PREFACE. XLI
plus sévères à la fois et plus ardentes, il ne les ((inqiiicrt })as; mais encore il les séduit; il les rliarnie jusqu'à les inquiéter; il s'en fait non des amies, mais, ce qui est plus flatteur, des ennemies (jui ne peuvent détacher de lui ni leurs pensées ni leurs reg-ards. Que Guillaume Guizot ait écrit un livre sur Montaigne et un peu contre Montaigne, c'est peut-être la plus grande victoire de Montaigne.
Emile Faguet.
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Prompt aux dégoûts comme aux désirs, cL trop épris do lui pour se condamner en cela, porté plutôt à voir dans sa ni(jltililé le signe d'une âme l'iclie et supérieui-e à tout, et quand môme il concevait quelques raisons de se blâmer, bien résolu à ne prendre aucune peine pour se corriger, il n"a appartenu à rien ni à personne, si ce n'est à La Boëtie et à Montaigne. L'amitié seule l'a vraiment disputé à l'égoïsme et exalté au-dessus de lui-même pendant quelques années dont le souvenir n'a point péri. Sans celte rencontre de La Boëtie, on ne saurait pas que Montaigne était capable de passion : tout le reste en lui ne fut que goûts, caprices ou habitudes par lesquelles il ne se tenait pas lié. Ce noble roman une fois fini, il a poussé jusqu'au système, jusqu'au paradoxe le parti pris de vivre au jour le jour et au hasard; on dirait qu'il est toujours en voyage, des études au Parlement, de la guerre à la cour, de son château de iMontaigne en Suisse et en Italie.
C'est surtout à propos de Montaigne et d'après lui que La Boëlie est connu. La gloire du survivant a si bien enveloppé la mémoire du mort qu'on semble avoir peur de leur faire outrage à tous les deux si l'on cherchait à les distinguer l'un de l'autre. On dirait que La Boëtie a vécu seulement pour servir de thème à une soixantaine de pages admirables de Montaigne, comme un arbre destiné à perdre promptement son propre feuillage et à s'en consoler en soutenant un lierre plus robuste et plus touilu. Je vois partout que le grand titre dhonneur de La Boëtie est d'avoir été
il ETUDES ET FRAGMENTS.
aimé de Montaigne. Rien n'est plus injuste, et je renverserais volontiers les rôles; avoir aimé La Boëlie, l'avoir deviné, adopté, recommandé à jamais par ses longs regrets et ses touchants hommages, c'est, moralement, ce qu'il y a de plus beau dans la vie de Montaigne.
Ce qui me touche surtout dans l'amitié de Montaigne et de La Boëlie, ce qui m'attriste surtout dans la mort de La Boëtie et dans les regrets de Montaigne, c'est le témoignage et l'hommage rendus par un esprit éminent à une âme plus haute et plus forte que lui. Sans doute, La Boëtie était, lui aussi, un esprit rare; Montaigne l'a dit et redit vingt fois; les éc,rits de La Boëlie le prouvent, quoiqu'ils ne soient que , les premiers essais d'un homme jeune encore el qui ne ^ se croit pas prêt à paraître en public. Oui oserait dire cependant que La Bot'tie fut supérieur ou même égal à Montaigne pour la sagacité, pour la finesse, pour le don d'entrer dans les idées d'aufrui el de s'y mouvoir à l'aise comme chez soi, pour celle force tout ensemble précieuse et dangereuse de se détacher de soi, de se dédoubler, el d'être en même temps un acteur ((ui dit librement son rôle et un spectateur cjui l'écoute curieusement? Mais en ceci La Boëtie trouvait sa revanche el reprenait un incomparable avantage : ce n'était pas une de ces âmes dénouées dont les diverses facultés ne forment plus le faisceau et tombent çà et là, éparses et inutiles, comme les fragments d'une armure qu'on ne peut pas boucler et revêtir. On sent au contraire en lui une force invin-
cil)le <!(' colK'sion ot do résistance, uik; ordonnance intérieure de toute Tàme autour d'un centre el selon une loi. Il y a là quelqu'un, non pas la rencontre sini^idière de plusieui's dons eharmanls ou précieux qui coexistent sans se fondre et se relier, mais une personne ferme et fixée, qui se connaît, qui se possède et qui se veut. Cela manque chez Montaigne, dès l'enfance et de plus en plus. Gela se voit chez La Boëlie au premier coup d'œil.
