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Qu'il y a certaines lois

<( cette opération, il la parfasse par ses moyens et volonté, « non par la contrainte d'autrui, comme il adviendrait, si « nous connaissions les choses par force et selon la loi de « leur essence. Or, toute connaissance s'achemine en <( nous par les sens : ce sont nos maîtres. La science com- <( mence par eux et se résout en eux. Après tout, nous « ne saurions non plus qu'une pierre, si nous ne savions « qu'il y a son, odeur, lumière, saveur, mesure, poids, « mollesse, dureté, Apreté, couleur, polissure, largeur, « profondeur. Voilà le plan et les principes de tout le « bâtiment de notre science. Quiconque me peut pousser « à contredire les sens, il me tient à la gorge; il ne « me saurait faire reculer plus arrière. Les sens sont « le commencement et la fin de l'humaine connais-

>ance.

« Il n'est absurde, selon nous, plus extrême que de « maintenir que le feu n'échauffe point, que la lumière « n'éclaire point, qu'il n'y a point de pesanteur au fer,

ni de fermeté, qui sont notices ' que nous apportent 1< ^

sens, ni nulle créance ou science en l'homme qui se a puisse comparer à celle-là en certitude. > Eh bien, Montaigne Ira jusqu'à cette absurdité .

L'incertitude et la faiblesse de nos sens, c'est donc Le \/ ^^ thème nouveau, Le dernier thème sur lequel s'exerce la critique de Montaigne. Il n'app >rte dans ce débat rien d'inédit ei d'imprévu. Mais sa conclusion est forte et il faut la citer. « S<mt-ce nos sens qui prêtent aux sujets ces « diverses conditions, ei que les sujets n'en ayent pour-

i. Encore le terme technique.

tant qu'un*

n - qualité U Ici ont telle ar

i e doute que pouvons non ndrc di

essence ! D'avantage, puisque lei accidents des mala- (( dies, de la rêverie ou du sommei] dous font pai i

les Choses autn'S qu'elle m- pu

et à ceui qui veillent... a'est-i] p risembla-

ble < j 1 1 <- notre assiette ordinaire • - Data-

relies sont aussi capables de donner an • k se rapportant à leur condition. Or, notre >m-

« modant les chos i. et les b rmanl selon soi,

« nous no savons plus quelles sont les c « ni (juclle est leur nature... L'incertitude de dos sens « rend incertain toul ce qu'ils produisent. Pour ,j « (les apparences que nous recevons des sujets, il nous « faudrait un instrument judicatoire; pour \ « instrument, il nous y faut de la démonstration; pour <( vérifier la démonstration, un instrument: nous voil « rouet. Puisque les sens ne peuvent arrêter notre dis- « pute, étant pleins eux-mêmes d'incertitude, il faut que « ce soit la raison; nulle raison ne s'établira sans une « autre raison : nous voilà à reculons jusques à l'infini. « Notre fantaisie 1 ne s'applique pas aux cboses étran- « gères, mais elle est conçue par l'entremise des sente les sens ne comprennent pas le sujet étranger. mai< « seulement leurs propres passions : et. par ainsi, la fanée taisie et apparence n'est pas du sujet, mais seulement de « la passion et souffrance du >ens: laquelle passion et

t. Cest le terme technique transporté du grec au latin par Pic de la Mirandole, du latin au français par Montaigne.

« sujet sont choses diverses. Par quoi, qui juge par les « apparences, juge par chose autre que le sujet. Et de « dire (pie les passions des sens rapportent à l'àme laqua- « lité des sujets étrangers par ressemblance, comment « se peut l'âme et l'entendement assurer de cette res- « semblance, n'ayant de soi nul commerce avec les « sujets étrangers? Tout ainsi comme qui ne connaît pas

Socrate, voyant son portrait, ne peut dire qu'il lui « ressemble. Or, qui voudrait toutefois juger par les « apparences : si c'est par toutes, il est impossible; car « elles s'entr'empechentpar leurs contrariétés etdiscré- « pances, comme nous voyons par expérience. Sera-ce « qu'aucunes apparences choisies règlent les autres? il « faudra vérifier cette choisie par une autre choisie ; la « seconde par la tierce ; et, par ainsi, ce ne sera jamais « fait. Finalement, il n'y a nulle constante existence, ni « de notre être, ni de celui des objets. Et nous, et notre « jugement, et toutes choses mortelles vont coulant et « roulant sans cesse; ainsi il ne se peut établir rien de « certain de l'un à l'autre, et le jugeant et le juge étant « en continuelle mutation et branle. »

