‹ MontaigneChapitre 13 sur 100 · Les Œuvres Morales et meslees de Plutarque, Transi · texte numérisé non relu

Les Œuvres Morales et meslees de Plutarque, Transi

' en François par Messire Iacques Amyot. etc.. Paris. 1572, 1 toi. in-folio.

nage ». Les bons Thébains qui jugèrent Épaminondas et Pélopidas, n'avaient certes pas l'ànie forte et impli ble, du prince de Galles, de Scanderberch ou de l'<

pereur Othon, et pourtant « l'étonnement et l'admiration ont fait naître chez eux un pareil effet ». Que conclure? rien sur le problème que nous agitons, à savoir si Ton doit recourir à la soumission ou à la braveric pour arrêter un ennemi victorieux. Mais ceci, sur l'inutilité de notre petite enquête : « Certes, c'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l'homme ; il est malaisé d'y fonder jugement constant et uniforme ! » Ce que Montaigne confirme par un dernier exemple de Pompée et de Sylla qui, dans deux cas identiques, prirent deux décisions toutes contraires. Ici Montaigne s'arrête.

Il a donc débattu une idée, ou plutôt un problème pratique et, en ce temps, malheureusement usuel. Au lieu de discuter et de raisonner, il a réuni quelques exemples : des faits. Il lui a paru au premier abord (pie ces faits avaient un même sens; il on a !<•:. i-é brièvement la loi; puis, cette loi è s<>n tour, il l'a éprouvée par <lo nouveaux exemples, de nouveaux faits, elle ne s'est pas vérifiée. Il ne s'est pas obstiné : il n'a pas recouru aux distinctions, définitions, ei s aristotéliciennes; ilacédéà l'enseignement droit des faits, — ces faits en face desquels il s'était p] us interposer entre eux et lui une méthode, des idées, des préju- Et du fond même de son expérience et de son bon sens, s'est échappé le cri : « Cert< s, c'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l'homme! » Mon-

28 M' -N I ilGHI

Laigne b i fé une question, ••> il s i ay^ lei idée* <\u<-

lui • prop -n inini'

D'ailleurs i i que n<

!<• I du li\ re i '. n

après, Montaigne le reprend. Il re, au beau mi-

lieu, cette observation que, p* ellement, lui. il

se laisserait également emporter par l'on ai I i ces deui moyens . mais qu'il a une merveill< Lâcheté vers la miséricorde et le pardon à

son avis » — contrairement à l'opinion des — il « serait pour se rendre plus naturellement a La passion qu'à L'estimation ». Dans la première lion

de l'Essai, c'est plutôt vers « l'estimation » qu'il semblait pencher. Il a donc changé, lia si qu'en effet en

douze ans ses humeurs, ses conditions et les circonstances ont bien changé. Il n'a plus en 1587 on i"<ss un certain sentiment d'aigreur ou d'ambition dé< il n'a plus cette tension vers la sagesse et cette pointe du stoïcisme qu'il avait en 1572 ou l")7.'i. Et puis les temps sont devenus plus durs, l'ancien maire de Bordeaux, au milieu de la férocité universelle, penche de plus en plus vers l'humanité et la « mansuétude

Outre cette observation, Montaigne enrichit d'un nouvel exemple, cet Essai; et il le choisit de telle sorte que ce soit la contradiction même de ses premiers exemples : il nous montre Alexandre sans pitié contre le courageux Betis. Ainsi avec le temps Montaigne non seulement devient plus humain, mais encore a un sentiment plus vif des contradictions des hommes et s'y complaît davantage.

L'Essai reste trois ou quatre ans sous cette seconde forme. Montaigne le reprend encore, l'accroît de deux exemples, qui d'ailleurs ne l'enrichissent point. Depuis 1588, ses opinions n'ont point changé sur le problème *.

Voilà par quelle sorte de renseignements Montaigne, en s'essayant, se révèle à nous. Il s'est montré à nous à l'œuvre; il a pensé, il a jugé devant nous; s'il nous offre le même spectacle, avec le môme naturel et la môme sincérité à mille moments successifs de sa vie, n'aurons-nous pas, non sa statue, mais sa vie môme2?

Achevons dans un chapitre plus important de prendre l'idée de la méthode avec laquelle Montaigne compose un Essai. Le chapitre xiv, livre Ier, de la première édition — qui est devenu le xlg de la Vulgate3 — a pour titre : « Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l'opinion que nous en avons ». L'auteur nous expose d'abord son sujet : « Que les hommes sont tourmentés par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mômes », puis l'importance de ce sujet : « Il y aurait un grand point gagné pour le

i. Pour suiyre cette analyse chronologique de l'Essai i-i el celle qui suit, le lecteur est prié «le bc reporter an tome I de I'Édrion «jhicipali des / isais.