Ouand Montaigne a voulu parler de La Boëtie et de l'incomparable amitié qui les unissait, il savait bien qu'il trouverait, pour nous en rendre compte, cent raisons et mille manières de les dire. Mais avant de donner cours, à propos de ce sujet favori, à l'abondance d'idées et d'images qui lui est naturelle et dont il enrichit les moindres sujets, Montaigne a tout d'abord sin* La Boëtie un mot bien court qui est comme un défi, comme un démenti qu'il jette d'avance à sa propre puissance d'expliquer et de peindre, à cette anatomie de soi-même et des autres où il est passé maître par delà les plus raffinés : « Si on me presse, écrivait-il, de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne peut s'exprimer <{u'en répondant : parce que c'était lui, parce que c'était moi ». Admirable formule de l'amitié que Montaigne était digne d'inventer et La Boëtie d'inspirer.
. Montaigne croyait bien, en perdant La Boëtie, le perdre tout entier et jjour toujours, et ces courtes
■l't iriLDIiS ET FRAGMENTS.
années restèrent dans sa vie comme une vie à pari. Rien ne fait mesurer mieux ce que valait cette ûrae qui n'a point autrement donné sa mesure. Ne jugez pas La Boëtie sur ses œuvres, même si vous les admirez; ne le jugez pas sur nos hypothèses, même si vous les admettez; ne le jugez pas sur les paroles de Montaigne, même si elles vous touchent. Ce sont les regrets de Montaigne, ses regrels fidèles et profonds, qui sont le plus grand témoignage îi l'honneur de son ami. Le chapitre des Essais sur La Boëtie est bien éloquent et bien passionné; c'est un tableau de l'amitié antique et idéale qui fait pâlir le traité de Cicéron ; mais il y a mieux encore, et Montaigne a été plus éloquent à moins de frais lorsqu'en voyageant en Italie, dix-huit ans après la mort de La Boclie, entre une visite à quelque curiosité et un détail sur sa gravelle, il a écrit dans son journal intime ces simples mots : « Je tombai dans un tel pensement de monsieur de La Boétie et j'y demeurai si longtemps que cela me fit un très grand mal ». Il avait raison de ne pas se consoler de la perte qu'il a^ ait faite : elle était pour lui irréparable. La Boëtie était vraiment la meilleure pari de Montaigne et sa meilleure chance : il avait ce nerf et ce ressort intérieurs qui manquèrent toujours à Montaigne. On peut se plaire et s'attrister à rêver ce ; que la vie de Montaigne aurait été si La Boëtie eût vécu. Et, pour mon compte, il me semble que Montaigne aurait dû à celui qu'il perdit trop tôt un autre hommage encore que celui de son éloquence ou de ses regrets. La Boëtie était digne de rester, par delà la mort, le soutien et l'instigateur de Montaigne.
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Rendu à lui-même el à lui seul, Montaigne n'a pas cessé d'aimer, de louer, de contempler, de pleurer son ami : je voudrais qu'il n'eût pas cessé de chercher à valoir mieux de jour en jour, à l'honneur et à limage de cette grande àme envolée. Sans doute son amitié pour La Boëtie est le plus bel épisode de sa vie et une des plus belles amitiés que je connaisse : mais elle me laisse un sentiment de tristesse; je la trouve incomplète comme la carrière de La Boëtie et insuffisante comme Tàme de ^lontaigne : ^Montaigne n'en a tiré parti qu'à demi.
