L.\ IIKLICION DE MOMAKiNK. i 'k
par ses semblables ou par Dieu. Si .Montaigne n'est })as cetâTT'^~n*y entends" rien. Ëh bien, cela môme, à première vue, n'est-ce pas directement le contraire de l'homme tel (pie le Christ l'a voulu?
Oue Montaigne fût chrétien, chrétien comme nous l'entendons les uns ou les autres et si différentes que soient nos manières de l'entendre, cela ne fait pas question, je pense : personne de nous ne croit que Montaigne fût vraiment chrétien.
Mais je vois deux autres questions moins simples, et qu'il faut résoudre. Oui ou non, Montaigne se croyait-il chrétien? Il dit oui. Est-il sincère ou perfide? Oui ou non, sa manière de présenter et de défendre le christianisme est-elle chrétienne? Est-ce la vraie apologétique, ou, pour réduire encore ses prétentions, en fait-elle légitimement partie et peutelle y trouver place? Et quand on voit de vrais chrétiens, bien ([n'établis dans leur foi tout autrement ([ue lui, sortir de chez eux, si l'on peut ainsi dire, pour adhérer ou même seulement se complaire à Tapologétique de Montaigne, faut-il les imiter ou leur crier gare?
Quand j'entends parler du christianisme de Montaigne, (lirai-je le mot? cela me révolte. J'ai de la peine à imaginer quel({u'iin (jui soi! ](Ius complètement non-chrétien que Montaigne, et qui, sans dessein arrêté « d'écraser l'infâme », avec un vif désir au contraire de laisser subsister l'Eglise, le credo,
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les rites, clc, ait plus fait pour désagréger et décimenter Tédifice intérieur que le Christ a érigé en chacun de ses vrais fidèles.
Montaigne n'est ni chrétien ni religieux en aucune manière, mais il n'est ni irréligieux ni antichrétien de propos délibéré. Il ne se rendait pas, il ne cherchait pas à se rendre nettement compte de ce qu'il pensait et des conséquences de ses pensées. Il enlrevoyail confusément ({u'à suivre jusi{u'au bout l'idée de Dieu, ou celle du bien, il en arriverait à une crise intérieure, à une nécessité de prendre parti, à une sommation de rompre avec des habitudes d'esprit ou de vie qui lui étaient douces, pour obéir désormais à des règles (pii lui semblaient pénibles. Il n'a jamais voulu en arri\er là. Au fond tle toutes ses doctrines et de leur incertitude, ce (|uc je vois, c'est une paresse de conscience à laquelle on cherchera les noms qu'on voudra, à lacjuelle on trouvera des excuses partielles, mais qui, atténuée par mille arguments ou ornée de mille séductions, reste à nos yeux un triste et mauvais spectacle....
Personne n'a mieux montré que Montaigne à quel point un homme peut être irréligieux sans vouloir être antireligieux, et quelle distance il y a entre la profession, je ne dis pas de la foi, mais du simple respect pour Dieu, et ce respect même. Déiste, Montaigne l'était, je crois, mais de manière à perdre le
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déisme tlans ropinion île tout liomnie sérieux. Il n'y a ni sève ni suc dans lidée de Dieu telle quil la conçoit. Ce qu'il voit surtout eiL-DieUj c'est un ennemi des philosophes, un mystère pour rabattre leur orgueïTT^et un ami des rois, un allié pour soutenir leuT~prestige. Mais vous vous demanderiez peut-être si telle ou telle action, telle ou telle pensée est conforme aux volontés de ce Dieu et si vous pouvez par consé({uent vous la permettre, ou si vous devez la combattre : voilà un problème ({ue pour sa part Montaigne ne se posa jamais. Dieu nlor-; s'cllace et se déguise : c'est la nature (jui le remjdace, c'est elle seule que Montaigne nomme et consulte, et comme elle esl. (pioi (pril en c[ise, aussi mystérieuse et aiïs^ conn)li(juée que Dieu, comme Montaigne n'a jamais essayé de la définir et lu'ofile de cette absence de définition, il se l'iiil r('[i(inih(' par la nature tout ce cpii lui plaît. Ces deux augures ne se seraient pas reijardés sans rire.
