Sainte-Beuve, Porl-Rui/at, t. Il, p. i23 et
LA l'nn.osoPHiK i)i: montauine. 133
vrai, sur ce point du moins où il était maître de discerner et de choisir? Je ne demande pas en ce moment s'il s'est vu autre qu'il n'était ; je demande s'il s'est représenté autre qu'il ne se voyait. Je demande s'il a pris la bonne foi pour excuse de toutes ses témérités, de toutes ses fluctuations, de ses contradictions évidentes et avouées, de ses indécences systématiques, et si cette bonne foi qui peut seule le sauver de tant et de si graves reproches n'est que l'acte le plus insigne d'une mauvaise foi qui doit le condamner au mépris. C'était bien assez de se faire un jeu de tant de choses : au moins avais-je besoin de croire que Montaigne y va de franc jeu. Prudent, timoré, inconséquent, et peu soucieux de ses inconséquences, je vous raccorde, je le vois bien ainsi, et je vois qu'on peut plaider pour lui sur ce terrain bien des circonstances atténuantes. Mais si vous voulez me mener plus loin, s'il faut admettre en Montaigne un Janus composé d'insouciance et de ruse, d'indifférence et de calcul, de cynisme et d'hypocrisie, il n'y a ni finesse, ni souplesse, ni grâce de l'esprit, ni éclat de l'imagination, ni justesse instinctive du jugement, ni génie de style, ([ui puissent le sauver du mépris.
Comment donc Saint-Beuve, qui ne veut certainement pas appeler le mépris sur Montaigne, en est-il venu à lui attribuer ces desseins compliqués et cachés sous une si savante apparence de franc-parler? Comment tant d'autres sont-ils disposés à croire comme lui que Montaigne a joué la comédie et sciemment poursuivi une propagande irréligieuse sous un double masque de sincérité et de respect?
134 ÉTUDES ET FllAG.MEXTS.
Leur erreur, ce me semble, tient à une erreur plus générale. On se croit en droit de suivre jusqu'au bout les conséquences d'une idée et d'attribuer ces conséquences à l'homme (jui a mis l'idée première en avant. Or il y a ici une distinction 1res importante à faire. Est-ce l'idée que vous discutez? Vous avez le droit de la presser, de la tordre, de lui faire rendre tout ce qu'elle contient; vous avez le droit de montrer dans le germe la moisson future et d'avertir ceux que ridée première pouvait tenter des consé(]uences où elle peut les conduire, où elle les conduira s'ils n'ont pas la force de réagir. Mais les hommes sont-ils donc tous logiques, et logiques jusqu'au bout? Vont-ils, sur la foi d'une idée, tant que la terre les porte? Vont-ils même au delà, et se lancent-ils inconsidérément dans l'abîme plutôt que de se retourner et de s'arrêter? Et surtout Montaigne est-il de ceux-là?
A mesure que j'ai étudié Montaigne, j'ai vu beaucoup plus de diplomatie se mêler à sa franchise, beaucoup plus d'arrangement perçu à travers son nonchaloir. Montaigne est, presque à égales doses, un aventureux et un habile, un inventeur primesaulier et un styliste minutieux. Mais en même temps je crois que Sainte-Beuve lui a fait tort en lui prêtant une méthode perfide qui tendrait à insinuer secrètement dans l'esprit de ses lecteurs une pensée générale pareille à celle de Spinoza. Spinoza et Montaigne! Et c'est Sainte-Beuve qui les a rapprochés! Je me serais attendu plutôt à le voir s'armer de tout
LA PHILOSOPHIE DE MONTAir.NM:. 135
Montaigne pour railler Spinoza et le mettre en déroute. L'erreur de Sainte-Beuve a été de vouloir dérober à Montaigne son dernier mol. Il n"en a pas, il ne croit pas que les choses en aient un, il ne voudrait pas le leur arracher, de peur de le trouver terrible ou seulement gênant....
Vivre sans but, penser sans suite, parler sans règles, c'est un jeu délicieux, mais c'est un danger grave, par cela môme que c'est un jeu, et parce que la parole, la pensée, la vie ne sont pas des jouets livrés à notre caprice, des hochets que nous puissions, comme des enfants qui se récréent, agiter jusqu'à nous étourdir ou rejeter nonchalamment : ce sont des instruments de travail qui nous ont été confiés pour une tâche, et nous rendrons compte, un jour ou l'autre, de l'usage que nous en aurons fait. Depuis la première ligne des Essais jusqu'à la dernière, cette idée manque, et c'est le vice radical de la sagesse de Montaigne. Le Thaïes gaulois, le plus éclairé des Français, notre moraliste en chef pèche par le point de départ. Il se trompe et il nous trompe. II supprime en le passant sous silence le principe essentiel de toute moralité....
Vivre sans but ou vivre sans hasards, ce sont assurément deux manières de ne point vivre; nous ne sommes nés ni pour l'une ni pour l'autre; nous avons besoin de nous consacrer à une lâche et de garder.
