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L'enferme

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« plus plaisant et plus doux revenir poudreux et victo- « rieux d'un combat, que de la paume ou du bal avec « le prix de cet exercice : je n'y trouve autre remède, « sinon que de bonne heure son gouverneur l'étrangle, « s'il est sans témoin, ou qu'on le mette pâtissier dans « quelque bonne ville, fût-il fils de duc! »

Par là, Montaigne nous révèle le défaut de sa pédagogie.

Si l'on a égard au temps, aux circonstances, à la personne pour qui Montaigne écrivait, cette pédagogie est un chef-d'œuvre de tact et de convenance. Le siècle s'enivrait de science ; et dans la famille même de Foix-Candale, la passion de savoir était extrême : un oncle de la jeune comtesse, l'évêque d'Aix, avait fait une traduction d'Hermès Tiïsmégiste, dont une seconde édition venait de paraître en 1579 ; c'est ce même évoque qui fonda une chaire de mathématiques au collège de Guyenne. Le siècle s'enivrait de guerre et de violence ; et la famille de Foix-Candale était jetée au plus fort des passions religieuses et politiques : le comte de Gurson mourut en 1587 au combat de Moncrabeau. De plus, la famille de Foix-Candale était riche, puissante, honorée. L'éducation conseillée par Montaigne convient si exactement au caractère et à la situation de cette famille, qu'il semble injuste de juger l'Essai de Montaigne comme une théorie générale et d'y voir des conseils d'universelle appli-

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cation. Mais la pensée de Montaigne! toujours suggérée liai- un fail particulier, \.i toujours aussi aaseï loin et assez haut pour prendre un sens vraiment philosophique Et c'est comme telle qu'il nous faut l'apprécier.

Se rattache-t-elle à L'épicurisme oa an stoïcisme? La réponse est déjà faite: la pédagogie de Montaigne es! toute inspirée de ce stoïcisme pratique, don! il avait travaillé à se munir lui-même : affranchissement des craintes et des passions, fermeté et tranquillité de l'âme, maîtrise de soi ; et ce regard intrépide jeté sur le monde et les événements; et ce cri de légitime fierté devant les hommes et les choses : « Vous ne pouvez rien sur mon bonheur». Il n'y manque pour être de l'Épictète que cet acte de foi qui attendrissait saint François de Sales : « Tout est plein d'amis, premièrement de Dieu et puis des hommes. Il n'y a point d'hommes orphelins, mais il y a un père de tous qui a soin de chacun, toujours et continuellement. »

Est-elle sceptique et vis-à-vis de la science est-elle découragée et décourageante? Nullement. Sans doute . elle écarte du savoir tout ce qui alourdit le savoir, et tout ce qui est hors de notre usage, usage philosophique s'entend. Mais le savoir a sa place, sa grande place, dans l'éducation de l'enfant. Seulement, il faut le répéter encore : le savoir ne forme pas l'esprit, ne doit éviter à l'esprit ni le contact direct des choses, ni la nécessité de juger directement. Ce savoir ne met pas en jeu un instrument automatique grâce auquel on puisse dire, sans même avoir regardé l'objet à juger: c'est vrai ou faux, c'est bon ou mauvais. iMontaigne a conservé ici son

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idée que la science est la connaissance de chaque chose une à une, et que cette connaissance suppose chaque fois l'exercice libre de l'esprit libre.

Cette pédagogie est-elle naturaliste, et soumet-elle purement et simplement l'âme de l'enfant à l'action des choses extérieures? Rousseau, pour élever Emile, le livre à la force des choses. Il est vrai qu'il s'avise de truquer un peu les choses, afin qu'elles donnent une leçon et la leçon môme qui est nécessaire; n'importe, la moralité et le savoir d'Emile sont conditionnés peu à peu par le dehors, par des influences extérieures qui s'imposent à lui : l'enfant est passif. Ce naturalisme-là n'est pas le fait de Montaigne, au contraire. Dans le monde complexe, mêlé et varié, c'est l'enfant qui « triera » sa leçon, c'est lui qui en dégagera la moralité qu'il veut faire sienne, et la conception de lavie par laquelle il veut se régler. De môme que le savoir s'acquiert non par méthode et mécanisme, mais par libre volonté ; de même la moralité s'acquiert par libre jugement, par exercice direct de la conscience et de l'entendement.