Montaigne a beau laisser dans le vague ses idées sur lai-eligionet sur rÉglise, il a bcausc refuser à toute recherche ajpprofondie et se dérober à qui veut le serrer de près, cela même est une thèse qu'il faut discuter avec lui, un premier point ((ui ne peut pas lui être concédé sans débat. Montaigne a souvent plaidé et partout supposé l'incompétence tlë'"rh()ni me en matière religieuse et ecclésiastique. 11 se récuse, afin (pie personne ne l'accuse. 11 se déclare humble et soumis pour échapper au soupçon d'hérésie. Mais
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qu'est-ce à dire? Entre ces mains (jui semblent si respectueuses et si prudentes, (jue devient la révélation? El l'Église à qui Montaigne reconnaît une telle autorité trouve-t-elle en lui un disciple aussi obéissant qu'il est un complaisant avocat? Indiscutable parce qu'elle est incompréhensible, divine au point de réduire l'homme à se courber, à s'abdi([uer, à s'annuler devant elle, (pi'est-ce ([ue la foi gagne à un tel sacrifice? Montrez-moi, de grâce, dans Montaigne le chrétien (|ui doit s'être dégagé sans doute de l'homme ainsi rudoyé et humilié.
Ai-je besoin de le dire? Ce chrétien n'existe pas dans Montaigne, et, ([uelle que soit l'idée que l'on se fasse du christianisme, le fond des Essais y est étranger. Le fond des Essais, c'est l'Ecclésiaste, et non l'Evangile. CTëst 7e scepticisme, et non la~Toi. C^est l'indifférence, au lieu de respt'iance. C'est l'égoïsme, au lieu de la charité. C'est l'empirisme étroit, mou, flottant, au lieu de l'idéalisme énergi(|ue et infini (|ui a transformé le monde et qui l'agite encore pour le sauver. A prendre les mots mêmes des saints Livres, la sagesse de Montaigne est uniciuement mondaine....
Rien n'est plus propre, ce semble, à donner la mesure de Montaigne, à montrer comment son esprit opère et jusqu'où en va la portée, que son langage à propos de la Bible. Le xvi° siècle est profondément biblique, et Montaigne ne l'est aucunement. Traduire l'Écriture sainte, la répandre, la commenter, lui rendre sa place et son empire au-dessus de la tradition et de l'invention humaines, restaurer ces anciens
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oracles dans lonto la plénilude de leur droil divin, l'aire tïïù rriersTreîSïïfaliôn des sources chrétiennes ce mouvement d'études que la irénaîssance avait employé d'abord au service des beautés et des l'ichesses profanes, c'ol à (juoi le xvi" siècle a travaillé d'un zèle admirable, par les efforts mêmes de ses plus libres ouvriers, par Erasme comme par Luther. Et en même temps qu'ils réclament, pour quiconque a soif de vérité et de justice, le droit de s'abreuver aux livres saints, ils donnent en personne l'exemple, ils tirent de la Bible, pour l'Église et pour l'Etat, des enseignements cpii y restaient ensevelis, ils la lisent et la comprennent, sinon avec toute l'exactitude et toute la sagacité critiques dont nous sommes désormais avides, du moins avec un instinct profond de sa forte influence morale et de l'usage qu'on en peut faire pour ressusciter Dieu dans les cœurs. Aussi peut-on dire que le xvi' siècle a travaillé presque tout entier à préjiarer la langue et l'élociuence de Bossuet, à rendre possible un dernier Père de l'Église, en rouvrant de toutes parts des jours et des passages entre Athènes et le Calvaire, entre le Capitole et le Sinaï....
Pour enseigner à Montaigne la foi telle (juil la comprend et la recommande, Jésus-Christ était inutile; l'Ecclésiaste suffisait.
Aussi bien, de la Bible tout entière, Montaigne parle comme d'un livre qu'il connaît peu et dont il a peur. Il l'ensevelit sous le i'especl. Il ne veut pas qu'on 1;) traduise, encore moins (pi'on la conunenlo
loO ÉTUDES i:t fuagmknts.
cl qu'on la cite; ou si quelques hommes ont le droit de^lOuclTiér à ces pages sacrées' ët'"d'yctïFi'c+ier la vérité religieuse, ce ne sera ni vous ni moi riiMontaigne lui-même; ce seront uniquement et exclusivement les docteurs attitrés, gâ^rdî e ns"my steriê u x ou plutôt confiscateurs jaloux de la source qui devait jaillir jusqu'à la vie éternelle. A ce compte, qu'est-ce donc (jue la Révélation, et la lutle de la lumière contre les ténèbres, et le flambeau cjui n'est point fait pour être mis sous le boisseau?...
