‹ MontaigneChapitre 19 sur 32 · C.VIIACTKHK I)I". ArO.NTAKiNK. "iO · texte numérisé non relu

C.VIIACTKHK I)I". ArO.NTAKiNK. "iO

Montaii^'no (iiu* tout donne raison. Ouand l'cndronsnous justice à Rabelais? Jamais, dans conditions plus désavantageuses ni plus difficiles, une telle somme de bon sens n'a été amassée par un seul homme ...

Aux confins du monde qui disparaît et du monde qui est à naître, Rabelais ramasse la vieUIe malice bourgeoise, la vieille chevalerie gigantesque, la vieille allégorie, la vieille fantaisie, les vieilles grimaces, les vieilles farces de trois siècles; il construit et décore de tout cela un monument d'une nouveauté inouïe, une sorte de cathédrale profane consacrée au bon sens boulTon , et ce qui fait la grandeur de cet étrange édifice, c'est que, sous les ruses d'une forme compliquée qui sent encore la crainte des puissances, à ti'avers les excès d'une verve sans choix qui sent encore la grossièreté du passé, Rabelais fait circuler partout les hardiesses d'une raison qui ne craint plus aucun problème, le souffle d'une science qui aspire à tout, et je ne sais combien d'espérances généreuses qui vont rejoindre au loin le wni" siècle et 89.

^e qui ni an que à Montaigne, c'est d'avoir pris la

vie au sérieux,. Tout le poids des tragédies de son temps n'a point réussi à faire de Jui plus q^u'un dilej;^ l a nte de sagesse, et à le convaincre que, grands ou pe l i t Sj^ nous sommes ici-bas pour quelque chose . Les fleurs amères oii il s'est complu ont laissé un arrièregoùl dans son miel, mais il ne faut jjas se tromper sur celte tristesse de Montaigne : elle le condamne plutôt qu'elle ne l'excuse, parce qu'elle nous le

GO ETiDi'.s i;r i'uac.mknts.

montre assez sag^ace pour voir la misère liumaine, et trop occupé.çle lui pour s'y iultM-csscr. Eùl-il mille grâces de plus, outre les siennes, lùt-il, s'il est {)ossible, plus séduisant encore, ce n'est pas l'ami que je vous souhaite; il n'aurait ({u'à vous rendre semblable à lui!

A Dieu ne plaise que je médise de la mesure, du bon sens, des esprits réservés et équilibrés! Mais il y a une fausse mesure, un faux bon sens, une fausse réserve, un faux équilibre de l'esprit, comme il y a une fausse dévotion, et je ne vois aucune raison raisonnable de ménager, par respect pour des qualités réelles et rares, les vices courants qui usurpent leur nom et les compromettent en les imitant. C'est là le cas de Montaigne. S'il est vrai que les fanatiques et les hypocrites ont fait tort à la piété, il est également vrai que les scepti(pu^s ont fait tort à la liberté d'examen, les indiflV'reids à la tolérance, les Ames timorées à la pruilonce, et les équilibristes à l'écpiilibre.

Après tout, il faut ranger les écrivains selon les services qu'ils nous rendent et selon les plaisirs qu'ils nous donnent; il faut leur tenir compte du talent et leur demander compte de son emploi, .le sais bien que la critique ainsi comprise n'est pas à la mode aujourd'hui. Elle a contre elle toutes les épithètes décriées du moment; elle est dogmatique, bourgeoise, oratoire, morale, que sais-je encore?

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Mais Montaii^nc a moins (iiio personne le droit 3e^'

récuser ce tribunal. 11 nous a assez souvent répélé

que les livres ne valent que s'ils apprennent à vivre,

il s'est assez^moqué^des^^crivajns qui se soucient de <ijcz;tg.

l'art et visent à la gloire, il nous a assez disputé

notre Cicéron comme s'étant oublié aux mots, au :

lieu d'aller aux choses et au but(^ pour que nous ', ^jJ^

soyons en droit de lui poser la double (juestion et de '"y^

chercher en lui s'il y a un sage sous l'écrivain.