Cette fois, c'est bien l'aboutissement de la critique négative, au delà duquel il n'y a rien. La faculté par laquelle L'homme juge du vraies! ployable à tous sens, la faculté par laquelle il juge du bienn'est pas moins flexible et incertaine ; les intermédiaires par lesquels il faut qu'il communique avec les choses lui montrent nonles choses, mais la fiction des choses. Et, pour comble d'impuissance, dans l'homme lui-même, il n'y a rien de permanent, ses erreurs n'ont point de règle, ses illusions n'ont point de

Jim» HOKTAlGlfl

suite ; il ne s;iur;iil •■ — .1 ver d< le DIOÎIII DUC

science dei appareil lei phénomèi trame

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Mais enfin, il faut s'expliquer : an bout de tant d'étapes et après tant de paysages vus, où donc voulait nir

Montaigne? Il nous a «lit que la religion tenait an cœur

de l'homme par des moyens surnaturels et miraculeux, sans quoi elle n'est qu'un préjugé, une habitude, une

passion : et cela suppose l'incapacité de la raison humaine àse mettre de plain-pied avec Les réalités tr.mscendantales. De Là Montaigne nous a portés en face de la nature, nous faisant embrasser d'un regard L'ensemble de l'univers, nous forçant à examiner dans Le détail La condition des animaux, nous persuadant que le bonheur et la vertu sont d'autant plus près de nous que noua sommes plus près de ces conditions animales, instinctives et spontanées, et qu'à nous mettre au-dessu> du monde par l'exercice de la raison et des facultés intellectuelles, nous gâtons présomptueusement notre vie. A la suite, lui, l'humaniste, l'homme instruit par de longs siècles de culture, et incapable certainement de retrouver la rusticité du paysan, l'ignorance du sauvage, la simplicité et la rectitude de la nature, il nous expose quelle attitude intellectuelle lui convient : la suspensi"ii du jugement, la fluctuation, la souplesse, l'équilibre si parfait que le moindre grain de poussière fait osciller le

LE SCEPTICISME DE MONTAIGNE. ±i)\

plateau de la balance, sans que la balance se fixe jamais; d'un mot, le Pyrrhonisme. Et puis ce fut la critique des affirmations de la raison : interrogés sur ce qu'est leur âme et leur corps, les philosophes n'ont rien répondu (jui ait valu quelque chose, impuissants à connaître ce qui les touchait de plus près! Mais cette critique des opinions ne fut rien, à côté de la critique de la raison elle-même : juge du vrai, juge du bien, la raison est toujours égarée par mille forces étrangères, et toujours elle est informée par une puissance trompeuse, les sens. E1 nous voilà au bout de cette dialectique. Pourtant, j«i l'avoue, elle ne donne pas encore une impression nette; trop complexe, trop sinueuse, trop habile peut-être, elle laisse pressentir sans l'avoir révélée une pensée intime, plus forte; ça et là le mot de raison prend un grand sens, et cela étonne. En outre, à chaque instant, quelque cri de lassitude ou de colère échappe, le cri d'un homme qui soutire de voir, qui craint d'avoir ces entêtements et ces passions dogmatiques dont sortent les crimes dont La vie est empoisonnée; qui veut que ses opinions ne soient que des conjectures, pour n'avoir jamais la tentation de « les mettre à si haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif. »

El Ton se demande dès lors s'il n'y a pas quelque artifice ou quelque excès dans [* Apologie de Raymond Sebond, N'est-ce pas une prestigieuse féerie intellectuelle que Montaigne se serait jouée à Lui-même, sans la prendre au sérieux, et qu'il nous aurait représentée, pour donner une Leçon de tolérance? Tout compte fait, dit M. Faguet, son prétendu scepticisme n'est qu'un rappel

•202 . nom nom .