Il y a dans la poésie anglaise de nos jours un livre où le culte de l'amitié est encore plus profond et plus beau que dans les Essais : je veux parler du poème anglais de Tennyson, In nieinorlam, à la mémoire d'Arthur Henri Hallam, fils du grand historien. Dans Tennyson comme dans .Montaigne, l'admiration et le respect relèvent l'amitié et épurent le regret. Mais ce qui manque dans Montaigne abonde dans Tennyson : l'autre vie sert d'horizon à cette vie, et non seulement celui qui est resté ici-bas voit son ami là-haut, mais
encore, quoique demeuré en arrière, il marche el .
monte vers lui sans cesse, se faisant de l'àme qu'il a connue un modèle et de sa douleur une force salutaire. C'est là une sorte d'hommage (jue Montaigne n'a pas rendu à La Boëtie. Demeuré seul au contraire, il a faibli, décliné; il s'est ramassé et resserré en luimême; il a été, selon le mot d'Arislote, humilié et rapetissé par la vie; et je m'assure que, si La Boëtie avait pu lire les Essais de son ami, il aurait consenti volontiers à voir disparaître à jamais les pages célè-
bres et admirables où son nom est si tendrement célébré, pour obtenir que le même vent emportât aussi quelques-unes des pa<ïes où son ami amolli et dévoyé parle de lui-même jusqu'à se l'aire tort.
Je ne crois pas que jamais langage plus passionné ait pu être employé pour rendre aucun sentiment, et il est vrai que Taniitié de Montaigne prend un caractère d'enthousiasme et de passion que peu d'autres sentiments ont eus chez lui. 11 faut l)ien que La Boëtie ait eu en lui quelque chose de particulier pour exalter Montaigne et le placer au-dessus de cet étiuilibre et en dehors de cette indépendance à laquelle il tenait tant. Montaigne ne s'est donné à personne qu'à La Boëtie. Montaigne ne s'est enllammé pour personne que pour La lioëtie. Et c'est là un véritable honneur pour La Boëtie qui a remlii à Montaigne le service de nous le montrer non plus toujours maître de lui et désirant rester maître de lui, non plus se défendant contre rinfUience de ses propres sentiments, mais se livrant tout entier et exprimant avec une passion sans égale le sentiment le plus pur et le plus noble qui fut jamais.
('e qui honore Montaigne, c'est qu'en parlant de La Boëtie mort avant lui, mort bien plus jeune, il a toujours sur les lèvres un sentiment de respect. On peut dire que Montaigne a toujours regardé La Boëtie véritablement comme la meilleure part de lui-même; il lui rapporte tout ce qu'il a fait de meilleur; il en
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parle comme d'une autre conscience voisine et sœur de la sienne, mais plus forte; il en parle comme d'une seconde raison plus large et plus haute que sa propre raison; touchant abandon, où l'on sent que Montaigne veut l'aire penser que, si La Boëtie eût été laissé sur la terre, il aurait, lui ÎMontaigne, peut-être mieux valu. Oui certes, car La Boëtie était de ceux qui soutiennent et qui raffermissent. Je crois que, si La Boëtie avait vécu plus longtemps, il aurait souvent préservé Montaigne de l'excès du scepticisme.... Mais, si Montaigne n'a pas su se défendre lui-même, il a du moins rendu à son ami mort l'hommage le plus profond et le plus touchant, et non pas une seule fois, dans ses livres, mais toute sa vie, en continuant à chercher et à publier, dès qu'il les trouvait, les écrits de son ami.
Dans une des notes (pi'il nous a laissées sur luimême et qu'il appelle son portrait, Montesquieu a dit : « Je suis amoureux de l'amitié ». On reconnaît là son style, ses jeux de mots qui sont si peu de chose, ses pointes d'acier si aiguës et si fines avec lesquelles il grave d'un trait tout un ensemble d'observations et de pensées, si bien qu'il donne aux plus grandes de la finesse et aux plus délicates de la grâce.
Celte demi-ligne de Montesquieu, c'est la définition même, le résumé le plus exact et le plus complet de ce que Montaigne a senti, pensé et écrit de l'amitié. Montaigne, en effet, a transporté dans l'amitié tout ce que le cœur humain en général porte dans l'amour. Et cela est si vrai que, si l'on réunissait les divers
passages où il parle de son amitié pour La Boëlie, on pourrait y rattacher un commentaire perpétuel (pii serait tout entier emprunté à ce que les autres écrivains ont dit de l'amour.