La Boëtie croit au progrès. Montaigne, au

contraire, revient sans cesse sur « la maladie naturelle » de notre esprit qui, selon lui, «i ne fait que fureter et quêter, et va sans cesse tournoyant et s'empètrant en sa besogne ». Montaigne en lire, il est vrai, cette conclusion que nous ne devons jamais nous contenter de ce qui a été trouvé par les autres ou par nous-mêmes. Mais, d'une part, il ne conclut ainsi que j)ar moments et en théorie; en fait, et à l'ordinaire, il est pour la coutume, pour la tradition, contre toute nouveauté et tout espoir de mieux. Et d'ailleurs, en théorie même, s'il ne veut pas que nous nous contentions de ce qui a été trouvé déjà, ce n'est pas que Montaigne croie au progrès, c'est qu'il se résigne au doute et s'y complaît. Faire à jamais l'école buissonnièi'c dans un labyrinthe sans issue, chasser par amour de la chasse même et en sachant bien (pi'il n'y a poinl de i^ibicr, s'amuser à aller et venir, pour se consoler de n'arriver à rien, voilà le fond de sa sagesse trop vantée et le refrain amer où

aboiilil loLile sa bonne humeur. S'il en est que ce refrain séduise, je ne leur demande que de se poser deux questions : où en seraient les hommes, si cette sagesse-là avait prévalu parmi eux? Et aujourd'hui, quand elle tente et entraîne quelqu'un d'entre nous, oi^i trouve-t-elle a[)|)ui dans nos cœurs? Quels sentiments a-t-elle pour complices naturels et innés ? Est-ce la force des choses qui nous fait penser comme Montaigne, ou bien est-ce la faiblesse des âmes qui s'y prête? Chacun n'a qu'à se consulter et peut répondre pour soi.

Par des raisons de toute soi'te, ce qui domine dans l'esprit de Montaigne, c'est la haine des nouveautés. 11 les hait, parce qu'il est épris de la sagesse antique, parce qu'il ne croit pas pouvoir honorer assez Plutarque et Sénèque, s'il ne se les représente connue des hommes appartenant à une race plus haute et meilleure, à ([ui l'on doit de son temps une foi sans contrôle et des regrets sans espoir. Il hait encore les nouveautés, non plus parce qu'il est un fils de la Renaissance, mais parce qu'il est un spectateur de la Réforme et des convulsions qui en sont la suite, parce qu'il demande avant tout le repos des consciences et l'apaisement des haines fratricides....

Montaigne est un de ces esprits ((ui ne voient point d'autre remède à leur propre volubilité que le silence universel et qui se font stalionnaireset réactionnaires

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[)nr syslème, incapables (ju'ils sont de s'arrèler cuxmènies si quelque chose bouge autour d'eux.

jMonlaigne, un Girondin conservateur

Érasme a élé le Montaigne d'une génération entreprenante et ardente, tandis que Montaigne a été l'Erasme de la halte et de la réaction.

Il y a beaucoup de libertinage en Montaigne. Non seulement il ne s'en cache pas, mais il s'y complaît, et à mesure qu'il avance en âge, il s'y complaît davantage, il va jusqu'à la licence en vieillissant, il se venge de la froideur croissante des années par des propos plus nus et des tableaux plus échaulTés. C'est lui-même qui l'a dit au cinquième chapitre de son troisième livre, et, quand on a mis en regard des diverses pages des Essais la date de l'édition oîi chaque passage a paru pour la première fois, ce progrès d'impudeur sénile n'est (fue trop évident.