2. « Je veuv représenter le progrès de mes humeurs, el <|u*on voie chaque pièce en sa naissance. Je roadrais avoir commencé plus tùi el prendrais plaisir à reconnaître le train de mes mutations. » Essais, 11-37.

Ë. I). et IL, t. II, p. 327.

3. J'appelle Vulgate le texte 'le- ; >wi,\ donné par la plupart des Editions, par toutes celles du wii siècle notamment, et qui reproduit à peu de choses près celui de L'édition de 1595, h- rieil et bon exemplaire i

« le \ray exemplaire », comme L'appelle en 1635 M"" de C.ourna\ .

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soulagement de ooti humaine, qui

pourrait établir cel '"■ pi oposition \ -i. m

Montaigne tourne et retourna pour

r, et termine i e que la rhétorique appelle l'e siiimi, par cette formule si cette : Or, que ce que nous appelons mal, ne l«- soit paa de -"i. ou du moiiu qu'il Boit, qu'il dépende de n<>i^ de lui donner antre saveur h autre visage, — car tout revient a un —

voyons, >'H se peut maintenir. ... yons (l<»n<-.

Un argument d'ordre général : bref, comm ont

toujours chez Montaigne Les arguments de Ire :

« si l'être origine] de ces choses que nous avait crédit de se loger en nous de son autorité, il ! rait pareil et semblable en tous. Mais la diversité opinions que nous avons des choses-là, montre cl ment qu'elles n'entrent en uoun que par compositi a . Voilà l'idée mère, le « jugement en gros . Il faut pisser aux applications précises et aux jugements particuli « Xous tenons la mort, la pauvreté et la douleur pour nos principales parties. » Mon parlera de la mort.

de la pauvreté et de la douleur.

La mort? « Cette mort que les uns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sçait que d'autres la nomment l'unique port des tourments de cette vie? le souverain bien de nature? seul appui de notre liberté? et commune et prompte recette à tous maux ? i Et làdessus deux pages d'exemples. « Et en est le nombre si infini qu'à la vérité, conclut Montaigne, j'aurais meilleur marché de mettre en compte ceux qui l'ont

crainte. » Il ajoute cependant un dernier trait : on

y verra comment l'idée générale revient après les faits, et comment lapensée secrète, la conception mystérieuse, se fait jour brusquement : « Ceci seulement, Pyrrhon le philosophe, se trouvant un jour de grande tourmente, dans un bateau, montrait à ceux qu'il voyait les plus effrayez autour de lui, et les encourageait par l'exemple d'un pourceau qui y estoit, nullement soucieux de cet orage. Oserons-nous donc dire que cet avantage de la raison, de quoi nous faisons tant de fête, et pour le respect duquel nous nous tenons maîtres et empereurs du reste des créatures, ait été mis en nous pour notre tourment ? A quoi faire la connaissance des choses, si nous en perdons le repos et la tranquillité où nous serions sans cela, et si elle nous rend de pire condition que le pourceau de Pyrrhon? L'intelligence qui nous a été donnée pour notre plus grand bien, Temploierons-nous à notre ruine, combattant le dessein de nature, et l'universel ordre des choses? » Le grand mot est lâché : l'universel ordre des choses, un des « leit-motiv » de la pensée de Montaigne. De La mort à La douleur, le chapitre se continue par une forte transition : « Bien, me dira-t-on, votre vl serve à La mort; mais que direz-vous de l'indigence, que direz-vous de La douleur que La plupart des sages ont estimé le souverain mal; et ceux qui le niaient de parole, le confessaient par effet ? l« i tout ne consiste pas en L'imagination. Nous opinions du reste, c'est ici la science certaine qui joue son rôle1. Le pourceau de

l. Remarque/, l'opposition de l'opinion el de If i

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l»\ prho i i de nota i écot. Il esl I

inoii ; m i on le ; mente.