Si, au lieu de parler de Montaigne, nous lui parlions à lui-même, non par une fiction usée, mais en réalité, si Montaigne vivant nous faisait l'honneur de nous admettre dans sa librairie et de nous y montrer les livres que son ami lui a légués, l'inscription (ju'il a consacrée à son ami, les quelques écrits de son ami qu'il a recueillis à grand'peine, ce traité de la Si'i'vilude volontaire devant lequel il a tergiversé et reculé, ces mémoires sur une loi de tolérance qu'il a trop bien réussi à nous dérober, et si, une l'ois lancé dans ces tendres et tristes contidences, il nous lisait son essai encore inédit sur l'amitié, n'aurionsnous rien à dire à Montaigne? Ne pourrions-nous pas lui faire comprendre et admettre que l'homme a beau (Hre ondoyant et divers, que Montaigne a beau réclamer pour sa sagesse le privilège de se démentir et de n'être qu'un kaléidoscope éblouissant de pièces qui ne s'agencent pas, il peut y avoir, il y a en effet chez lui, comme chez les autres hommes, un certain degré de désaccord qui nous choque et par moments nous rend sceptiques malgré nous? Il vous arrivera, monsieur de Montaigne, d'avoir des disciples; vos Essais, quand ils seront connus, pénétreront par l'influence la plus subtile dans l'esprit de bien des gens et jusqu'au fond de leur cceur; on apprendra de vous à ne
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pas croire au patriotisme sans ambition, à la science sans orgueil, à l'amour sans sensualité, à la vertu sans poursuite du plaisir; vous réussirez à votre gré, au delà de votre gré, à réduire l'image et l'idée de chacun de ces sentiments, à nous déniaiser, comme on dit vulgairement. Mais alors parmi ce grand désastre comment espérez-vous soutenir l'unique apothéose de l'amitié héroïque, idéale, parfaite, que vous nous décrivez?
MONTAIGNE MAGISTRAT ET CITOYEN SES IDÉES SUR LA JUSTICE ET LA POLITIQUE
En sorlanl du collège de Guyenne en 1510, sans avoir profité autant qu'il l'aurait pu du docte enseignement qui s'y donnait, et surtout sans avoir gagné au contact de ses maîtres cette noble et contagieuse fièvre de tout apprendi'c <jui les dévorail tous, Montaigne était bien jeune encore, trop jeune, ce semble, pour choisir une carrière et s'y consacrer. Mais il n'avait pas à choisir. Fils d'un marchand riche et anobli, qui restait marchand malgré sa noblesse récente et qui se signalait dans les fonctions municipales de Bordeaux, Montaigne n'avait qu'à suivre le mouveiiK^nt qui portait alors la bourgeoisie influente vers les dignités judiciaires. Son frère aîné devait être le chef de la famille et le seigneur de Montaigne. On ne pouvait liésiter pour lui qu'entre l'F^glise et le Parlement. Pensa-t-il jamais à l'Eglise? On n'en sait rien, et je n'en crois rien. Mais c'est ici
(ju'il lauL voir si les idées nouvelles de la Réforme n'ont jamais effleuré et tenté l'esprit de Montaigne. 11 a plus lard maudit, Hétri, raillé sans distinction et sans mesure les novateurs reliii^ieux. Ne lui ont-ils servi à rien?
Quelles fonctions publi(|ues Montaigne aurait-il aimées? Peut-être la diplomatie. On le voit lié avec d'Ossat', avec Jean de Morvilliers -. A plusieurs reprises, il parle de ses négociations entre les Princes et des dispositions qu'il y portait. Peut-être aussi la charge de gouverneur d'un prince. N'aimez-vous pas à vous figurer un Henri IV élevé par un Montaigne? 11 n'y aurait perdu aucune de ses qualités diverses, ni rien de sa saveur. Et par contre il me semble que l'élève aurait eu chance de réagir sur le maître. A défaut de La Boëtie, moins stoïquement, moins vertueusement, mais non moins efficacement, ce jeune prince et roi de Navarre aurait été homme à empêcher Montaigne de s'acoquiner à ses fantaisies privées, à son loisir coquet, à son égoïsme raffiné.
Que Montaigne lut seulement curieux des menues affaires de Bordeaux comme de celles d'une petite ville d'Allemagne où il passait, ce serait assez pour (juil devînt un maire parfait.