Parce ([u'il est de son siècle, mais aussi parce qu'il est lui, Montaigne parle des femmes avec une légèreté et du plaisir avec une ardeur qui l'emportent terriblement loin. Tout mettre en ce genre sur le compte de son temps, c'est pure duperie. Tout mettre sur le compte de sa franchise, c'est pure complai-

sance C'est faire la sourde oreille et à ses propres aveux qui sont nombreux et au témoignage inquiet de La Boëtie. Montaigne était foncièrement un voluptueux et un sensuel. Son style même le montre assez; comme Joubert la dit de Jean-Jacques, il y a de la chair dans ses niot^. Et il faut reconnaître que, plus il avance"en âge, plus les passages qu'il ajoute à ses premiers essais ou les nouveaux essais qu'il écrit sont licencieux de pensée et de ton. On dirait que, vieillissant et malade, il s'émancipe de plus en plus de sa sagesse forcée aux dépens du papier qui soulTrc tout; il se complaît visiblement à en dire davantage pour se revancher d'en moins faire. Rabelais est plus malpropre, Montaigne plus libertin.

Si quelqu'un voulait nier (pie Montaigne eût l'esprit naturellement droit, juste, fin, étendu, actif, propre au jugement des personnes et des affaires, je serais le premier à réclamer. Je tiens pour évident que Montaigne avait reçu en partage toutes ces qualités d'esprit; elles brillent à chaque page sous sa plume, elles se manifestent à chaque instant dans sa vie, elles sont la meilleure part de sa gloire. Mais avec toutes ces qualités rares et excellentes, à quoi a-t-il abouti? A des idées très étroites, à des sophismes très vulgaires, à un système qui ravale le bon sens, à des habitudes d'indolence et de fantaisie qui font de lui un homme aussi impropre à l'action qu'à la spéculation. Comme observateur môme, comme spectateur de lui-même ou des autres, Montaigne est loin de

mériter les éloges sans réserve qui lui ont été prodigués. On en pourrait donner d'assez nombreux exemples. Ou'cst-ce donc qui lui a mancjué? Quel défaut, en lui, ou quelle erreur a pu contrarier et fausser tant de dons? La seule erreur, le seul défaut dont l'homme soit responsable et d'où découlent tous les torts : l'amour de soi et l'absence de volonté.

Pour résumer le caractère de Montaigne, je ne sais qu'un mot, souvent employé à propos de ^Montaigne, mais toujours repoussé avec indignation par ses admirateurs fervents, ou complaisamment atténué par ceux que charme son talent. jMontaigne est un égoïste, aussi aimable qu'on voudra, mais s'il fallait hésiter à lui appliquer ce mot, c'est un mot qu'il faudrait alors rayer du dictionnaire, car il n'aurait plus d'emploi s'il est ici hors de propos. Oui certes, un gros mot pour un grand défaut. Xe nous laissons pas aller à cette théorie qu'il ne faut pas appeler les gens par leur nom, et que la complexité de la personne humaine, la délicatesse des questions morales, la difficulté de tout dire en peu d'espace doivent exclure du langage toute parole nette, ferme et qui conclut.

Sans doute, si l'on prend à part tel ou tel trait du caractère de Montaigne, telle ou telle de ses idées cl des dispositions habituelles de son esprit, on ne peut que se répéter à chaque instant : comme nous lui

ressemblons tous! Voilà bien l'homme et le fond de notre commune nature. Il pousse la franchise bien loin, trop loin peut-être, et nul d'entre nous ne se serait si bravement déshabillé en public. Mais comment me défaire et me dégager de ses aveux? Il m'oblige à convenir que je retrouve en moi ce qu'il a découvert en lui. Mais, après avoir admiré cette sagacité de Montaigne dans le détail et cette curiosité (jui lui fait voir dans la nature humaine une foule de vérités particulières, je ne puis m'empécher de penser que la sagacité et la curiosité ne suffisent pas pour connaître les hommes ou même un seul homme, et moins encore pour se connaître soi-même que pour connaître son prochain. 11 faut que, dans l'esprit de l'observateur, les faits se rangent et se balancent comme dans la réalité, chacun à sa place et selon son importance, de peur que l'ensemble de ses remarques morales n'aboutisse à quelque grande erreur composée de beaucoup de vérités et qui en serait d'autant plus spécieuse et pernicieuse.