En somme, de tous les cMés cette pédagogie est l'exercice et l'exaltation de l'énergie individuelle, mais cette énergie ne se répand pas au dehors et ne devient pas ambition ; elle reste en dedans, elle est force d'âme.

Dernière question. Cette pédagogie est-elle pratique ?

Cette question est fort importante. Voyez : l'enseignement secondaire classique repose en France sur un porte-à-faux. Nous tenons les enfants six ans a apprendre le latin qui ne leur servira jamais et qu'ils ne savent pas,

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parce qu'il 5 a deui ou irois si»-clfs, I^cii!'uiK p leur temps A apprendre le latin qu'ils dent el qui leur servait. Noua Les tenons plus de temps encore à apprendre «1rs Langues rivantes qu'ils sauraient en sii mois et avec beaucoup moins de frais, s'ils allaient dans les pays étrangers; les sciences, nous les enseignons de telle sorte qu'elles développent la mémoire et l'intelligence abstraite, non le jugement. Mettez à pari la graphie et peut-être l'histoire, les enfante n'emportent du collège aucune connaissance positive, ne sont pas habitués à voir le réel et à le juger sainement, et paient de bien des peines et d'un temps précieux les qualités de finesse et de souplesse que leur intelligence a acquises. Théoriquement la pédagogie de Montaigne est beaucoup plus raisonnable : cultiver avant tout le sens du réel, rendre l'esprit apte à s'appliquer aux choses, donner un tour philosophique — non scientifique — aux observations faites directement sur le monde, accroître l'initiative, surtout avec les précautions qu'indique Montaigne, habituer enfin l'esprit à tout considérer, non pas du haut de la planète Sirius (c'est un peu trop loin : à cette distance, on se sent trop dégagé des liens humains et l'on n'envisage plus le monde que comme un spectacle dont on ne fait point partie), mais d'assez haut pour embrasser du regard toute la terre et tous les hommes ; et à la suite, et sans y user les heures et les forces des jeunes gens, leur enseigner les méthodes scientifiques, les initier à la littérature et à l'art : est-ce que cela ne vaut pas mieux à qui veut former des hommes, que de préparer au baccalauréat ou à l'École Polytechnique?

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Dans ces conditions, pourquoi persister en ces vieux errements et ne pas écouter Montaigne? C'est que les vieux: errements sont commodes et qu'on croit impossible de mettre en pratique les idées de Montaigne.

Eh bien, peut-être qu'on se trompe fort, et que Montaigne n'est pas un utopiste.

Car enfin , ce que je sais bien, c'est qu'une bonne partie de la bourgeoisie a, sans penser à Montaigne, appliqué tout naturellement, et en l'adaptant aux conditions de la vie moderne, lapédagogie de Montaigne. Seulement il ne s'agit que de l'éducation des filles. Depuis un demisiècle bientôt, combien de familles où l'on ne se sépare point des jeunes filles pour les mettre en pension, où on ne les isole pas avec une institutrice loin de la vie réelle et du monde î La jeune fille vit donc avec ses parents, de la même existence qu'eux, et toute fillette, dans la mesure de son développement intellectuel et moral, s'associe à leurs préoccupations et à leurs occupations, s'intéresse à ce qui les intéresse, partage leurs idées et leurs impressions. Du même coup (car dans quel coin reculé de campagne existe-t-il de famille aisée qui se tienne en dehors de la vie universelle?), du même coup donc, elle s'instruit de ce qui se passe dans le monde, voit défiler devant elle les opinions variées, entend discuter, discute et juge.

De plus, elle participe aux nécessités de la vie pratique : elle prend en main la direction <lu ménage, l'administration dune maison ; et, dans cette sphère un peu étroite, mais si précise, elle choisit, combine, ordonne. L'instruction proprement dite ne lui prend pas douze heures par

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jour. Elle Q686 passionne pu au savoir poui roir,

elle s'instruil cependant : elle suit des cours, <<u le savoir Lui est présenté soua une forme condensa rationnelle el qui lui Laissent, avec La responsabilité de disposer comme elle l'entend son travail, la Liberté de partager, comme il convient à h natui temps.

Elle domine son étude. Elle n'es! pas prête \> >ur une agrégation; s'il faut s'y préparer, elle s'] prépare aussi bien et mieux qu'une antre. Mais elle est prêt - iverner une maison, à organiser sa vie à élever ses enfants : elle a ses opinions et ses convictions : c'est une femme de tête. Il lui manque seulement quelquefois un*' vue synthétique des choses; mais laissez marcher le temps vous verrez si cette vue manquera toujours.