I oroerons-nous la qui

v \ «»it en loai ce qui est » embler

bous La douleur? Les arbres même iembl<

;m\ offenses qu'on leur fait

oe n .1 pas affaibli la thèse adverse. Il y i m< dans Bes paroles je ne Bais quel frémissement. ] corde, continue-t-il, qi il Le p

être, el volontiers i rje suis L'homme da i qui Lui

veux autant de mal el qui la crains autant, pour jus présent n'avoirpaseu, hicu merci, grandcomna elle ». .N'importe; il triomphera de cette peur : Qu'il - >it pourtant en nous, sinon de l'anéantir au moins de L'amoindrir par la patience : qu'il ne soit en nous, qu bien le corps s'en esmouverait, de maintenir ce n< moins l'âme et la raison en bonne trempe, je ne Le c pas ». Et les arguments suivent. El s'il ne L'était, qui aurait mis en crédit parmi nous la vertu, la vaillance. laforce, la magnanimité et la résolution ? Où joueraientelles leur rôle, s'il n'y avait plus de douleur à déffîer. Cette idée, une idée aimée sans doute, se développe et joue dans un beau couplet. D'autres arguments suivent très brièvement exprimés. 1° m Si la douleur est violente elle est courte, si elle est longue elle est légère; tu ne la sentiras guère situ le sens trop, elle mettra fin à soi ou à toi ». 2° « Ce qui nous fait souffrir avec tant d'impatience la douleur, c'est de n'être pas accoutumés de prendre notre contentement en l'âme. 3° « La douleur se rendra de bien meilleure composi-

tion à qui lui fera tête ». On sent 1res bien que ces trois arguments n'ont pas grande portée aux yeu\ de Montaigne. Il les donne par acquit de conscience; il se hâte d'arriver aux exemples, qu'il multiplie.

Nous sommes parvenus maintenant à la péroraison. D'abord un résumé et une reprise de tout l'Essai. « Les choses ne sont pas si douloureuses et difficiles d'ellesmêmes, mais notre faiblesse et lâcheté les fait telles. Pour juger les choses grandes et hautes, il faut une âme de même. » Puis une exhortation : « Pourquoi de tant de discours qui nous persuadent de mépriser la mort et de ne nous tourmenter point de la douleur, n'en empoignons quelqu'un pour nous »?

Tel est le chapitre xiv du livre Ier. C'est à lui-même que Montaigne s'adresse, et, premier renseignement, il a le besoin, le désir et la volonté de se guérir de la peur de la mort et de la peur de la douleur. Autre renseignement : les arguments qui agissent sur lui sont d'abord les exemples, ensuite la considération du dessein de la nature et de l'ordre universel des choses, enfin la magnanimité ou l'honneur.

Mais Montaigne va vivre encore longtemps et son Essai vivraavec lui, c'est-à-dire s'amplifiera et se modifiera. On a remarqué sans doute que Montaigne oublie de parler de l'indigence, ou plutôt qu'il l'escamote : « la pauvreté n'est rien à craindre que cela qu'elle nous jette dans les bras de la douleur. » Pourquoi? En reprenant son œuvre après 1.">S(), il en donne implicitement la raison, C'est qu'il était alors malade d'avarice. Comme le savetier de la Fontaine, il avait sa boite d'or qui causait

mon 1 LIGNE. 3

• J'i MONTAIGNE.

a tourments. C était pour lui !•■ j.

noble pour qu'il tou< her, □

i ir. il attend donc i ri pour le moqw or

de L'indigence. ( ta peut conj< p que

l'effroi (!<• la mort et L'appréhension de La douleur n'étaient pas Lrop vifs, quand il lit, et qu il

était en voie de d mom< ai ot il ■ roui

guérir, c'est-à-dire quand pour la premi< l ;\

nposé cet Essai.

Les années vont Leur murs. Après 1588, i

enfle tle nouveau. Changement curieux! i plus le ton héroïque qu'on entend : un épieuréisme aimable — plus d'apparence que de réalité — semble inspirer toutes les paroles que Montaigne ajoute. L plus, ce qui parait à cette heure surtout effrayer noti sage, c'est la perspective de la mort. Il avait dit, ^ur l'exemple du pourceau de Pyrrho, que la seule chos dont la nature ait peur, c'est la douleur, et que, dans la mort, ce qui nous épouvante c'est la douleur qui raccompagne. Maintenant Montaigne se contredit <a: vergogne : « Je trouve par expérience que c'est plus tôt l'impatience de l'imagination de la mort, qui nous rend impatients de la douleur, et que nous la sentons doublement griefve de ce qu'elle nous menace de mourir. » C'est que depuis dix ans il vit avec la douleur, il s'est familiarisé avec cette hôtesse de tous les jours : l'étrangère qui frappe maintenant à sa porte, c'est la mort.

En outre Montaigne n'oublie pas au passage de faire sentir la haine de la violence et de la tyrannie, surtout de la tyrannie morale. Il nous conte l'histoire des per-

séditions que les Juifs subirent de la part de Portugais, et les suites horribles de leur désespoir, lorsqu'on leur enleva leurs enfants pour les élever dans les idées de TÉtat contre les idées de leurs pères.

