LA PORTE DU PALAIS, A BORDEAUX
(D'après une eau-forte «le M. Rochcbrune.)
trouver. Quant au mauvais exemple et injustice de prendre des femmes et des enfants prisonniers, je ne suis aucunement d'avis que nous l'imitions à l'exemple d'autrui, ce que j'ai aussi dit à mon dit sieur le maréchal, qui m'a chargé vous écrire sur ce fait ne rien bouger que n'ayez plus amples nouvelles. Sur quoi je me recommande bien humblement à vos bonnes grâces et supplie Dieu vous donner, Messieurs, longue et heureuse vie. Votre humble frère et serviteur, Montaigne 1 . »
J'ai tenu à produire toutes les pièces du procès 1 car c'est bien un procès qu'on intente à la mémoire de Montaigne. Depuis que ces lettres ont été mises au jour, il semble qu'une tache déshonore ce nom illustre. Des écrivains fort experts sur le courage d'autrui, voulant sans doute passer pour héroïques à bon compte, ont fait un crime à Montaigne de son abstention. On a épilogue sur les termes de la première de ces deux lettres et on a trouvé de l'ironie dans le souhait qui la termine, tandis que la formule est de style et du protocole. En somme, Montaigne n'a pas quitté la ville à cause de la contagion ; il était simplement absent quand la peste vint à éclater et il n'y retourna pas. Son devoir l'obligeait- il à rentrer? d'autre3 devoirs plus impérieux ne le retenaient-ils pas ailleurs? Examinons et précisons.
i. De Feuillas, le 3i juillet i585. — Également découverte par M. d'Etcheverry aux Archives de la ville de Bordeaux, cette lettre a été publiée par M. Dosquet dans les Comptes rendus de la Commission des monuments historiques de la Gironde pour Vannée 1854-1855, p. 44. — Voy. aussi Payen, Recherches et documents, p. 10.
Il convient de faire remarquer qu'aucun de ses contemporains n'a reproché à Montaigne d'avoir failli à son devoir. Lui-même, s'il eût pensé que cette détermination pouvait ainsi être interprétée contre lui, n'eût assurément pas manqué de se défendre, dans les Essais, quand il y parle de sa mairie et de la manière dont ses concitoyens l'appréciaient. C'est nous, modernes, qui jugeons ainsi sévèrement, et, en nous prononçant de la sorte, peut-être ne nous plaçons -nous pas assez bien dans la manière de voir du moment. Nous l'avons déjà dit, la police de la ville n'appartenait pas au maire ; elle incombait surtout aux jurats, et c'est eux que nous voyons, en temps d'épidémie, prendre les mesures sanitaires susceptibles d'enrayer le mal et assurer leur observation. Plus élevé et plus large, le devoir du maire était de veiller à la sûreté de la cité, de déjouer les émeutes ou d'empêcher les surprises. Montaigne a-t-il manqué à ce devoir? Le récit des anxiétés par lesquelles il a passé pendant les derniers temps de sa charge, répond assez en sa faveur. Je sais bien qu'il est délicat de faire ainsi la démarcation entre ce qui était commandé et ce qui ne l'était pas ; nos façons de voir répugnent maintenant à cette distinction, et nous trouverions plus généreux de la part de Montaigne d'avoir montré pour tout le même absolu dévouement. Faut-il lui faire un crime de n'avoir pas pensé de la sorte ? Il manqua d'héroïsme, non d'honnêteté. N'est-ce pas ainsi qu'il se juge lui-même : faible, aimant le bien-être et redoutant le danger? Sa philosophie, que je sache, n'a jamais
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été celle d'un Brutus» et c'est précisément parce qu'elle tenait grand compte de cette liberté humaine, dont on faisait si peu'^ie cas alors, que son œuvre est vraie et féconde. Peut-on l'accuser de n'avoir pas été un héros? Hélas! les Belzunoe et les Rotrôu furent toujours rares, Honorons -'les bien respectueusement quand l'histoire enregistré leurs nomé*, imitons -les, mais ne prétendons pas juger tout le mondera leur aune : trop-'de gens y perdraïent^quï sont impitoyables 'pour Montaigne. Après avoir fait tout son devoir en présence des menaces du' dehorset decîelles du dedans, celui-ci crut que'lè repos lui était permis, même quand la cohtagion décimait la ville. Si c^est là une défaillance, le souvenir du beaurôle qu'il vient de jouer doit nous rendre indulgents ' pour cette faiblesse.
Au reste, le repos de Montaigne était bien troublé : il faisait alors l'expérience qu'il : vaut mieux appartenir 5 à un parti que n'être d*aucun,et que la modération est suspecte à tous. «Je; fus pëlàudë à toutes mains, dit-il lui-même avec amertume ; au Gibelin j'étais Guelphe, au Guelphe Gibeline. Sa maison, si libéralement ouverte à tous et que tous les partis avaient jusqu'alors respectée, est maintenant- entourée depicoreurs, ses biens sont mis au pillage. Puis, atnenée par la misère et la famine, la peste étend biehfôt ses ravages jusque-là. Montaigne, qui -vantait l'air salubre de sa maison et qui s'était empressé d ? y laisser sa famille péndafit que la contagion régnait ailleurs, est contraint de déserter son foyer, etj suivi des sien», d'aller chercher autre part .la -santé eHa
vie. Certes, s'il eût été seul, il se fût mis moins en peine : « C'est une mort qui ne me semble des pires; elle est communément courte, d'étourdissement, sans douleur, consolée par la condition publique, sans cérémonie, sans deuil, sans presse. » Il eût prisexem* pie sur les pauvres paysans que la contagion terrassait à ses côtés et dont il admirait le courage stoïque. Quels beaux modèles de résignation simple et résolue il avait sous les yeux, et combien il en goûtait la sagesse! Mais pouvait-il s'abandonner ainsi et négliger d'autres êtres dont il avait la charge ? Fils, époux et père, ne devait-il pas prendre avant tout soin des personnes attachées à son sort : de sa mère, de sa femme, de sa fille? Jadis, quand il était jeune encore et que ces liens ne l'enchaînaient pas tous, Montaigne avait considéré la mort en face et elle ne l'avait point effrayé. C'était auprès du lit où La Boétie agonisait. Revenu depuis peu du Périgord, ravagé par la peste, celui-ci en avait rapporté les premières atteintes de son mal. Faisant effort sur lui-même, La Boétie crut devoir dire à son ami que sa maladie était contagieuse et le pria de n'être avec lui « que par boutées». Et Montaigne ajoute simplement: c Je ne l'abandonnai plus. »