.1 l'humilité... (',«• «jiii I nul -.H

monstrueuse qui permet 6 an bomi qui lu' com-

mande dé tuer <jni ne p< nie p loi, i oui

>mpte fail ' Mais le compte n'esi p lonl i

i il y manque !<■ dernier terme. Donnons le dernier terme.

Ce sont ici des pages admirable! : ,j(- rais lei citer font entièrei quoique Montaigne -"if ici Le i traducteur de Plutarque. Mais Montaigne, !• son romptc, >"> exprime. Donnons-les donc en amen honorable de ces pages trop souvent, trop uniquenu citées où le gentilhomme bordelais cache derrière un masque polisson et faloi sa physionomie véritable? « Nous1 n'avons aucune communication è Vi

i. Voici le texte d'Amyot : a le bien prend] participation dn vrai être, oonceque toute humaine nui

au milieu entre le naître ei le moût Haut d< •

obscure apparence et ombre, ei une incerti d'aventure vous fichez votre pi .

sera ni plus ni moins que gui voudrait empoigner t'eau. car tanf \ il serrera ei pressera ce qui de sa nature coule il perdra ce qu'il roulait retenir et empoigner : au choses sujettes à passer d'un changement à un autre, la raison, y < chant une réelle subsistance, se trouve dénie, ne pouvant rien ap\ hender de subsistante la vérité et permanent parce que tout o>/ vient en être et n'est pas encore du tout, ou commence à mourir ai qu'il soit né. Car comme voulait dire Heraelytus, on ne peut entn fois en une même rivière, ni trouver une substance mortelle a\ en un même état, car par soudaineté et légèreté de changement... » et la suite, comme dans Montaigne, sauf que Montaigne supprime quelques lignes, soit qu'elles lui paraissent moins jolies, soit qu elles sentent trop au stoïcisme et au panthéisme. Et cela va jusqu'à : A cette c clusion si religieuse... » On voit quel singulier plagiaire était Montaigne; son livre, et particulièrement Y Apologie de Raymond Sebond, est par places une véritable mosaïque. Voir le livre capital de M. Joseph de Zah-

« que toute humaine nature est toujours au milieu « entre le naître et le mourir, ne baillant de soi qu'une « obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile u opinion. Et si, de fortune, vous fichez votre pensée à « vouloir prendre son être, ce sera ne plus ne moins <( que qui voudrait empoigner l'eau : car, tant plus il < serrera et pressera ce qui, de sa nature, coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il voulait tenir et empoigner. <( Ainsi, étant toutes choses sujettes à passer d'un chance gement en autre, la raison, y cherchant une réelle sub- « sistance, se trouve déçue, ne pouvant rien appréhen- « der de subsistant et permanent, parce que tout ou « vient en être, et n'est pas encore du tout, ou com- « menceà mourir avant qu'il soit né. Platon disait que « les corps n'avaient jamais existence, oui bien nais- « sance ; Pythagoras, que toute matière était fluide ; les « Stoïciens, qu'il n'y avait point de temps présent, et « que ee que nous appellions présent n'était que la « jointure et assemblage du futur et du passé; Héra- « clitus, que jamais homme n'était deux fois entré en a même rivière, <'t qu'il ne se pouvait trouver une substance mortelle deux lois en même étal : car, par soudaineté et Légèreté de changement, tantôt elle dissipe, « tantôt elle rassemble; elle vient, et puis s'en va: de « manière que ce qui commence à naître ne parvient « jamais jusques à perfection d'être, pour autant que ce « naître n'achève jamais, el jamais n'arrête comme étant « a bout, mais, depuis la semence, va toujours se chan-

biohu . Woni \tmjot et Saliat; Paris, Champion, 1906. D'autres

travaux sont en préparation SUT 1rs plagiats <!<■ Montaigne.