Pourquoi n'en viendrait-on pas peu ;ï peu àappli-j aux garçons cette même méthode ? Il faudrait que les parents renoncent à se débarrasser de leurs fils ; qu'ils les fassent vivre avec eux, de leur vie intellectuelle et morale. Il faudrait aussi que les examens où l'on tente l'épreuve du savoir et non celle du « sens » traduisez « sens » par « bon sens et énergie »), cessent d'être le but de l'éducation et le début de la carrière. Mais est-ce la faute du système de Montaigne, si les mœurs sont longues à se corriger? Montaigne est-il chimérique de nous indiquer où la raison doit nous mener, et où elle commence à nous mener en matière de pédagogie?

Je fais donc une très grande part à l'éloge. Mais je dois en faire une à la critique.

Toute cette pédagogie, c'est la culture de l'énergie

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individuelle, et elle préconise l'action directe de l'esprit et de la conscience.

Mais si l'énergie est mauvaise, si l'esprit etla conscience ont quelque chose de bas et d'égoïste ? Dans la théorie de Jean-Jacques Rousseau, la question ne se pose pas; l'énergie intérieure des individus étant toujours foncièrement bonne. Pour l'école de M. Durkheim elle ne se pose pas davantage, cette énergie intérieure étant l'effet des circonstances et des antécédents de famille et de société, étant par conséquent réformable, quand on change les conditions d'où elle est sortie. Mais pour Montaigne, la question se pose et ne se résout pas.

Ou plutôt elle se résout à la manière dont ttenan résout le problème social. C'est à la fin de sa vie, nous l'avons indiqué, que Montaigne en a fait l'aveu : sa pédagogie ne s'applique, ne peut s'appliquer qu'à des natu- \y/ res nobles et droites. Tout le reste, c'est le capat mortaiim , la matière gâchée : on en fait des pâtissiers, fussent-i's des fils de duc.

La pédagogie de Montaigne est donc éminemment aris- , tocraiique — il s'agit de l'aristocratie personnelle, non de l'aristocratie du sang ou de l'argent. Jetrouve dur d'abandonner ainsi les déshérités, les dégénérés, les pauvres de conscience. Et encore que je n'en croie pas le nombre très grand, je le sais beaucoup trop grand pour qu'on puisse jeter tant d'enfants aux maisons de santé ou aux maisons de correction. C'est gaspiller la plante humaine et c'est manquer de cœur. Il faut donc certainement corriger et compléter sur ce point les vues de Montaigne.

Je reproche encore à Montaigne l'absence de toute

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préoccupation métaph \ siqut i fait sa pi i< i e

le matin et le soir, et, en i egar lanl ! songe ;'i Dieu. Rousseau conduil Emile au Vin b

voyard. El ce c'est pas seulement pour l'élève, c'est le maître, c'est pour le système pédagogique lui-m< me que je déplore l'absence de toute conception généi de. Un système de pédagogie est forcément l'expression d'une philosophie ; selon <jue l'on croit en Dieu ou non, selon que l'on est déterministe ou partisan du libre arbitra selon qu'on se rattache à Spinoza, ou à Berkeley, ou à Hegel, ouplus bas au baron d'Holbach et à la Mettrie, on bâtit différemment sa doctrine pédagogique. Mais Montaigne se borne tantôt à une sorte d'empirisme stoïcien (si l'on peut associer ces deux mots), tantôt à une sorte d'inspiration sensée. Et sa pédagogie ne semble reposer sur rien. Un porte-à-faux encore.

Cependant, elle repose sur quelque chose : sur la personne môme de Montaigne! C'est son expérience personnelle, c'est le résultat de sa vie, c'est le besoin ou l'instinct de son âme, c'est le tour de toute son imagination, c'est son tempérament intellectuel et moral^ que Montaigne exprime dans son chapitre sur l'Institution des Enfants. Et heureusement, il est un sage : voilà pourquoi sa pédagogie est excellente ; elle ne vaut que ce que vaut l'homme.

Or ce qui a empêché Montaigne de dégager sa pédagogie de sa personnalité, c'est Y Apologie de Raymond Sebond. Mais ce qui l'a dispensé de s'en inquiéter, c'est que, par ailleurs, tout ce fonds métaphysique lui paraissait assuré. Un auteur né chrétien et français trouvait

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