‹ MontaigneChapitre 20 sur 32 · Sccvole de Sainte-Marlhe, Elof/iovum lib. II · texte numérisé non relu

Sccvole de Sainte-Marlhe, Elof/iovum lib. II

3. Voir D' Payen, Recherches sur Monlaif/ne, p. i9, n. 1 , nov. 1 S62.

4. Juste Liiise, lettre à Théodore de Leuw, EpLst., Conturia 1; Miscellanea, Epist. 44. — « Ita indigitavi Micliaëlis Montani libriim Gallicum Gustiiuin titiilo, prolnim, sapienlein et valde ad meiim gustuni. »

savante et subtile, a traduit par Gustus, qui répond bien au sens où Montaigne me semble avoir pris le mot français. Faire Fessai d'un vin ou d'un plat, ce n'était pas en boire ou en manger, mais les goûter, les tâter, les effleurer pour en savoir la saveur; et ainsi faisait Montaigne, essayant les questions, essayant ses forces, et nous en servant des échantillons par où il ne prétend pas nous nourrir et serait bien fâché de nous rassasier — assez content s'il nous met et nous tient en goût de recommencer sans cesse l'essai des Essais de M. de Montaigne.

« Quand mes amis sont borgnes, disait Joubcrt, je les regarde de profd. » Un ami de Montaigne me rappelait récemment ce joli mot et soutenait qu'il en faut user ainsi dans la critique comme dans la vie. Je vous vois fort occupé, me disait-il, de savoir sur Montaigne l'exacte vérité. Prenez garde : la vérité est toujours minutieuse; il n'y a que la vérité totale qui soit judicieuse et solide. Essayez de supprimer Montaigne : ce serait non seulement un joyau de moins parmi nos gloires, mais encore une force de moins dans l'histoire de nos progrès. Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez rien qui vous mette en droit d'oublier cela. Ni sa biographie complétée ou rectifiée, ni son portrait plus semblable au modèle, ni ses idées discutées plus inipailialement, ni l'histoire de leur influence suivie plus loin et exploitée plus à fond, ni même le texte de ses adorables écrits enrichi ou épuré par vos soins, rien, je vous le répète, ne sera

un service rendu si vous arrivez par là à prétendre qu'il l'aul déplacer Montaigne du rangoù nous l'avons trouvé il y a cinquante ans et où nous l'avons maintenu.

J'étais et je reste d'un avis contraire. Ou plutôt je trouve le mot de Joubert appliqué mal à propos. Quand je m'applique à comprendre et à juger un auteur, ce n'est pas encore un ami à moi que j'ai devant les yeux, c'est tout au plus l'ami des autres ou quekiu'un (jui me plaît et m'attire; il s'agit justement de savoir si je le compterai, moi aussi, et une fois pour toutes, au nombre de mes amis. Faut-il en ce cas le regarder de profil? En d'autres termes, faut-il, sachant qu'il a un défaut, passer de l'autre côté pour ne point le voir?

Le meilleur moyen d'étudier Montaigne serait peutêtre de le faire connaître par des citations qui ne sentiraient ni le travail ni le choix, mais toutes vives, toutes spontanées, toutes naturelles, sans autre artifice que celui de rapprocher ses pensées éparses et d'y mettre l'ordre auquel il ne les a pas lui-même assujetties. Et cela même, peut-être Montaigne s'en plaindrait-il; peut-être, comme ce mari d'une comédie d'Augier, voudrait-il

Qu'on lui fil celte grâce De lui laisser un peu son pcie-mêle en place,

et eût-il été capable de se fâcher tout net et de jeter ses papiers au feu s'il avait pu prévoir qu'un jour viendrait où il serait traité comme un auteur. Montaigne

tciiait tant à éviter, comme il dit, la physionomie « livresque » 1 II a pris tant de soins, et tant de libertés, précisément pour n'avoir point l'air d'écrire, mais de rêver tout haut et de causer 1 Lui qui ne haïssait pas les souvenirs antiques, il serait homme à nous dire que, lorsque Dédale construisit le Labyrinthe, c'était pour qu'on s'y perdît, et qu'Ariane avec son fil aurait mérité d'être dévorée parle Minotaure.