204 mm\ i UONI .

eant et muant d'un â autre âme, de k humaine m rail premièrement, dani le ventre de la mère, on fruit Bans forme : pnii un enfant formé p étant hors «lu centre, un enfant de mamelle; i< il devient garçon; puis conséquemmenft, un j ! «in : après, un homme bit : puis, un homme d i la lin, décrépité vieillard : <!<• manière «jn(- <( la génération subséquente va toujow

tant la précédente. Et puis, nom autres sottement « craignons une sorte de mort, là où nous en (( passe" et en passons tint d'autres : car, non seulement, « comme disait Héraclitus, la mort du feu est génération « de l'air, et la mort de l'air génération de 1 eau. mais « encore plus manifestement le pouvons-nous voir en « nous-mêmes. La fleur d'Age se meurt et passe quand la « vieillesse survient, et la jeunesse se termine en fleur « d'âge d'homme fait; l'enfance, en la jeun- t le

(( premier âge meurt en l'enfance; et le jour de hier « meurt en celui d'aujourd'hui, et lejourd'hui mourra « en celui de demain; et il n'y a rien qui demeure, et « qui soit toujours un. Car, qu'il ne soit ainsi, si nous « demeurions toujours mêmes et uns, comment est-ce « que nous nous réjouissons maintenant d'une chose, et « maintenant d'une autre? comment est-ce que nous « aimons choses contraires, ou les haïssons: nous les <( louons, ou nous les blâmons? comment avons-nous « différentes affections, ne retenant plus le même sentice ment en la même pensée? Car il n'est pas vraisem- « blable que, sans mutation, nous prenions autres pas- <( sions; et ce qui souffre mutation ne demeure pas un

« même; et, s'il n'est pas un même, il n'est donc pas « aussi; mais, quand et1 l'être tout un, change aussi l'être « simplement, devenant toujours autre d'un autre; et « par conséquent se trompent et mentent les sens de « nature, prenant ce qui apparaît pour ce qui est, à « faute de bien savoir que c'est qui est. Mais qu'est-ce « donc qui est véritablement? Ce qui est éternel : c'est- « à-dire qui n'a jamais eu de naissance; ni n'aura ja- « mais fin, à qui le temps n'apporte jamais aucune mu- « tation. Car c'est chose mobile que le temps et qui « apparaît comme en ombre avec la matière coulante et « fluante toujours, sans jamais demeurer stable ni per- » manente, à qui appartiennent ces mots : devant e1 < après, et a été ou sera; lesquels, tout de prime face, « montrent évidemment que ce n'est pas chose qui i soit; car ce serait grande sottise et fausseté toute « apparente de dire que cela soit, qui n'est pas encore u en être, ou qui déjà a cessé d'être. Et quant à ces mots: m présent, instant, maintenant, par Lesquels il semble que principalement nous soutenions et fondons2 l'intelligence du temps, La raison Le découvrant le détruit ■ tout su!- Le champ : car il Le fend incontinent, et le part en future! en passé, comme le voulant voir né-

i. Quand i t, en même temps qui

2. Fondions ècril Amyot; en 1588 Montaigne met soutenonsei fondons. Il esl donc ii croire que fondons est nne fente d'impression, et non une correction, et que Montaigne ne roulai! pas mettre .i nn temps ilifl'ôrent souh i tir et fonder, !)<■ même pins loin Amyot i mis le découvrant; l'édition il»1 1580 porte la découvrant ; dès l'édition snirante (1582) la fente est corrigée. Ceci «lit pour montrer combien le texte de Montai:: m1. a besoin d'être étudié de |

1 1 - airemenl départi eu deux, tatan il .1

la 11 iini e, qui esl a nps qui 1 1

• mesure : car il n \ a non plus en elle rien qui dame n ni qui soit subsistant; mais) Boni toutes chos

nées, ou naissantes, on mourantes. Au moyen de quoi, 1 e sérail péché de dire de Dieu, qui il qui

a que il l'ut ou il sera : car ces termes-] I ion! d<

mis. passages ou vicissitudes de ce qui ne peul di ti ai demeurer en être. Par quoi il fout conclure que « Dieu seul est, et est non point Belon aucune mesure « de temps, mais selon une éternité immuable et îmi >< bile, non mesurée par temps, ni sujette â aucune « déclinaison : devant lequel rien n'est, ni ne 8< n ftp « ni plus nouveau, ou plus récent, mais un 1 •'■••llement

• étant, qui parun seul maintenant emplit le toujours, « et n'y a rien qui véritablement soit, que lui seul; sans « qu'on puisse dire il a été ou il sei tmmei

« ment et sans lin.

