas proposé de se faire, au sein du désordre universel et de Tenfer, une sorte de paradis médiocre qui ressemble à une prison. Ils ont une cause, un drapeau; ce sont des soldats, j'allais dire des apôtres. Libre à nous de n'accepter pas un seul de leurs articles de foi; mais ils ont une foi, et c'est le grand point. Décidément si Voltaire avait vécu au xvi" siècle, il n'aurait pas passé la Saint- Barthélémy sous silence, et si Montaigne avait vécu au xvm®, il n'aurait pas remué le monde pour Calas.
Nous avons étudié Montaigne dans le passé, dans le temps môme où il a vécu et dans les deux siècles qui ont suivi. Les vicissitudes de sa gloire et de son influence nous ont aidé à mieux comprendre la nature et la portée de ses vues; son histoire posthume fait pour ainsi dire rejaillir en arrière sur lui-même
une lumière plus abondaute et plus nette. Parvenus ainsi jusqu'aux abords de notre siècle, pouvons-noué continuera suivre parmi nos contemporains les traces de Montaigne? A- t-il aujourd'hui des disciples comme Charron et des continuateurs comme Bayle?
Nous venons de suivre à la trace pendant deux siècles l'influence de Montaigne. Pouvons- nous, devons-nous pousser plus loin et chercher dans notre propre siècle ceux qui se sont nourris de ses idées ou qui lui ressemblent par la tournure native de leur caractère et de leur esprit? Une telle enquête serait peut-être piquante et nous mènerait à citer plus d'un nom qui étonnerait au premier abord. Ce n'est pas seulement au xvii*' siècle et par l'exemple de Pascal que l'on peut montrer Montaigne préoccupant fortement, par tel ou tel trait de son humeur ou de son génie, des hommes qui ne semblent pas nés pour se tourner vers lui. Ce métaphysicien profond, et qui, au rebours de tant d'autres, devient de plus en plus original à mesure qu'on s'éloigne du moment où il vivait et où il pensait, Maine de Biran, qui le croirait si son journal intime n'était là pour le prouver?
Montaigne a-t-il eu au xix**siècle, a-t-il maintenant parmi nous une action assez étendue et assez forte pour qu'il y ait quelque intérêt à l'étudier et à le combattre? Est-il lu assidûment? Est-il cru sur parole? Est-il cité comme une autorité? N'en serait-il
pas arrivé plutôt à avoir plus de renommée que d'influence, et à n'assembler autour de son nom qu'un vaste concert d'admirateurs parmi lesquels on ne distingue qu'à peine un petit nombre de disciples épars et peu enclins à la propagande? Oui, il en est ainsi, si l'on veut prendre à la rigueur ces mots : l'influence de Montaigne, si l'on ne reconnaît sa trace que là où l'on retrouve son nom, si ceux-là seuls sont ses disciples qui l'avouent pour leur maître et leur inspirateur. Mais à la distance où nous sommes du temps où Montaigne écrivait, et surtout quand il s'agit d'un écrivain tel que lui dont les idées sont flottantes et sans lien, l'influence directe, immédiate est peu de chose auprès de cette action multiple et diffuse qui ne se laisse pas saisir aussi aisément. Montaigne a peu de disciples proprement dits : ce n'était ni son dessein ni son talent d'enrôler et d'enrégimenter les esprits; il n'a rien du chef d'école ou de parti, et c'est peut-être la raison principale du grand rôle qu'il a joué dans le mouvement intellectuel de la France. Insinuant, sans exigence, ne mettant point en éveil et en méfiance l'ombrageuse famille des esprits libres, les laissant se jouer autour de lui à l'état nomade sans les menacer de la moindre houlette ni les contraindre à aucun bercail, il s'est fait un troupeau qu'il n'a pas marqué à son chiffre et qui va sur ses pas sans savoir à qui il appartient. Depuis trois siècles d'ailleurs les idées que Montaigne avait animées de sa verve familière et colorées de ses brillantes images ont passé dans tant d'esprits différents du sien, elles ont subi de telles métamorphoses, elles
ont pris une forme systématique et une consistance scientifique si étrangères à son esprit qu'il faut lès avoir suivies depuis leur origine, à travers mainte déformation, pour en reconnaître le point de départ et rinspiration première.
