‹ MontaigneChapitre 93 sur 100 · Les Surhumains, chapitre rr · texte numérisé non relu

Les Surhumains, chapitre rr

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« manière à lui de \ ivre, Bolide ei intelligible ; une mé- <• thode pour répondre aux inévitables né - de la

« vie humaine, e1 La preuve qu'il -'i joué i labileté « etavec succès, qu'il a manifesté le tempérament, la

olidité e1 L'ensemble de qualités qui, parmi ses con- (( temporains el compatriotes, Lui donne des titres i la « camaraderie et à la confiance. Une sage limitation « selon la locution moderne, une condition entre Les « trêmes, et ayant elle-même une qualité positive; un

homme entier et suffisant à lui-même, et en même « temps un vigoureux et original penseur i qui les ci- « toyens ne sauraient imposer, mais qui se sert deux : « voilà la personne capable d'occuper ce terrain de « la spéculation. Ces qualités se rencontrent dan- Le « caractère de Montaigne. » Oui, et si vous y ajoutez la religion et la bonté, le portrait est complet.

Emerson qualifie d'un mot ce « type humain » : M taigne ouïe sceptique, dit-il. Naturellement, il ne prend pas sceptique au sens traditionnel; mais, malgré tout, ce mot est insuffisant, il s'y condense des idées qui ne s'accordent pas avec la vraie notion que nous devons avoir de Montaigne. Il est insuffisant, mais il nous mène à la vraie formule : Montaigne ou V homme libre

Par le hasard des circonstances en ce qui ne dépendait pas de lui ; par l'effet de sa volonté en ce qui dépendait de lui, toute sa vie s'est ordonnée vers la liberté.

l'homme libre. *)V:>

L'éducation nous impose une contrainte, une détermination extérieure, voyez, grâce au « meilleur père qui fut oneques », Montaigne ne la pas subie. Une autre contrainte constituée par la mode, par la coutume, par la discipline du métier ou de la caste, une contrainte que nul n'évite, Montaigne s'en est dégagé par l'exercice de l'esprit critique; il s'est même dégagé vis-à-vis des choses respectables, non du respect, mais de la superstition du respect.

La servitude des passions, les chaînes que secoue sur nous la crainte de la mort, la crainte des maladies et de la misère, ont pesé un instant sur lui; mais en conquérant la sagesse, il a conquis à cet égard la liberté.

Enfin, il y a un esclavage plus subtil et plus impérieux. Quand nous nous sommes affranchis de toute contrainte intérieure et extérieure, et que nous regardons le monde avec une légitime fierté, voici le piège ouvert sous nos pas. Pour exercer notre libre jugement et notre volonté libre, nous formons des idées qui sont à nous, et des décisions qui sont nous-mêmes et par un penchant naturel nous aimons ces idées si elles ont quelque solidité, nous aimons ces décisions si elles ont quelque bonté : niais aussitôt elles se détachent de nous, elles deviennent des faits; elles s'immobilisent, elles se maintiennent, elles deviennent comme un décret immuable sous lequel nous retombons esclaves. Eh bien, Montaigne a échappé à ce danger, en se privant du droit de prononcer des arrêts; en tout il en est resté à l'Essai, et par là il s'est préservé définitivement de toute servitude.

jtaii ce ne sont encore que les conditions nég iti dé li liberté : jusqu'ici Montaigne 11*681 que V affront ei voici comment il a bu réaliser I»-- conditions positi qui élèvent L'affranchi h la dignité d'homme li1

La première condition, c'esl d'avoir une volonté reuse, L'esclave n'a pas besoin d'avoir une personnalité forte ; château branlant, il es! soutenu par L'échafaud extérieur «1rs règles imposées. Mais 1»- sage, qui d pus étayé du dehors, a besoin d'avoir en lui !.. <jui le fait tenir droit. Aussi ,'i quelle école Rfontaig s'est-il formé? La discipline stoïcienne a tendu le ressort de son âme.

La seconde condition, c'est d'avoir une Ame religieuse. L'esclave, pour l'action et la pensée, se contente d'idées claires et de préceptes absolus : la morale qui lui convient est celle qui s'exprime comme un code, et la certitude qu'il embrasse est celle qui a les caractères de la vérité scientifique. Cette précision et cette clarté le dispensent de rien mettre de lui-même soit dans sa foi s'il est croyant, soit dans son incrédulité s'il est incroyant; et l'incrédulité plus précise lui convient mieux que la foi plus mystique. L'homme libre, ayant besoin de certains éléments généraux pour la vie intellectuelle et la vie morale, les demande à une religion et non à la science; mais de cette religion les dogmes auront une signification symbolique, une infinie étendue, et une inépuisable fécondité, en sorte que, d'heure en heure, d'instant en instant, l'âme du croyant, après y être entrée, y pourra changer, vivre, se développer selon sa spontanéité intérieure. Aussi Montaigne a-t-il été

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chrétien; et son christianisme a-t-il eu un tour métaphysique fort singulier.

La troisième condition, c'est d'avoir un esprit vif qui soit détaché de son contenu. Car l'esclave a le fétichisme de la formule ou de l'idée, sans laquelle il ne pourrait balhutier un mot ; il veut imposer ce dieu à tout le monde : fanatique et tyran, il est, si son dieu appartient au passé, un misonéiste s tupi de, et, si son dieu n'a pas achevé de se révéler, un révolutionnaire féroce. Le sage est ironique, au moins légèrement, vis-àvis de lui-même; et par un heureux mélange de dilettantisme et de scepticisme, qui n'altère pas la solidité des convictions, il est homme et non point machine.

Enfin, la dernière condition, c'est d'avoir un cœur humain et doux. L'homme libre, qui vit en pleine et solide réalité, et qui sait bien que cette réalité complexe des choses est la condition même de l'exercice réel de sa liberté, respecte infiniment ce qui est, et dans ce qui est, ce qui sera; il ne fait violence à aucune spontanéité. Montaigne fut donc un conservateur tolérant et avisé, et par-dessus tout un homme bon et droit : ce qui est la meilleure manière d'être tolérant et avise.

Cet homme libre, le voici maintenant dans la compagnie des Aristote et dos Platon, des Malebranche et

des Descartes, des saint Thomas et des Kant : le premier,

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il se serait effrayé d'un tel voisinage. Il n"> a , poin

en effet de toute la dialectique de cet maltrei pour le pousser à bout. Ils lui montreraient la fragilité de sto cisme, et l'impossibilité rationnelle de son scepticisme. Ils lui demanderaient quel est le principe de liberté et de spontanéité dans l'homme, et ce qu'est celle raison universelle à Laquelle il oppose la raison individuelle; ils l'acculeraient assez aisément à l'idéalisme transcendantal , et même ils trouveraient lui tant d'idées inachevées et contradictoires qu'ils le réduiraient au silence. Mais c'est alors que Montaigne prendrait sa revanche : quand même il serait à bout d'arguments, il ferait comme le philosophe grec; pour prouver le mouvement, il marcherait. La preuve que sa pensée n'est ni fausse ni contradictoire, c'est qu'il en a fait sa vie. « J'ai mis tous mes efforts à former ma vie, voilà mon métier et mon ouvrage »; il aurait pu ajouter : « voilà ma philosophie ». Il n'a pas enrichi le monde d'un nouveau système, il l'a enrichi d'un nouvel exemple : artifex vitx.

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