Pour conclure, déduisons de ces analyses notre méthode : nous ne lirons pas les Essais comme un livre d'une venue, où les idées sont en quelque sorte contemporaines les unes des autres, nous nous exposerions à n'y voir que des contradictions et à n'y recueillir que des renseignements ridicules et une image fausse de Montaigne. Nous les étudierons plutôt comme une série de notations successives, prises au jour le jour, dans mille circonstances différentes, comme des mémoires, comme un journal. Ce que nous regarderons à travers les pages, ce n'est pas comment le cerveau de Montaigne était fait, mais comment le cerveau de Montaigne fonctionnait, et si nous y cherchons quelles étaient ses pensées, nous y chercherons surtout le perpétuel mouvement de ses pensées

Il nous reste maintenant à déterminer par quels moyens matériels on retrouve, dans les Essais, les différentes parties, les jours et la suite chronologique. Le lecteur nous pardonnera donc de faire de la bibliographie, et même quelque peu de paléographie.

Le dernier jour de février de Tannée 1571 , trente-huitième anniversaire de sa naissance, Montaigne se retire dans son château « pour se reposer sur le sein des doctes

36 MON i UGIfl

\ ierges, dani le « aime el la lécurifc il ne m

tout de Boite à metti e en i • imaginai

D'ailleun il est occupé I procurer l'édition de le Mi nagerie delà Boétie, qui De parait qu • 1571

Mais il m' tarde guèi i

\ La lui de L'année 1579 el au comm< ut de

1580, M i ••nuit tous les I qu'il a comj I il lea

publie en deux livrée chez Simon Millange en 15 Le premier livre contenants? Essais, le second M : la composition primitive des Essaù a donc duré huit ans.

Ces Essais, nous L'avons dit, <»ut été écrits au fil jours. L'ordre dans lequel l'éditioD de 1580 D présente, est en gros conforme S leur suite chron

gique ; on le voit par quelques-uns «l'entre eux qui étant datés d'une façon très précise par Montaigne luimême, servent de jalons et de points de repère L orbe de son développement moral se discerne donc nettement. Cependant il y a eu quelques interversi - Montaigne redoute la monotomir «-t transpose maint chapitre. Mais il a moyen de s'y retrouver.

Cette première édition a certains caractères particuliers : 1° pour les faits et les exemples, il y a autant d'histoire prochaine et contemporaine, que d'histoire ancienne : Montaigne y est en quête de l'actualité : il refait à bâtons rompus l'histoire aneedotique de son temp^. 2° La construction de chaque chapitre est en général méthodique ; le plan est simple, rigoureux, se discerne facilement, comme on a pu le voir par nos analyses

l. C'est l'inscription latine qui se lit encore dans un angle de ce cabinet attenant à la Bibliothèque, où Montaigne avait fait sa chambre.

précédentes : rien ne m'y manque, d'une composition classique, pas même les transitions. C'est bien loin de l'opinion qu'on se fait des Essais quand on ne les connaît que par la Vulgate. 3° Le style, quoique vif, varié, coupé, est moins pittoresque, moins humoristique, moins familier qu'il ne le deviendra par la suite : c'est plus écrite l'influence de Sénèque domine. D'ailleurs peu de trivialité, rien de licencieux ni de grossier ; au contraire, étant donné la liberté et les habitudes du temps, on a le droit d'être surpris ici de la réserve et du goût de Montaigne, avant d'être surpris plus tard par le contraire, k" Montaigne y parle peu de lui-même, nous l'avons déjà dit ; ses confidences ne sont jamais indiscrètes, jamais appuyées.

Telle quelle cette édition de 1580 était naturellement devenue introuvable. La Société des bibliophiles de Guyenne a chargé deux de ses membres, MM. Dezeimeris et Barkhausen, delarééditcr. Leur rééditionest une merveille de méthode et d'exactitude. C'est par elle qu'il faut aborder Montaigne.

En 1583 et 1587 Montaigne donne deux éditions nouvelles, on pourrait presque dire deux simples réimpressions de son œuvre. Les corrections ne portent guère que sur le style: elles sont de peu d'importance. Et sauf deux ou trois passages significatifs, les additions se réduisent à rien. MM. Dezeimeris et Barckhausen en ont fait l'attentif relevé, et ceux qui le font après eux ne sont pas payés de leurs peines. Mais en 1588 les Essais pa-

l. Elle se trouve a Bordeaux chez Féret. Elle est très clairement et très élégamment imprimée.

