PRÉFACE XIII
successives de la pensée de Montaigne, en attendant qu'une édition générale et pour ainsi dire synoptique permette d'embrasser d'un même regard les modifications diverses apportées aux Essais par celui qui les écrivit.
Il se peut — pour prendre à Montaigne une de ses images — que ce livre, composé d'éléments variés, ne soit qu'un amas de fleurs étrangères et que l'auteur ait fourni le fil seul qui les réunit. Il a essayé, pourtant, que le bouquet fût homogène, juste de ton, simple et vrai. La gerbe eût pu être plus grosse; je ne l'ai pas cherché. J'aurais pu multiplier les détails, les notes, mettre au bas des pages des références plus nombreuses. C'est à dessein que je ne l'ai pas fait. Ce volume y eût certainement gagné en grosseur; je doute qu'il y eût gagné en intérêt. Je me suis souvenu du conseil que Corinne donnait jadis à Pindare, et j'ai voulu le mettre en pratique; Montaigne lui-même me rappelait «qu'il faut, à qui veut retirer fruit, semer de la main, non pas verser du sac » :
Paul BONNEFON.
/ 3 septembre 1892
> e centenaire de la mort de Montaigne.
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oseph Scaliger a écrit méchamment que le père de Michel de Montaigne était « vendeur de hareng». La médisance n'est qu'à moitié vraie, mais, le fût -elle tout à fait, il n'y aurait guère à en rougir. Montaigne n'a rien à perdre à une pareille origine, et, comme on l'a écrit, les marchands de harengs ont à y gagner. Au surplus, tout le monde ne saurait descendre des princes de Vérone.
Essayons de déterminer aussi exactement que possible la véritable origine de Montaigne. Regardons c autour de lui », avant de regarder < en lui ». Nous verrons mieux ensuite si l'écrivain ne doit pas quelques-unes des qualités de son génie à ses ancêtres, marchands et bourgeois.
« Les miens se sont autrefois surnommés Eyquem, » dit Montaigne. Nous pouvons préciser davantage et rectifier Montaigne lui-même 1 . Ce n'est pas surnommés qu'il eût fallu dire ici, mais bien nommés, car Eyquem était en réalité le nom de la famille, et Michel est le premier qui abandonna ce c surnom ». Ce changement n'était donc pas fort ancien; tout au plus datait-il de quelques années lorsque l'écrivain le consignait dans ses Essais. Il n'eut lieu qu'à la mort de Pierre Eyquem de Montaigne, père de Michel, qui, devenant le chef de la famille, ne prit plus désormais le nom patronymique de ses ascendants. Était-ce négligence ou calcul? La vanité n'y fut pas étrangère. En un temps où la naissance comptait tant, Montaigne essaie de donner le change sur la sienne. Ses contemporains souriaient de ce travers, et la leçon que Joseph Scaliger veut lui infliger est méritée, bien qu'elle vienne d'un plus vaniteux que Montaigne.
Les premières origines de la famille Ayquem ou Eyquem sont encore obscures, malgré les recherches des érudits bordelais. Ce que nous en savons de précis remonte à l'arrière-grand-père de Michel, Ramon Eyquem, au commencement du xv e siècle. C'était un riche marchand établi à Bordeaux, sur la paroisse Saint- Michel, dans la rue de la Rousselle, qui est encore le siège du haut négoce de la ville. Antérieurement à Ramon, on ne saurait dresser la
i. Surtout grâce aux recherches de M. Th. Malvezin, qui les a résumées dans un consciencieux ouvrage intitulé : Michel de Montaigne, son origine et sa famille (Bordeaux, 1875, in-8°).
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filiation des Eyquem. 11 semble seulement résulter de plusieurs titres, qu'au xiv* siècle, sous la domination anglaise en Guyenne, les Eyquem étaient déjà une riche famille bourgeoise de la petite ville de Saint- Macaire. Elle possédait un grand nombre de fiefs dans les paroisses du voisinage, dont l'un fut sans doute le célèbre Château- Yquem, à Sauternes, qui vraisemblablement leur doit son nom. Faut -il supposer, après cela, comme on en a fait la remarque » , que les progrès de la domination française dans le pays dépouillèrent peu à peu les Eyquem de leurs possessions, et qu'en fin de compte cette famille se vit obligée de se réfugier à Bordeaux pour y gagner par le commerce les moyens d'acquérir de nouveaux biens? L'hypothèse est très admissible. Si les choses se sont passées de la sorte, on aurait, dans ces circonstances, l'explication de ce que Michel paraît croire sur l'origine des Eyquem, c surnom qui touche encore une maison connue en Angleterre 2 . » Peut-être pensait -il que quelqu'un des siens, suivant, après la défaite, la fortune des Anglais, les avait accompagnés au delà de la mer et avait fait souche là- bas.
Le bisaïeul de Michel, Ramon Eyquem, était un homme de tête, c II naquit l'an mille quatre cent deux, » lisons-nous dans les Essais*, apparemment dans un petit village des environs de Blanquefort, à
i . Jules Delpit, Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque municipale de Bordeaux, 1881, in-4 , p. 34a.