« A cette conclusion si religieuse d'un liomnn* païen, « je veux joindre seulement ce mot d'un témoin de « même condition, pour la fin de ce long et ennuyeux « discours qui me fournirait de la matière sans fin : < » 1 a « vile chose, dit-il, et abjecte que l'homme, s'il ne « s'élève au-dessus de l'humanité ! Il n'est nul mot en « toute sa secte stoïque plus véritable que celui-là ; mais « de faire la poignée plus grande que le poing, Ja « brassée plus grande que le bras, et d'espérer enjam- « ber plus que de l'étendue de nos jambes, cela est im- « possible et monstrueux : ni que l'homme se monte « au-dessus de soi et de l'humanité: car il ne peut voir

« que de ses yeux, ni saisir que de ses prises. Il s'élè- « vera, si Dieu lui prête la main; il s'élèvera abandun- « nant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant « hausser et sojilever par la grâce divine ; mais non au- « trement. »

Plus explicite, Montaigne après 1588 refait, à bien des reprises, avec bien des ratures, sa formule finale, ets'ar" rete à cette rédaction : « Il se lèvera si Dieu lui prête ex- rj- « traordinairementla main; il s'élèvera, abandonnant et « renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser « et soulever par les moyens purement célestes : c'est à « notre foi chrétienne, non à sa vertu stoïque, de pré- « tendre à cette divine et miraculeuse métamorphose ».

Ces pages « si religieuses d'un auteur » soi-disant « païen » forment le substrat de Y Apologie de Raymond Seèond. La double pensée qu'elles expriment coordonne toutes les parties de cette œuvre singulière, en explique le ton, l'allure et jusqu'aux lacunes. Si l'on suppose que , le point de départ de Montaigne fut une critique de la connaissance, on aie droit de trouver sa critique incomplète : il n'a parlé qu'en passant des premiers principes; il n'a pas touché aux sciences abstraites, il n'a rien démontré contre Le syllogisme. Si L'on suppose que son luit était une simple leçon de tolérance, on ne s'explique ni la dignité spéciale qu'il attribue à la foi, ni le conseil qu'il donne d'imiter le stoïcisme <\o< bêtes, ni Le

coup désespéré » par où il « secoue les dernières li- « mites de la connaissance ». Mais s'il a vraiment eu, et il l'a eu. ce double sentiment de L'être et du devenir, du stable et du Quant, de L'éternel et du temporel, de

208 HOIfTAIGM

Dieu el du cr< il a eu ntiment A un

m fort el dans l'un el dam L'autre qu'il

entre eui un in< 01 de abtme, eh bien, son A\

n'est plus un jeu, un- traction de dialecticien éo

rite el d'écrit ain Bubtil, elle esl I '• compl

d'une Ame \ raimenl religieu

Voyez : dans ce vaste uni vert où toute cho >ule el coule sans cesse, comment ne pas regarder com une puissance dangereuse el tromp te raû

(jui est l,i faculté de L'universel, «lu permanent, qui «lit : Cela est, cela n'esl pas; el qui ne sait même j .rimer le changement? £1 danser même uni créé, pourquoi ne pas s'accommoder au flot, de quel droit se défier de lui, et comment n'être pas heureux en s'abandonnant au courant, qui vient on Bail d'o i el qui est de Dieu?

Son scepticisme est la forme que prit en lui Le sentiment religieux. Car c'est bien le sentiment religieux.

« Un profond univers roulant, muet, inconnu, où de temps en temps, par places et par phases, B'assemble, se produit et se renouvelle la vie; l'homme ml un

moment, brillant et mourant avec les mille insectes sur cette île d'herbe flottante... » Je le veux, Sainte-Beuve a raison, voilà donc la grande solution suprême. Mais de mettre au-dessus de cet univers un ciel morne, de donner le spinozisme « comme bassin et couvercle d'airain à cette mer dont nous avons vu trembler et rire en tous sens l'écume et les flots », non, en aucune sorte. Si le propre du spinozisme, c'est de confondre la nature naturante et la nature naturée, la création et le créateur, et si l'essence

même du montanisme , c'est de distinguer très absolument l'une de l'autre, Montaigne ne conduit pas plus à Spinoza qu'il ne conduit à la Critique de la Raison Pure.