MON i ilGffl

sent avec ni cents additioi r<j?u\ re d< i i80 en outre ton! an lii re inédit, !<• troisième

Les additions sonl extrêmement curL qne Montaigne introduil les hit j<*

citations : el toute son érudition ; iti [u<

[1 s'abandonne on peu à certain* - Imaginations déi el l'air épicurien succède à I air stoïcien. D'aillé n additions-»' glissent partout, contredisant, bo lout et déconcertant 1«' Lecteur.

Idieu donc le bel ordre, la suite des pensées, La i ompbsition el La dialectique de 1580

Autre reproche : Montaigne cette fois parie beaucoup de lui. Il fait sans cesse intervenir sa personnalité : oh! naïvement certes, avec plu- de bonhomie que de vanité. Mais enfin tout cela ne paraît pas trop ricux. C'est sérieux cependant.

Examinez le livre III, tout nouveau, lui: il a écrit très vite, peut-être en un an. On le devinerait. quand même on ne le saurait pas. rien qu'an >t\ le qui n'a pas cette belle tenue de l'œuvre de 1580: rien qu'à la composition, qui est enchevêtrée, peu nette et irrégulière. Mais aussi comme c'est vivant, spontané, chaleureux ! Là, Montaigne, qui vient de jouer un grand rôle politique, définit son attitude, l'explique et la défend. Le sage a vécu avec les hommes, il nous dit comment. C'est capital.

Le texte de l'édition de 1588 nous est donné dans l'édition des Essais de MM. Motheau et Jouaust :.

1. Les Essais de Michel de Montaigne..; par Motheau et Jov Librairie des Bibliophiles. Édition commode et vraiment classique.

Après 1588, Montaigne continue à enrichir son livre, toujours d'après le même singulier système. VA là, nous saisissons sa méthode sur le vif. Car la ville de Bordeaux possède un exemplaire à grandes marges de 1588, avec toutes les additions que Montaigne y voulait introduire et de la main même de Montaigne : le tout, prêt à être envoyé à l'imprimeur. C'est L'Exemplaire de Bordeaux.

Ce que Montaigne a ajouté dans les marges, ei <jui formera dans la Vulgateun bon tiers de l'ouvrage total, ressemble le plus souvent aux gloses d'un commentateur vif et prime-sautier.

Imaginez un homme d'esprit, qui lit les Essais pour la première fois, à qui la plume démange ; il fait des réflexions sur ce qu'il lit : « Moi, dans ce cas, j'agirai autrement » ; il tire la morale des récits ; il rappelle tel fait, — il le prend à l'antiquité, pour l'ordinaire, — qui confirme ou qui contredit son texte; il approuve, il hausse les épaules ; rarement il complète, rarement il prolonge le mouvement de ce qu'il vient de lire. Il ne rentre jamais dans l'esprit et le ton de l'œuvre. Vous croiriez qu'il assiste à une pièce, et qu'à chaque instant, il se penche à l'oreille de son voisin pour lui communiquer en confidence sos impressions. Tel est Montaigne dans ses additions manuscrites. Seulement la pièce qu'on joue, c'est sa propre pensée à lui.

Montaigne mourut avant d'avoir publié les Essais ainsi accrus. Son ami Pierre de Krach lit recopier l'exemplaire préparé pour L'impression, et sa fille d'adoption, M11' de Gournay, qui était à Paris, en procura l'édition.

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En tout cas l'édition de Pierre de Brach cl de M de (.(.urn;i\ parut en 1595. Plus ou moins ait —

notamment en 1635, — elle es! devenue 1s \ - te. MM. Courbet ei li< yer en ont donné uneréim] d

qui peut rivaliser dans son genre avec L'édition d bibliophiles bordelais.

Voilà donc le Montaigne des éditions courantes. 1» Montaigne à tous les jours, le Montaigne de tout le monde. Tout s'y mêle et s'y embrouille, l'homme et l'œuvre de 1580 avec l'homme et L'œuvi 1588,

avec l'homme et l'œuvre de 150-2. Ils ne s'y accordent point, ils ne s'y combinent point, ils ne s'y succèdent point ; ils s'y enchevêtrent.

Enfin, la ville de Bordeaux fait publier pour la première fois une édition scientifique de l'Exemplair?: de Bordeaux. L'éditeur en a profité pour démêler l'embrouillement des Essais, distinguer du fond de 1580 l'apport de 1588 et l'apport manuscrit d'après 1588.

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