On a pu dire deBufl'on (le mot est, je crois, de Vicq d'Azyr) : « Pour savoir ce que vaut j\L de BulTon, il faut l'avoir lu tout entier ». De MpiiAaigJie, c'est justement le contraire que nous devons dire, et le moyen de savoir tout ce que vaut Buffon est le moyen de .savoir tout ce qui manque à Montaigne. Quelques pages çà et là, rencontrées, quittées, reprises, savourées comme il les a écrites, à loisir et sans intention, laissent de lui une impression unique de nonchalante puissance : c'est ainsi qu'il a gagné son influence et son renom. On finit bien, en se laissant prendre à sa manière, par avoir lu et relu tout ce qu'il a écrit, on peut même l'avoir appris par cœur sans s'en apercevoir, on l'a lu tout entier, mais on ne l'a pas lu comme un tout, et peu à peu on s'est comme engagé envers lui à lui {)ardonner, à ne voir pas môme en lui toutes ses contradictions.

Je ne connais point de livre qui soit plus facile à lire que les Essais, ni aucun homme qui soit plus que

Montaiij^ne jiartout présent dans son livre. Vous âin^z^ qu'il est là, en propre et réelle personne, devant vos yeux; il semble que vous apereevez dans les mouvements de son style tous les gestes d'un homme qui cause; le voici qui sourit; le voilà qui hausse les épaules ; le voilà qui laisse percer son accent gascon. C'est cette continuelle et familière présence de Montaigne dans ses écrits qui en rend la lecture si différente de toute autre et lui ôte toute apparence de travail.

Ouvrez les Essais et laissez-vous aller, c'est tout ce que Montaigne vous demande; il se charge du reste, et vous irez plus d'une fois du premier mot jusqu'au dernier. \'ous n'avez pas, pour le suivre, à vous mettre en peine d'être attentif; il vous en dispense et il y supplée; à chaque page il fait une halle qui vous met à l'aise; à chaque pas il a un élan qui vous met en train ; il recommence sans cesse à vous attirer ailleurs, plus loin, sans vous dire où il vous mène, sans avoir l'air de le savoir lui-môme, sans qu'il vous reste assez de sang-froid pour y penser. Il a su mieux que personne faire de ses pensées, pour l'esprit d'autrui, une occupation légère et vive qui se distingue à peine du loisir.

Mais un jour vient-il où vous ne vous contentez plus de lire et de relire les Essais et d'en jouir sans vous lasser? Voulez-vous les comprendre jusqu'à savoir pourquoi ils vous charment et où ils vous mènent? Prétendez-vous à le connaître jusqu'à pouvoir le juger? Aussitôt votre impression change, votre illusion se dissipe. Vous avez devant vous un livre

très facile à lire, mais très difficile à étudier, un homme qui vous liante, mais qui ne se laisse pas étreindre; la physionomie de Montaigne est devenuej vacillante et confuse, le sens et la portée des Essais se dérobent à vous, et chacune de ces pages que vous tourniez naguère en ne les comptant pas vous arrête désormais et redouble votre perplexité.

Pour connaître ]\Iontaigne, il faut avoir lu ses Essais au moins tro.is fois. Je ne compte pas les lectures à bâtons rompus de ceux qui prennent Montaigne à la page où le volume s'ouvre, à la ligne oîi tombent leurs yeux, et qui le suivent comme il les mène, en ne se souciant guère de savoir où Ton ira. Beaucoup de gens qui ont usé ainsi plusieurs exemplaires des Essais et qui ne partiraient point pour un voyage sans ce facile et charmant compagnon, ont encore à le lire sils veulent le connaître vraiment. Ils ij ont pris le meilleur moyen de se plaire avec lui et de se faire enlacer par ses filets flottants. Mais pour peu qu'ils désirent contrôler leurs plaisirs avant de s'y abandonner tout à fait et de ne se laisser séduire qu'à bon escient, ils feront bien de revenir souvent à la charge et de se persuader qu'on ne possède vraiment Montaigne qu'à la condition de l'étudier longuement et sans relâche.