Ainsi, dans cette œuvre ample, riche, paissante, qu'est

YA/iologie de Raymond Sebond, tout s'explique désormais; tout se rattache aux antécédents intellectuels, au tempérament moral, aux prédispositions même physiques de Montaigne; tout se relie à la suite de sa vie, tout est pesé attentivement, tout est « modilié » comme il écrit, c'est-à-dire soumis à la mesure et réfléchi, tout esl juste en somme, sauf cependant un mouvement, saut' L'excès de riléraclitéisme. Et cet excès, si l'on n'y prend garde, va détruire tout h' reste.

Une chose toujours en mouvement, dit Platon à Cratj le, ae pourrait même pas être connue de qui que ce fût. Tandis qu'on approcherait pour La connaître, elle deviendrait autre, et d'autre nature, en sorte que l'on De pourrait savoir quelle elle <^t, et comment elle est. Il n'y a pas d'intelligence qui puisse connaître ce qu'elle connaît, sî cet objet n'a un caractère déterminé. » Cratyle en convient *-i Platon continue : « On ne peut même pas «lire qu'il y ait quelque connaissance, mon cher Cratyle, si tontes choses changent >ans cesse, si rien ne demeure. Car, si <-<i que oous appelons la con-

aaissance ae cesse pas d'être la connaissance, alors la

>|0 mon rAIGXE.

• ■miii, rlomcili

forme même de la < * icnl

c'est une auti

li e ; el si cetù wion de forait

jamais, il n\ .hum jam de la même manière qu'il n qui

connaisse, plus rien qui soif ••"inni. . i I ■ n'est pa fait d'un homme sensé d'affirm en s'accusanl soi-même qu'il n'y a i

stable, que tout change comme l'argile, et que Les choses sont emportées dans an mouvement i écoulement perp ainsi parle v

Cratyle a malg i( subi la séduction des philos qui enseignent ;'i se passer 'in v< pbe I qui ne con-

naissent que le verbe devenir. <■■ l'ai déj I réfléchi, Socrate, répond-il, et, tout pesé et examiné, il : - oble que la vérité est du eût'- d'Heraclite...

Cratyle n'était clone pas effrayé <l< coi 1 possibilité de connaissance, toute ' fuyait enti s -

mains. Et Montaigne, qui a entendu aussi les p Socrate, n'en est pas effrayé non plu>: les homm< connaissent rien; eh bien, Montaigne n'es mieux, et cette conséquence à quoi il tendait le ravit.

Elle l'inquiète un peu aussi. La botte secrète, le coup désespéré, a été poussé trop à fond: Montaigne s'es enferré lui-même, et il faut voir jusqu'où le fer a pénétré.

Toute connaissance est impossible : bon! La science qui affirme, la raison qui dogmatise, la connaissance générale et théorique du monde : voilà déjà ce qu'at-

teint le scepticisme de Y Apologie de Raymond Sebo\ Mais si c'est simplement la ruine du scientisme, si c'est Le discrédit jeté sur les « contrerollcurs des choses humaines et divines », si c'est enfin un appel à la modestie intellectuelle et à la modestie religieuse, excusons Montaigne d'avoir commis quelques dégâts. Malheureusement, ce ne sont pas seulement les connaissances générales et théoriques qui sont sacrifiées : cette connaismilice des choses, une à une, par L'esprit mis directement en face de la réalité, cette connaissance empirique, fragmentaire, la seule qu'acceptait en théorie Sanchez, la seule ([ue pratique Montaigne, elle apparaît à son tour irréalisable. Tout fuit, aucune forme ne s'immobilise, nu- nie durant la plus petite portion d'un instant : dans ces conditions, que saisir? que connaître? Il n'y a pas des choses, il n'\ a pas des faits : des nuances, des mouvances, l'insaisissable , l'infigurable , le flot.