Au surplus, quand Montaigne parle éducation, morale, philosophie, il a sans cesse à la bouche l'antithèse des choses et des mots. Il veut (pie son écolier fasse sa leçon plutôt que de rap})rendre. Il veut que son philosophe soit un sage plutôt qu'un savant. Bien dire est quelque chose, mais peu de chose, si rien de plus ne s'y joint. De même pour sa religion. C'est la plus extérieure, la plus officielle, la plus superficielle des religions : elle est toute de surface et d'élicpielte.
Ce n'est pas seulement l'iminiissance des philosophes et de l'esprit humain, ce n'est pas seulement l'autorité de l'église où il est né et où il veut mourir, que Montaigne invoque pour soutenir (pie Dieu est inconnu et impossible à connaître : il appelle en témoignage Dieu lui-même et sa parole; il tient pour incontestable que la Bible est d'accord, avec^son scepticisme, et à diverses reprises il la cite à cet effet. Assurément il n'est pas le seul qui en use de la sorte.
LA RKLIGION DE MONTAICNK. 11)1
S'il a tort, c'est un tort commun à de bien plus grands et plus religieux esprits. Il y aurait donc une injustice manifeste et sans excuse à faire peser sur Montaigne en particulier ce reproche auquel se sont exposés tant de véritables et illustres chrétiens, je veux dire le reproche de dénaturer l'enseignement de la Bible sur ce point. Mais sans tomber dans cette injustice, voici un autre grief (pi'on doit adresser personnellement à Montaigne. Il parle de la Bible, il s'arme de ses préceptes, et il ne la connaît pas, il ne s'en soucie pas. Il est le moins biblique des hommes, et surtout des hommes de son temps. On compare souvent Erasme et Montaigne. Quelle ditïérence entre eux cependant!...
j^/La religion, suivant Montaigne, est à cepoint simplifiée et facilitée qu'un seul étonnement me reste, une seule objection : si la religion était si facile et si simple, comment tous les hommes ne seraient-ils point religieux? Quoi? Pour satisfaire Dieu, il ne s'agirait que de croire sans examen ce que nos pères ont cru, de pratiquer sans réflexion ce qu'ils ont pratiqué, et nous pourrions ensuite suivre avec confiance les appels confus de la nature ou les saillies désordonnées de la fantaisie, en nous bornant à les sanctifier par un aveu verbal de notre ignorance et par l'accomplissement, de quelques rites extérieurs? La rougeur monte au front, l'amertume vient aux lèvres, (|uand on pense de (pielle hauteur est descendue, pour tomber là, l'idée de la religion....
Ètes-vous une ûmc religieuse, agitée par les soul'lles qui s'élèvent de toutes parts, qui ébranlent ici une église, là une autre, partout la foi elle-même, et qui nous mettent en demeure de rentrer au dedans de notre conscience, afin de prendre un parti et de savoir un peu ce que nous sommes? Montaigne vous conseillera de n'en rien l'aire, de ne point accepter cette sommation, de vous refuser à cette enquête.
On voit bien, dans les voyages de Montaigne, de (|uelle nature et de ({uelle portée était sa curiosité sur les questions religieuses dont son siècle était si fortement préoccupé. 11 regarde, il interroge, il note toul ce qui touche aux variétés de l'usage et des cérémonies, et aussi tout ce f|ui montre les Réformés divisés entre eux. La discipline extérieure et l'unité de l'enseignement, voilà pour lui toute la religion ou du moins tout ce cpii l'intéresse dans la religion, et la raison en est facile à comprendre. Le culte était ce ([ui lui allait le mieux, l'unité des idées était ce ([ui lui manquait le plus, et par un double mouvement <|ui lui était naturel, il offrait à Dieu ce (pii ne lui coûtait guère, il s'en remettait à Dieu de ce (pii lui aurait trop coulé.
Que faut-il faire pour atteindre le vrai? Quelle méthode est la plus sûre? Quelle somme d'efforts devons-nous à cette recherche? Quelle espérance
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avons-nous d'y ivussir? Ouclle condiiile Liendronsiious envers les vérités connues? Aulanl de questions ({u'il faut tour à tour distinguer et relier entre elles, car elles se tiennent sans se confondre, et mon premier grief contre Montaigne est précisément cju'il les a prises pêle-mêle et entassées de manière à les éloulTer l'une sous l'autre. Voyez plutôt laquelle de ces (jueslions a toujours le pas dans l'ordre de ses raisonnements. N'est-ce pas celle-ci : quelle espérance avez-vous de trouver le vrai? Et sa réponse, vous la connaissez. Il la tant répétée qu'il nous en a fatigués; malgré la verve qu'il y met, elle est monotone; même sous la plume de Montaigne, c'est du rabâchage. « Xe heurtez pas, car personne ne vous ouvrira. Ne cherchez pas, car vous ne trouveiez rien. \e demandez pas, car on ne saurait vous accorder. » J'emploie à dessein les termes mêmes de l'Évangile : on a assez dit, on a trop dit que Montaigne était chrétien.