Les Essais sont un Labyrinthe où il n'y a point de Minotaure; leur véritable péril est qu'on s'y perd à en chercher le plan et l'issue.

Je n'imagine que deux moyens de faire connaître Montaigne qui puissent être pleinement satisfaisants, et ce n'est ni de le prendre pour sujet d'un cours, ni de le prendre pour sujet d'un livre. Ou bien il faudrait le mettre en action dans une œuvre d'imagination et d'art, très ample, très libre, sans autre unité [que celle du héros (et l'on sait, rien qu'en le nommant, si ce serait là une unité gênante); ou bien il faudrait, dans une série de récits ou de scènes, faire revivre autour de lui les personnages qui ont été mêlés à sa vie et qui ont exercé sur lui leur influence ou subi la sienne, en reprenant en queltiuc sorte à Sainte-Beuve le thème heureux du convoi de Montaigne suivi par les plus grands de ceux qu'il a inspirés ou séduits,

Il y a deux manières de lire Montaigne : on peut !in' les Essais et y puiser; on peut étudier Montaigne (M <p Hyror n 1n| Dans l'infinie vaneré~^^55^7pTîiions qn il raconte ou des idées qu'il éparpille, il y a tant lie choix, tant d'ouvertures olïerlcs aux esprits les [ihis divers, que nul écrivain peut-être n'a eu autant il(> part que lui à la vie intellectuelle de ceux qui lui rrs^cMnblent le moins. Lui-même, et par ses maximes ■i par ses exemples, il nous invite, en lisant ses Essais, 1 011 prendre et à en laisser. C'est sa méthode avec les iiileiirs mêmes qu'il aime le mieux et à qui il attribue >.'n- places la plus indiscutable autorité. Mais cette nTlliode, (jui est excellente en un sens, méconnaît

d'autre part et laisse de côté deux traits de l'esprit humain qui, méconnus et niés, n'en prennent pas moins vile leur revanche : après avoir choisi dans les idées d'un homme, nous subissons encore son influence. Après avoir accepté une idée jusqu'à certaine limite précise qui nous semble la circonscrire, nous exerçons sur elle involontairement cette puissance logique qui est en nous et qui ne nous permet pas de conserver indéfiniment dans le sanctuaire de notre intelligence une idole à la place du vrai Dieu, une erreur sous le titre de la vérité. L'action personnelle^de l'homme suT^illiom«ie^-iiLXacti£ULJiJ2Sipaite de la logiquè~siir'Ta raison continuent toutes deux à s'exercer sans notre concours et à notre insu.

Pour parler de Montaigne, il y a une méthode qui est la sienne et qui s'adapte si bien au génie de Montaigne qu'on est tour à tour tenté de croire que c'est lui qui l'a inventée ou que c'est elle qui nous l'a donné; c'est de n'avoir aucune méthode, d'entrer dans le sujet autrement que par la porte, de fuir sans en avoir l'air tout chemin tracé et de s'abattre à loisir dans ce vaste et riche enclos, jusqu'à ce qu'à force d'en avoir joui on finisse par s'en croire maître. C'est bien la meilleure manière de lire Montaigne. Mais est-ce de la critique? On tend aujourd'hui à ériger en principe qu'il faut faire ainsi, et cela s'appelle se mettre à sa place, ou plus familièrement encore entrer dans sa peau. Et comme il convient, ([uand on a une faiblesse, de s'en faire gloire, on proclame que

c'est là la grande découverte et le triomphe de la critique moderne. La critique d'autrefois était dogma- I tique, dit-on; elle couchait tous les esprits sur un lit îdeProcuste; quiconque n'était pas conforme à tous I les articles d'un credo lillcraire, à tous les préjugés d'une tradition surannée et pédantesque, était con- , damné d'emblée.

La critique d'aujourd'hui prend les gens comme ils

sont; elle veut les connaître et se refuse à les juger;

elle n'a rien à dire ni pour eux ni contre eux; elle les

analyse, elle les décrit, elle les met en lumière; ne lui

i en demandez pas davantage, ou vous allez passer

pour un esprit attardé.