J'entends bien La réponse : la nuance peut se préciser, i Le (loi mouvant s'immobilise — par la mémoire. Par La mémoire ce qui u'a jamais été, se figure se fixe, est. Ce que L'universel fieri ue rapportera jamais pins, La mémoire le rapporte, arrêté, figé, connaissable. Oui, sans doute, toutes choses vont roulant et coulani sans cesse : Laissons-les couler et rouler, et emporter Les formes rigides des catégories, Les abstractions, Les >\ llogismes, toute la vanité de L'entendement humain: Laissons-les fuir, nous en retiendrons par la mémoire toujours assez pour savoir vivre.

Cette réponse, uous La devinons sur les Lèvres de Montaigne, plus que uous ne l'entendons. Elle est faite

'Ili 1105 I M'. M

implicitement par tous !.■■/■■"■ !

milliers de faits < • par I ■ mé ml

le jugement. Montaig ne ne connaît, m ni que

l i la mémoire, i la quantité 'I- -

choses que sa mémoire et celle d< - autrei homm< saisies au vol el rendues stables; pour lui * j u i n< i

une ni ne déduit, c'esi La seule méthode; el - il l'endorl but le mol oreiller du dont qu il sait bien

que la faculté primitive el essentielle lui reste

Seulement, L'imprudent, s'ape i oit-il où 1 'a mené son Héraclitéisme? L'ivresse du devenir Luiesl montée I la tète; il n'a rien excepté du mouvement el du eba ment, pas même son esprit; et il nous donc à con-

clure que l<i mémoire n'es! qu'une illusion. Qu'on La considère comme un fait physiologique, qu'on la i garde comme une faculté spirituelle, s'il n'y a rien de permanent dans L'être humain, elle est un im-

possible et qui n'est point : le momenl pr< si seul

présent à un esprit qui, l'instant d'après, devienl autre. Cratyle, lui aussi, croyait aux mots. !,, mé-

moire qui immobilise dans des vocables les modal passées. Mais si Montaigne et Cratyle veulenl rester conséquents avec leur Héraclitéisme, ils doivent dire que la mémoire est une illusion de l'orgueil humain, ni plus ni moins que la raison. Et s'ils ne le disent pas. c'est à nou> de le dire pour eux, de les pousser à bout et de leur répéter le conseil de Socrate : « Prenons garde de nous laisser induire en erreur par ce grand nombre de m<>ts qui tendent tous vers un commun objet. Ceux qui ont institué ces noms l'ont fait dans cette pensée que toutes

choses sont dans un mouvement et un écoulement perpétuel , — car il me semble que telle étai t bien leur pensée . — Mais il se peut qu'il n'en soit pas ainsi et que les inventeurs de ces noms se soient laissés tomber clans un tourbillon on ils nous entraînent avec eux. »

Cependant Montaigne se raidit et résiste. Un Heraclite ' moderne, lui! non pas. Il ne nie pas l'être ; au contraire, il a l'intellection de l'être. Au-dessus du monde des transitoires, demeure l'incréé, l'éternel, celui qui ne change pas; au-dessus du devenir, il y a l'être, Montaigne l'affirme.

Mais qu'en sait-il?

Si l'idée de l'être est présente à l'esprit humain à travers les mille métamorphoses du devenir, voilà donc un principe de permanence. Et s'il n'y a rien de permanent dans l'esprit humain, l'idée de l'être n'y peut habiter. Il ne peut se produire aucune communication, Montaigne l'avoue, entre le monde multiple et mobile et L'unité immobile.

('/est Montaigne au rouet.

Cependant ce subtil esprit n'est pas au bout (le ses expédients. Il est essentiel pour lui de justifier L'affirmation «le L'être. On lui objecte qu'il a découvert lui-même un fossé infranchissable entre le devenir et L'être; qu'il s'est plu à nous mener sur le bord du fossé pour nous donner le vertige et nous décourager. S'il se débarrasse de l'objection, Y Apologie <h' Ha>/n}<>n<l Sebond c induit à une conclusion positive; s'il y succombe, elle n'est qu'une œuvre de néant. 11 n'y succombera pas; et voici la revanche de Montaigne.

Le dei enir De \ \ ! atteindre, a

l'être peul aller au devenir ••( donner an devenir La faculté de comprendre e( l être et li devenu vélaiion.