Invoijucr Jésus-Christ pour récuser Aristote, cela suffit-il pour être chrétien? Nommer Dieu à tout propos pour se dispenser de rien expliquer et de rien comprendre, cela suffit-il pour être déiste?
A quoi se borne en résumé la religion de Montaigne? A si peu de chose qu'on est surpris d'en parler. Personne n'a autant nui à la foi (pie ces sceptiques agenouillés. Qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, ils ne font que compromettre l'église à lacjuelle ils rendent
hommage; ils témoignent contre elle en donnant à croire qu'elle peut à la rigueur se contenter de ce qu'ils lui oirrent. Rien <{u'on puisse appeler amour de Dieu, désir de sainteté, confiance en une vie à venir, charité ou môme moins noblement et moins fortement souci des autres, rien qu'on puisse appeler vigilance active sur soi-même el lutle du meilleur homme contre l'homme mauvais. Une révélation, par qui la lumière ne s'est point accrue, une foi par qui l'incertitude n'est point diminuée, une espérance qui laisse le cœur désolé, une crainte qui le laisse frivole, une charité qui le laisse égoïste, voilà le bilan de la religion de Montaigne. C'est un bilan de banqueroute, et si Jésus-Christ était mort pour qu'il y eût de tels chrétiens, jamais un aussi adorable sacrifice n'aurait abouti à une si cruelle déception.
Mais autant je suis surpris qu'il ait pu venir à l'idée de quelqu'un d'appeler Montaigne chrétien et de le réclamer pour son église, autant je repousse la thèse (pii ^cllt faire de Montaigne un hypocrite, et représenter les Essais comme un autre cheval de Troie inventé par un autre Idysse pour introduire au cueur de la place ennemie une légion de guerriers armés et cachés. Non, la foi de Montaigne n'est pas de la loi. Mais sa bonne foi n'est pas un mensonge. Montaigne a cru sincèrement qu'il suffisait de croire superficiellement. Il a jçru gue l'Église et Dieu lui-même se contenteraient à bon marché, et qu'en raillant les philosophes dogmatiques, en pratiquant les rites
LA lîKLKiKtN DK MONTAICXi:. loi)
extérieurs, en étant un calant homme, et. en avouant que tlnit cela ne le menait guère au delà du médiocre, il faisait acte de piété, de soumission, de conscience et dliuTnililé dans une mesure suffisante, de manière à être eu ni^le et à gagner son procès s'il y avait jugement. A vrai dire, il n'a jamais voulu aller au fond des choses; il ne s'est jamais rendu un compte net eT sévère crés(juè~slîdns religieuses, il les a traitées comuK^ les ;iiili'i'<, a\('r de- npcrrus profonds, "par coups de sonde tpii allaient loin, mais sans creuser aucune mine dans le sol cj^uil avait exploré.
Une manière habile de se dispenser d'être chrétien, c'est de se défendre d'être philosophe.
Il y a quelques mois à peine Montaigne était cité avec une égale confiance par deux adversaires, par l'un d'eux, au nombre des athées, et pour prouver ([ue l'athéisme convient aux plus honnêtes gens, par 1 autre, au nombre des apologistes chrétiens, et pour prouver que la foi soumise convient aux plus grands esprits. Si c'était là un fait isolé, il ne vaudrait pas la peine d'être relevé. Mais Montaigne l'avait prévu de loin quand il écrivait ceci : « On couche volontiers les dits dautrui à la faveur des opinions qu'on a préjugées en soi », et comme « à un athéiste », selon lui, « tous écrits tirent à l'athéisme », comme « il infecte de son propre venin la matière innocente », Montaigne prévoyait aussi sans doute et plus volon-
ETLDES ET FRAGMENTS.
tiers que « cette préoccupation de jugement » pouvait agir en sens contraire et que plus d'un chrétien zélé
le réclamerait à grands cris.