I II est certain que, de notre temps et en suivant ! cette voie, la critique littéraire, historique, philoso- I phique, a fait d'immenses conquêtes. Il est évident qu'on a, depuis soixante ans, remis en valeur et en culture une immense étendue où naguère on ne daignait pas seulement jeter un regard. Je n'en voudrais pour mon compte rien abandonner. Mais je ne puis m'ôter de l'esprit que le rôle de la critique n'est pas ' là. On aura beau faire et beau dire : critiqu£jv-^^t ', juger. Juger, c'est appliquer une règle^jixst comparey ''■ un fait7ja^jGJiS-^pfiGial»à iin princjj^-n vr^o loi. v/ >

j A suivre cette méthode, qui est de n'avoir aucune méthode, Montaigne a gagné sans doute bien des grâces, un nombre infini de lecteurs, et une incalcu-

, lable puissance sur ceux qui l'ont lu. Son livre est vivant : ce n'est point un livre, c'est une personne, et

"^ceîui que Pascal appelait le maître incomparable en l'art de conférer est à jamais présent dans ces pages, toujours prêt à conférer avec nous, tour à tour provoquant nos questions ou habile à s'y dérober, mais avec la coquetterie de Galathée et en se laissant suivre pour nous mener plus loin.

Montaigne assure qu'il n"a écrit que pour se faire ! connaître. Depuis trois siècles on Téludie, on le relit, on le commente. Le connaît-on? En un sens oui, et mieux que la plupart des hommes. On le connaît comme Hamlet, comme Ulysse, comme un de ces personnages multiples et vivants que l'imagination d'un grand poète propose et impose à l'imagination dautrui. On se représente Montaigne, et son air, et son regard, et l'énigme de son sourire. Ou se dit volontiers : voilà ce que Montaigne n'aurait pas fait, voici ce qu'il se serait bien gardé de dire. On se sert de son nom plutôt que d'une définition pour faire comprendre par analogie ce que l'on pense de tel ou tel écrivain. Si c'est là connaître un homme, oui, on le connaît. Mais dirai-je à si bon marché qu'un homme est connu?

Personne n'a eu, pour se peindre et s'empreindre dans la mémoire d'autrui, un don plus prodigieux de subtile analyse, d'imagination vivante et colorée, d'adresse à s'insinuer, de hardiesse à se déshabiller, de force dans les résumés après cent détours où il se multiplie. Mais ainsi doué, ainsi désireux de se faire connaître, ayant réussi à fixer tous les regards,

célèbre, recherché, aimé jusqu'au culte, Montaig-ne est-il connu? Son souhait est-il accompli? Il me semble que non, et si, parmi nos écrivains, il n'en est pas sur qui les documents abondent davantage, à qui la curiosité publique s'attache plus fidèlement, il n'en est pas non plus qui reste plus énigmalique au fond et plus rebelle à la sèche et rigoureuse analyse.

Montaigne veut que u tout abrégé d'un bon livre soit un sot livre * » ; et un autre jour encore, après avoir noté ce qu'il pense de Tacite, soigneux, selon sa coutume, de se préparer des excuses contre ceux qui pourraient trouver ses vues peu exactes ou peu complètes : « Voilà, disait-il, ce que la mémoire m'en présente en gros, et assez incertainement. Tous jugements en gros sont lâches et imparfaits -. »

Entre tant d'opinions de Montaigne qui prêtent à la controverse, faut-il accepter celle-ci les yeux fermés? Et par crainte d'être un sot ou de juger imparfaitement, doit-on s'abstenir de résumer ce qu'il pense et ce qu'on pense de lui? Il me semble au contraire que c'est là précisément la seule chose qu'il nous ait laissé à faire sur son compte. Il a été prodigue de détails et de contradictions. TLa multiplié et brisé en mille fragments son àme et sa vie. JLâ.tout Tait pour être connu ju:^qu"aux moindre^ parliculairiTéSTet ])our n'être pas cumpris. Excilcr. satisfaire,

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