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jeu; c'a quelquefois l'air d'être un jeu; c'est le charme et le point faible de Montaigne d'être Gascon; le jour où Renan a découvert qu'il était Gascon, c'est le jour oij il s'est aperçu qu'il ressemblait à Montaigne; mais encore c'est un exercice très sérieux qui peut devenir plus sérieux et plus profitable aux mains d'un autre qu'aux mains de celui qui l'a inventé, mais qui est déjà chez celui-ci très avisé et très salutaire.
Car enfin pour Montaigne même qu'est-il résulté de ce « scepticisme » qui n'est, nous l'avons vu, en son fond, que recherche, examen, discussion des idées, connaissance de soi, cullurc de soi?
Il en est résulté cette idée d'ensemble que l'homme n'est sur de rien, est comme entouré dinconnaissable et comme surplombé de vérités inaccessibles, et que par conséquent il serait coupable de persécuter ses semblables pour des idées générales dont il n'est pas sûr — et voilà une grande I leçon de tolérance.
Il en est résulté celte autre idée d'ensemble que l'homme est très fort pour l'action, pour l'endurance, pour les œuvres d'énergie, à condition qu'il ait bien mesuré ses forces et se connaisse profondément*.
Voilà les deux conclusions — car on conclut toujours, même quand on est le moins conclusionnaire des hommes — voilà comme les deux cou-
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clusions latentes de Montaig-ne. Et c'est ici que son s c e p t i c ij 1 njg » r ejo in j sonj( d og ma t isiaç^» ■ Ne vous charnez pas à essayer de savoir le fond des choses t tous les pourquoi, ni même tous les comment, à quoi vous perdriez voire peine, Ne cherchez dans e savoir qu'une ignorance perfectionnée qui vous îpersuade de votre ignorance et vous la fait accepter et vous en console. Mais connaissez-vous vous^ môme et par cette connaissance arrivez à la maîtrise de vous-même et à la disposition adroite et sûre de tout ce que vous êtes; et faites ainsi de' votre vie une œuvre complète, harmonieuse cl utile; en tout cas faites de votre vie toute l'œuvre qu'elle peut être, ce qui est votre destinée même et par conséquent votre devoir.
L'une de ces conclusions appuie l'autre, loin qu'elle la contredise. Le temps que vous auriez perdu à de vaines spéculations, à de vaines disputes et au soin plus vain encore et plus funeste S de faire entrer par force dans la tête des autres des idées générales dont vous êtes loin d'être certains, employez-le à agir selon vos puissances et conformément à votre nature; les forces que vous auriez dépensées soit dans la spéculation, soit dans la dispute, usez-en pour vivre fortement, utilement, Vt, au moins, ce qui est toujours possible, pour bien vivre.
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Tout ce qui est scepticisme dans Montaigne vient donc ainsi comme au secours de tout ce qui ■ en lui est dogmatisme, ou, si l'on veut, croyance i instinctive; et tout cela se résume en ceci : Connaissez-A'ous, soyez maîtres de vous, faites agir de toutes ses forces ce qu'il y a de meilleur en vous.
Telle morale est plus belle et sublime que celleci; mais celle-ci est déjà de très bon sens et assez baute. Guillaume Guizot, qui adore causer avec Montaigne, a toujours ce scrupule en causant avec lui : Oui, mais de cet entretien, que me restera-t-il? « Sommes-nous ici-l)as pour causer? Evidemment tout le livre de Montaigne est ruiné, sa manière ddr vivre n'est pas louable, son état d'âme n'est pa5 sain, son jugement n'est pas éclairé , pow peu qu'à^ / admette qu'il 1/ a un but de la vie, un but quel- \ conque... » — Eb! mon Dieu! il y en a un premier, qui est de n'être pas des imbéciles, qui est de n'être pas des rêveurs creux, des fanati(|ues, des intolérants, des fous, des ignorants de soi-même se jetant dans les aventures ou tombant dans le désespoir, Yoilà certainement le premier liut; il y en a un après celui-là et un autre plus loin encore; sans doute; mais ce premier est essentiel, et s'appliquer à s'y conduire et à y conduire les autres est une œuvre digne d'occuper la vie d'un grand homme et qui laisse quelque chose après elle.
l'UKlACE. XX.XIX
II faut se g-arder très soigneusement d'un travers, qui est le nn'']iri.s à réiiard des hommes de bon sens. Les hommes en ont si peu qu'un moraliste qui les y ramène est une grâce de la Providence. Si, avec cela, il a de l'esprit, ce qui, quoique moins rare, l'est encore assez; si, en outre, il a une excellente méthode pour diriger chacun vers tout le bon sens qu'il peut avoir en lui et pour l'y attacher, il est parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il mène au premier but, déjà terriblement éloigné ; à d'autres de mener au second et au troisième; mais à chacun suffit sa tâche. Tout en souriant Montaigne a très consciencieusement et heureusement rempli la sienne.
Il faut aussi, ce que Guillaume Guizot n'a, du reste, pas oublié, songer au temps où il écrivait. C'est une règle qu'il faut lire tout ouvrage comme s'il était un livre de circonstance, parce qu'il l'est toujours. A qui^Iontaigne parlait-il? A lui-même; mais comme on se conseille toujours ce qu'on ferait de soi-même et sans aucun avis, ou à peu près, il aurait pu ne se rien dire. Mais il parlait à des hommes à qui manquaient depuis un siècle exactement toutes les facultés de modération. Il a incliné un peu, un peu trop peut-être, du côté où ils no penchaient pas. Il leur a conseillé un peu moins d'agitations, un peu moins de colères, un
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peu moins d'enthousiasmes, et même un peu moins de convictions. Selon les temps on peut trouver qu'il a été trop loin ou qu'il a donné juste au point. Il paraît un peu « un endormeur de consciences » parce qu'il a été un endormeur de passions. Quand les }»assions sont si déchaînées on peut pardonner à qui s'essaye aies charmer. Quand les consciences sont si susceptibles et si sûres d'elles qu'il y a des guerres de consciences, comme en d'autres temps des guerres d'ambition ou de vengeance, endormir les consciences serait de trop, mais les désarmer un peu peut paraître excusable.
Oui, « le plus sage des Français » c'est un peu dire, et cela ne pouvait guère être dit que par Sainte-Beuve, dont la sagesse fut un peu bourgeoise; mais certainement Montaigne fut un sage>« Il est le professeur de bon sens de cette moyenne de l'humanité qui n'est bien capable, au cours ordinaire de la vie, que d'une sagesse, courageuse encore, mais tempérée et modeste. Etre à la tête de ce groupe très considérable, très important dans l'économie générale du monde, et très honorable, c'est une belle place.
Et voyez que Montaigne tient plus que cette place-là. Il nous gouverne, il nous dirige, il nous inspire, il est le héros^t l^Jbiérajjl-diiJjLmi sens^^^ Et puis, quand il a affaire à des âmes plus hautes.