Vinsi, m dehors <l<' toui lation, •■' dam un é

hypothétique <!<• pure nature, tout ce que .Mon ta j • lit <l<- L'esprit humain est vrai : i! est vrai que p L'esprit humain appartient, comme toutes 1»-- choi créées, a La catégorie «le La fluidité, esl incapable rien savoir, de rien conserver. Mais, en bit, 1 La-

; don, sans modifier !<•> rapports de l'esprit humain vis- .i- vis de La nature, a rendu Dieu accessible à L'homme. Montaigne aboutit ici à un jansénisme intellectuel. I. révélation fonde La vérité pour lui fonde la moralité pour Janséni

Seulement ce jansénisme-là est beaucoup plu- obscur et plus difficile que l'autre, à interpréter philosophiquement. Je conçois, à la rigueur, qu'il se produise nu principe de notre activité morale une métamorphose et une transfiguration, de telle sorte que de pécheurs nous devenions justes. Mais, si l'essence de notre esprit de devenir sans cesse, je ne conçois pas comment Dieu lui-même peut le fixer de manière à lui communiquer la connaissance de son être.

D'ailleurs, si religieux qu'il soit, le sentiment d • Montaigne n'est pas exactement et proprement chrétien.

Pour Calvin et pour Luther. p< >ur Pascal et pour Bossuet. la nature, toute créée qu'elle fût. n'était pas en réalité et dans l'origine séparée de Dieu par une nuit impénétrable: l'homme voyait, connaissait, aimait Dieu. C'est le pécl

c'est-à-dire un acte de la liberté humaine, qui a fait tomber sur l'univers ces ombres épaisses. Dieu par Ja suite n'a pas eu tant à révéler sa vérité au monde qu'à expier le péché, à racheter les coupables, à renouveler l<s cœurs. La Rédemption est un acte d'amour, né de l'amour, source d'amour.

Pour Montaigne, c'est par son essence même que l'univers est infiniment éloigné de Dieu : du fait quelle est créée, et avant tout acte de liberté, la nature n'a pas d'accès aux portes de F incréé; et ce n'est pas un accident, un acte de liberté, une faute, un péché qui Font ainsi lancée sans arrêt, sans borne, sans route, dans l'inépuisable devenir. Aussi lorsque Dieu s'est révélé à l'homme, ce fut une annonciation plutôt qu'une rédemption; et dans le cœur humain, c'est une illumination plus qu'une conversion. Que de sentiments par suite sont demeurés inconnus à Montaigne! Celui du repentir, celui de la misère intérieure, celui de la grâce individuelle; et L'amour ardent du Christ et la pensée du Calvaire ne semblent pas L'avoir effleuré.

on a cherché à retrouver dans la pensée de Montaigne l'influence atavique et quelques traces au moins de son origine .juive. En se plaçant ainsi non dans le plan du bien e1 du mal, du péché «'l de l'amour, mais dans le plan de L'être et du devenir, du temps et de l'éternité, Montaigne a été sans doute plus disciple de la Bible que de L'Évangile, il a été plus de la descendance de Moïse (pic de la famille de saint Paul. Cependant il \ a de plus étranges <vt de plus lointaines parentés.

L'Arabe s'assied au bord de sa lente, il regarde le dé-

sert , donl I'- s.il*lf - ;iiii;ism' ci -,• ilis|)( Ion Le ( tp

<l<v vents; quelquefois •' L'horizon un miragi tue :

mais L'univers entier d es! que mil ble mouvant ;

et L'esprit d •< ps tourmenter des cb< • I

vient, il faut prier Allah, L'inaccessible, l'infîgurable,

L'inconcevable, celui qui est le seul qui est; -

L'Arabe regardant Le monde des app i

;i L'infinie distance où esl Dieu, réméré ie en

le Prophète, qui n'est pas venu mourir pour les bomi

qui a eu charge de Leur porter Le nom. les ordres, les

promesses de Dieu.

J'imagine fort bien quelque Lopez, arrière-grand-p de notre Montaigne, vivant dans L'Espagne en moitié musulmane el se laissant pénéta «utefois

quitter sa religion, de L'esprit de Mahomet. Montaigne aurait gardé quelque chose d< - 1 and-père-là.

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