... Mais en re[)rochant à Montaigne ce chaos de ses pensées et l'équilibre instable où il se peint entre le doute et la foi, ne faisons-nous pas sévèrement, injustement, le procès de notre temps tout entier? Certes, en lisant ce qui s'écrit aujourd'hui, et surtout si l'on prête l'oreille à ce (pii ne s'écrit point, à ce qui se dit à peine, à ce que les confidences intimes trahissent seulement par échappées, sans que celui dont Tàmc s'ouvre sache toujours son propre secret, combien sont nombreux ceux qui oscillent comme Montaigne et ne s'en troublent pas plus que luil
MONTAir.Ni: i:t l antioiite
MONTAIGNE ET LE XVl" SIÈCLE
On croit trop (|ue personne avant Montaigne n'avait pensé à tirer des anciens le sang et la moelle de leurs récits. Beaucoup ont moralisé avant lui. Tout n'était pas allégations pédantes jusqu'aux Essais, et pour ne citer qu'un grand nom et une grande influence, Erasme avait déjà appris au xvi« siècle commençant à emprunter à Cicéron autre chose que des esse videatur, à l'Evangile autre chose que des devises pour les bûchers ou des auréoles pour la guerre civile. Mais il est vrai que Montaigne a repris avec une grâce souveraine, avec une puissance nouvelle, cette lâche de mettre l'antiquité à profit pour l'éducation de l'esprit humain. Lui aussi, il s'est adressé à des couches nouvelles. Soyez sûrs qu'Amyot sans lui n'aurait pas l'ait pénétrer Plularquo si loin. Socrate, Sénèque, Plutarque, Cicéron même plus que Montaigne ne l'avouerait lui doivent beaucoup. Les Essais sont le type idéal du Selectœ e profanis scriptoribus hisloriœ.
i:i8 ETUDES ET FRAGMENTS.
Voulons-nous mesurer roriginalité et la i'orce de l'esprit de Montaigne? Aucune des éditions de ses Essais qui ont été données jusqu'ici ne nous en fournit les moyens. Sans doute il est admis par ses plus grands admirateurs qu'il se servait beaucoup des pensées des autres, et non seulement de leurs pensées, mais de leurs images mêmes et de leurs mots. Ses citations latines sont trop nondjreuses, ses emprunts déjà signalés en augmentent trop le nombre, ses aveux et ses excuses à ce sujet sont trop formels pour que personne ait pai'lé de lui sans parler de ce qu'il devait à Plutarque, à Sénèque, à Cicéron. Mais je ne crois pas exagérer en disant que la moitié de ses dettes seulement est connue, même à ne compter que celles où nous pouvons nommer ses créanciers. Ce que la conversation, la discussion avec ses amis, avec les savants de son temps ou les simples de son voisinage a pu lui Inuriiir. n'en tenons pas coin[)le : sachons seulement (ju'il prenait de toutes mains.
Montaigne se défentl d'avoir, en ses caprices ou en ses mœurs, quelque chose qui ne soit point à lui; il veut faire croire que, s'il ressemble en ceci, en cela, à tel ou tel philosophe ancien, nous aurions tort de dire : « voilà d'où il le prit »; non, il n'a connu les anciens qu'après coup; ces ressemblances ne sont que des rencontres fortuites ou des ornements ajoutés : Montaigne, avant d'avoir lu. était déjà Montaigne de
MONTAIGNE ET L'ANTIQUITÉ. i:>ll
|)i(Ml (Ml cap. Voilà ce qu'il affirme '. Mais faul-il le croire?
Tout d'abord, si nous disons si souvent, en marge d'une idée de Montaigne : « voilà d'où il la prit », c'est <iu'il nous y invite lui-même ailleurs et va jusqu'à nous défier de découvrir tous ses emprunts.
El puis ces deux thèses à ce sujet, elles datent surtout des éditions de 1588 et de lo95. Elles ont bien un air de tactique défensive. Ne répondraient-elles pas à une criticpie courante, à des doutes dont Montaigne aurait eu vent sur ses titres à l'entière originalité et spontanéité dont il se vante ou se couvre, se voulant faire tour à tour plus rare et de moins de conséquence qu'il n'est?
Ce que Socrate "" dit de la science est directement contraire à la pensée et au tempérament intellectuel de Montaigne. Montaigne n'écrit que pour détourner l'esprit humain de la science; Socrate ne parle que pour nous y introduire et nous y engager. Socrate y inaugure la vraie méthode philosophique; Montaigne travaille de toutes ses forces à la tuer cl à l'enterrer. A (piel point l'idée de la science était loule-puissante et séduisante aux yeux de Socrate, on en peut juger quand on voit (pi'il allait jusqu'à confondre la science et la vertu, l'ignorance et le mal; Montaigne tout au rebours. Et savez-vous que ce n'est pas un mince