VIII PREFACE
nième. Tout ce que je me permettrai, c'est ce que la gratitude me commande, à savoir de professer le plaisir qu'elles m'ont donné. M. Guillaume Guizot était un esprit puissant avec aisance. Un mot lui échappait qui était profond et qui avait l'air enjoué. Vous l'entendrez dire presque non( lia lam ment tout à l'heure : « (Miarron, c'est l'herhier de Montaigne»; et l'on peut écrire un volume sur Charron; il ne sera que ce mot plus ou moins hahilement délayé, ou il ne vaudra rien ; à moins que vous ne préfériez que je dise : il ne sera que ce mot plus ou moins hahilement délayé et il ne vaudra rien; et c'est le mot de Guizot ({ui restera.
Vous l'entendrez dire encore : « Les Essais de Montaigne, c'est... c'est le Génie du Paganisme »; et voilà le coup de sonde qui a touché le fond du premier jet.
Vous serez étonné d'abord en lisant : « Montaigne est notre Hamlet... » puis vous lirez : « C'est bien cette môme maladie de rester continuellement replié et penché sur soi-même; cet abus de la réflexion qui fait des lâches... cette préoccupation de la mort et du pays inconnu d'oii nul voyageur ne revient. Hamlet est un Montaigne qui aurait pu s'entendre avec Pascal et Montaigne un Hamlet avec qui Horace se serait entendu « ; — et vous direz : « parfaitement! »
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C'est qu'en vérité ce qui suit est, sinon plus, du îioins mieux que ce qu'on entend d'ordinaire par t un livre ». C'est une vie intellectuelle. Comme ^lontaigne vivait en s'observant lui-même ainsi ju'un insecte très curieux, Guillaume Guizota bien ^écu quelques heures par jour, pendant vingt ans, i causer avec Montaigne et à discuter continuellenent avec lui. Le titre « Entretiens avec Monaig^ne » serait le vrai qu'on dût mettre à la première pag"e de ce volume.
Guizot cause avec Montaigne, l'interroge, le réfute, sent admirablement et vraiment entend ce que Montaigne lui répond, sans jamais se tromper tant il le connaît à fond; réplique encore, écoute la contre-réplique et continue; et s'il se donne le dernier mot, c'est, comme on en conviendra, parce qu'il ne peut pas faire autrement; et ces entretiens sont pleins de substance, comme du reste ils sont pleins desprit.
Ils n'ont rien des conversations d'un Gœthc et d'un Eckermann; car vous vous apercevrez que le respect n'a point précisément fermé la bouche à ^I. Guizot. Il dit quebjuo part : « Montaigne est celui de nos écrivains qui a le moins de juges •sévères. » Montaigne en a bien quelques-uns et qui sont d'autorité, comme Pascal, Bossuet et Malebranche; mais il faut convenir qu'à partir de la
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publication de ce volume il en com})tera un de plus; il ne faut nullement se le dissimuler.
J'en suis peu marri; car si le xvn® siècle a trouvé gens pour dire son fait à Fauteur des Essais, voilà bien un peu plus de deux siècles que l'on n'a pour lui que des éloges sans mélange et que cela fait un concert oii il est homme de trop de goût pour ne pas trouver quelque fadeur. Qu'un peu d'amertume se glisse enfin dans les hommages qu'on lui rend, il y a du ragoût; et il s'en allait temps que sa gloire fût renouvelée par f[uelque peu d'opposition. Guillaume Guizot ne lui a pas ménagé ce bon office. D'aucuns trouveront môme qu'il a mis un peu d'indiscrétion dans le soin de rafraîchir Montaigne par le combattre.
Guillaume Guizot n'aime-t-il donc point Montaigne? — Il en est entêté, au contraire. Mais il l'aime comme Alceste aime Célimène; il l'aime avec les transports de la passion et la clairvoyance de l'hostilité. 11 subit son charme et il lui en veut de ne pouvoir l'aimer sans réserve et sans combat contre lui-même. Si quelqu'un dit : « Les défauts qu'il a ne frappent point ma vue. » Il répond hautement : a Ils frappent tous la mienne » ; et il montre dans tout le détail à quel point il en est frappé.
Il a tout à fait à son égard des mots de dépit amoureux et même de rancune amoureuse :
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a Malgré cet étinccllement continu d'un esprit prestigieux... Montaigne n'est pas heureux, Montaigne s'ennuie; cifen suis bien aise... » — « Et j'en suis Lien aise » ne voilà-t-il pas un vrai mot d'Alceste, et peut-il y avoir, en un quart de ligne, à la fois plus d'amour et }»lus de ressentiment né de l'amour même? Brillez, éclatez, étincelez, tenez l'Europe sous le charme ; soyez le roi de l'esprit et du style et de toutes les grâces ; enchantez le monde, hélas! et moi-même. Rien n'en vaudra : vous ne serez pas heureux; et j'en suis hien aise; c'est hicn fait pour vous. Pourquoi n'êtes-vous pas selon mon cœur, encore que vous soyez maître de lui?
Et Guillaume Guizot dit ses raisons que je reconnais qui sont bonnes et nées dans un grand esprit et dans un grand cœur. — Après tout (c'est lui qui parle) ce Montaigne, c'est un pur sceptique. Sachons le dire franchement. Pascal ne l'a point calomnié. Il est l'homme dans l'esprit duquel toute vérité se dissout comme dans un creuset, de même que toute vertu dans l'esprit de La Rochefoucauld. Le procédé est du reste assez analogue. Comme La Rochefoucauld dilue toutes les vertus dans les défauts qui les avoisinent jusqu'à ce qu'elles s'y absorbent et y disparaissent, Montaigne est merveilleux à rapprocher insensiblement une vérité «lune autre vérité qui la contredit et à les laisser
XII PRKFACE.
ainsi se ronger Tune l'autre et se dissoudre peu à peu Tune dans l'autre, de manière que de toutes deux il ne reste rien. C'est un conciliateur meurtrier, qui rapproche les idées, les enlace, les garrotte et les enterre. C'est charmant et effroyable. Au bout de ce jeu que peut-on voir? Le nihilisme parfait. Peu d'hommes ont eu à ce degré le désir que rien ne soit, une sorte de goût du néant. Rien, certes, de plus vivant que les Essais. Mais par quel sortilège les surfaces en sont-elles si florissantes de vie et le fond en est-il la mort même, la plus froide de toutes les morts, la mort intellectuelle et la mort morale? Mot de Sainte-Beuve, plus profond qu'il ne l'a cru peut-être lui-même ^ : « 11 gazonne la tombe. »
Raisons de Montaigne pour jouer ce jeu? D'al)ord un orgueil extrême. Humilier la raison humaine jet prendre à la ravaler un plaisir de grand seigneur Vie l'esprit. Ne vous y trompez point. Là encore la forme abuse sur le fond. Cet homme, « si aimable et si peu digne d'être aimé », est l'aménité môme et il se glisse dans votre intimité comme d'un mouvement insensible et tout-puissant par son abandon même et sa nonchalance. Au fond il ne vous aime point. Son mépris pour vous est inouï et sa con-