... Mais quoi? Ai-je osé me plaindre vraiment que Montaigne n'ait pas eu une autre éducation, une autre vie, une autre sagesse? Quel blasphème! Il faudrait peut-être dire : quelle sottise ! Si Montaigne n'avait pas été tout ce que nous savons, il n'aurait pas écrit les Essais, et les Essais de moins, dans notre littérature, ce serait une lacune qu'on ne peut imaginer ni accepter. Un meilleur exemple de facultés bien développées et bien employées, un bon citoyen de plus à estimer dans le passé, un esprit en équilibre et en pleine possession de soi ne nous dédommageraient pas de ce livre incomparable que vous voulez rayer, de ces épîtres de notre Horace qui feront de tout temps comme depuis trois siècles les délices des honnêtes gens.

Les Essais n'étaient d'abord que les extraits de Montaigne, le cahier ou les feuilles voyantes qui lui tenaient lieu de mémoire et où U transcrivait C€ qui

l'avait frappé dans sa lecture du jour avec quelques réflexions courtes et générales, et non sans laisser une ample marge ouverte aux autres exemples que les jours suivants pourraient apporter. Quant à ce qui est devenu plus tard et de plus en plus le dessein avoué ou affiché du livre, quant à l'étude minutieuse de soi-même et au parti pris de se peindre tout entier, tout nu, cela paraît si peu dans le premier jet des premiers chapitres que l'on y voit môme avec surprise Montaigne prendre des détours pour parler de lui et ne se mettre en scène que sous le voile de l'anonyme (voir le chapitre sur le parler prompt ou tardif].

Montaigne a ouvert et livré au public le tiroir où s'étaient amassés ses notes, les extraits de ses lectures, les souvenirs de ses observations et de ses causeries, quelques épaves des lettres qu'il avait écrites ou reçues, tout ce qu'il a cueilli en faisant l'école buissonnière. Ses Essais sont bien l'image d'une vie qui n'a été elle-même qu'une suite d'essais. Sa vie en effet a-t-elle été autre chose? N'est-ce pas l'idée que lui-même nous en donne et veut nous en donner? Et lui qui avait un sens si fin, un tact si juste de la valeur des mots français ou latins, n'aurait-il pas souri de voir de Thou traduire par Conamina le litre de ce livre oîi il a si habilement éludé toute occasion d'effort? N'aurait-il pas approuvé bien plutôt Juste Lipse qui, dans son latin un peu bizarre, appelle les Essais Gustus'! Quand Montaigne voyageait, cherchant de place en place des eaux contre la gravelle et des

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arguments contre la médecine, il buvait à toutes les sources, se baignait à toutes les piscines, et, selon le goût du premier verre ou l'elTet du premier bain, il décidait (autant que la nature de son esprit lui permettait de décider) que telle eau contenait du fer, etc. 11 s'en est tenu là toute sa vie, et en toute matière. II jugeait (lu bout de la langue, il croyait par-dessus tout son impression première et personnelle, et quand il en avait plusieurs qui ne s'accordaient pas, il continuait à les croire également et confusément, peu soucieux de les combiner et incapable d'en exclure aucune.

« Il avoit, dit Rabelais, argumens sophistiques qui le suflbcquoyent.... et demeuroit empestré comme la sourizempeigée ou ung milan prins au lasset... « Montaigne, mus in pice.

De Thou ' et Sainte-Marthe - ont traduit dans leur latin ce titre d'Essais par Conatus ; c'est Lusiis qu'il faudrait; Conatus est un contresens par rapport à Montaigne. Ce n'en serait pas un à l'égard d'un Sénèque ou d'un La Bruyère qui ont V effort heureux, mais qui l'ont.

Freytag' a traduit par Tentamina. Mais Juste Lipse\plus heureusement encore, dans sa latinité

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