Je voudrais tenter un dernier moyen de mieux comprendre Montaigne et d'expliquer mieux comment je l'ai compris. Nous avons étudié sa vie, ses écrits, sa réputation, son influence; nous l'avons suivi depuis ses origines jusqu'à la fin du siècle dernier; il nous resterait, ce semble, à continuer de même, jusqu'à aujourd'hui et à passer en revue, comme pour les siècles précédents, ceux qui se sont occupés ou inspirés de Montaigne, ceux qui lui ressemblent ou qui l'ont combattu depuis cent ans; nous aurions là bien des noms illustres ou brillants à grouper et à classer; mais est-il vrai que, dans celte dernière période de notre histoire littéraire et morale, Montaigne ait eu, comme auparavant, un rôle personnel, une influence distincte et saisissable? Est-il encore une puissance avec laquelle on doive compter ou discuter? En d'autres termes, Montaigne a-t-il survécu à la Révolution française, et où en est-il aujourd'hui? Mais qui donc a survécu à la Révolution française? Elle a dévoré tous ceux qui l'ont faite. Le cûble est coupé; nous voguons, et nous avons laissé sur le rivage tous ceux qui avaient construit le navire ou recruté les matelots. Nous parlons d'eux encore, quand le souci de nos destinées nous laisse un peu
de répit; quelque chose de leurs passions ou de leurs idées se retrouve dans la mémoire de celui-ci ou de celui-là ; mais ils ne sont plus nos pilotes et nos chefs. Est-ce ignorance et ingratitude de notre part? Non, c'est que les temps sont trop changés, et notre vie trop nouvelle....
Sans doute cette recherche pourrait être curieuse, surtout si Ton s'attachait à grouper autour de Montaigne ceux qu'il a séduits parmi les hommes de notre siècle sans qu'il y ait entre leur esprit et le sien une parenté visible au premier coup d'œil, et qui semblent au contraire d'une autre race que lui. Quelques exemples suffiront. Nommez Byron : n'est-ce pas de quoi faire fuir le souvenir de Montaigne plutôt que de l'évoquer? Quel lien imaginerez- vous entre cette âme volontairement excessive, hautaine, révoltée, qui met sa gloire à éclater de toutes parts en jets de foudre inouïs et à se signaler par des ravages, et cette autre âme qui avaît la prétention de se croire ordinaire et médiocre, qui affichait la modestie, la mesure, le respect de la coutume, et qui se dérobait aux passions avec autant de zèle que le poète anglais en mettait à les rechercher, à les provoquer, à les attiser en lui et autour de lui? 11 n'importe. Byron disait que Montaigne était, parmi les grands écrivains du temps passé, le seul qu'il lût avec une entière satisfaction ^
1. Emerson, d'après Leigh Hunl, Représentative men, édit. de Leipzig, 1856, p. 120.
Nommez Alfieri, que Byron amène assez naturellement à sa suite : c'est encore un Mazeppa que vous n'iriez pas chercher par conjecture sur les traces et dans les sentiers de Montaigne ; et cependant....
Ouvrez ce roman qui nous arrivait hier de Genève *. Le principal personnage est à table, seul, « mais faisant, comme dit Jean-Jacques, dîner son livre avec lui, tour à tour avalant un morceau et lisant deux lignes ».
Demandez au philosophe américain Emerson quels hommes il considère comme les représentants de l'humanité. Pour représenter la philosophie, il ira chercher Platon à Athènes, pour les mystiques Svedenborg à Stockholm, pour les poètes Shakespeare, pour les hommes de lettres Gœlhe, pour les hommes d'action Napoléon : mais la France prête encore aux sceptiques leur chef favori, c'est Montaigne.
Un jour, ayant à parler de la propriété littéraire à la Chambre des députés, Lamartine disait que quelques noms immortels sont toute une nationalité dans le passé, et comme il cherchait dans sa mémoire de quels noms il devait composer pour la France celte liste où l'on verrait comme un éclatant abrégé de plusieurs siècles et de tout un peuple, Montaigne s'imposait à lui le premier, « Montaigne, dit-il, qui