13() ih'LDES ET FRAGMENTS.
en dehors de noire tache, une part de nous-mêmes qui demeure ouverte à d'autres pensées. Mais si, à la rigueur, il lallait choisir, mieux vaudrait encore pour l'homme être toujours engagé dans un même travail, attaché à un même devoir, borné à une seule pensée, et aller de la naissance à la mort comme un \vagon sur ses rails va dune station à l'autre, j)lulôt que d'aller et venir sans savoir où, de la forêt à la plaine, du désert au grand chemin, comme la pauvre feuille desséchée sur latpu'lle Arnault a pleuré. Croire que celui-là est le plus libre qui flotte à tout vent de doctrines et de désirs, c'est le plus faux et le plus funeste de rêves, car à ce jeu, et pour échapper à toute contrainte, Ihoumu' s'écliappe à lui-même et se perd en détail ; pour le plaisir de dire qu'il ne dé{)end de rien ni de personne, il s'habitue à dépendre successivement de tout, du premier venu, du dernier venu, et le moindre incident est pour lui la force des choses. C'est justement à ce rêve que Montaigne s'est adonné, et plus il a avancé en âge, plus on le voit se disperser avec délices et comme se dissoudre {)ar système.
... Montaigne s'est trompé, et avec lui tous ceux qui répètent sous une forme ou sous une autre, avec telle ou telle intention, sous le bénéfice de telle ou telle réserve, que l'ignorance et lincuriosité sont vui oreiller commode et sain jiour une tête bien faite. Non, cela n'est pas vrai. Le savoir est bon, la volonté de savoir est légitime, la curiosité est un devoir, les têtes bien faites ne sont pas celles qui cherchent un
LA PHILOSOPHIi: DK MONÏAKINK. ['M
oreiller, mais celles qui cherchent la lumière, qui veillenl eu raltendaut et en l'appelant, et se dressent pour l'apercevoir à son premier rayon. Mais en vérité, pourciuoi parler comme si nous vivions dans la nuit, en attente dune aurore incertaine? Quelle ingratitude dans cette apparente humilité! Ouellc ingratitude envers ceux qui ont travaillé, depuis des siècles dont le nombre nous échappe, à épeler Tune après l'autre les connaissances dont nous nous emparons sans etVort, et quelle ingratitude envers Celui par qui tout commence et à qui tout ahoulil 1
C'est tout d'abord une ({ucrellc capitale à vider avec Montaigne. Sur lui-même et sur l'homme en général est-il possible, est-il légitime de résumer et de juger? En sommes-nous réduits à cette déplorable alternative de ne point conclure si nous tenons à la vérité, ou de manquer la vérité si nous tenons à conclure? Montaigne sur ce point est tranchant, et comme tous les sceptiques il se réserve en ceci le droit d'affirmer. A ses yeux, et pour tous ceux qu'il a pénétrés de son esprit, plus on entre dans l'intimité (Tun homme et dans la sincérité de sa propre pensée, moins on se sent en droit de dire : je le connais, et à mesure que les yeux s'ouvrent et que la lumière abonde, la vue s'offusque et se perd.
... Cette idée de l'impuissance de l'esprit humain, qui est la plus habituelle maximede Montaigne, com-
bien de fois, et avec quels regrets, no l'avons-nous pas entendue invoquer autour de nous, tantôt contre les théologiens, tantôt contre les philosophes, tantôt contre les politicjues qui veulent raisonner! Le positivisme en a fait son axiome essentiel; et cependant les adversaires du positivisme s'en emparent à leur tour, comme d'une arme qu'ils réclament plutôt qu'ils ne la veulent briser. Ceux-là mômes qui font de la raison l'usage le plus hardi, quand il s'agit de discuter les croyances d'aulrui ouïes documents où ces croyances se fondent, se récusent ou s'esquivent quand on leur demande d'employer leur raison à dire ce qu'il faut penser après avoir dit ce qu'il faut ne penser pas. On suit volontiers Kant jusqu'au fond de sa critique de la raison pure; on le laisse remonter seul jusqu'aux sommets de la raison pratique, et, si nous n'y prenons garde, nous serons bientôt entourés, envahis, noyés d'une immense et prescjue universelle marée de d('couragement intellectuel. Et j)ourquoi?...
"^Peut-on dire de Montaigne qu'il aime la nature humaine? Il faudrait dire au moins qu'il l'aime sans l'estimer; ou plutôt non, il s'en informe et s'en amuse; il s'amuse à la percer à jour, à la prendre en défaut, à la convaincre d'inconséquence, de décadence et de déraison; il prend contre elle tous ses avantages et se fait la partie aussi belle qu'il peut; il écarte comme autant de mensonges littéraires les hautes elfusions où elle se montre ennoblie, et il commente comme autant de documents authentiques les moindres anec-
LA IMIILOSOI'IIIK 1)1-: MONTAKINK. 139
dotes OÙ il la voit s'abaisser et se trahir. Et n'oubliez pas (lue Montaigne est un esprit sain, gai et soi-disant modéré; s'il nous malmène et nous accable ainsi, ce n'est ni en chrétien, du haut du Calvaire et au nom dun divin modèle, ni comme un Byron, du haut de son Caucase et au nom de son désespoir, ni même comme Swift, avec une rage froide et aigrie qui a, avant de s'épancher, torturé et rongé le cœur d'où elle sort : non, ^lontaigne nous méprise comme il respire, tout à son aise, tout naturellement, j'allais dire tout bonnement; il tire de ce mépris les complaisances les plus commodes pour lui-même et pour nous, et quand on vient de lire quelques-uns des principaux chapitres où s'égaie cette verve également ombrageuse et énervante, on a faim et soif d'un jugement plus sévère qui aboutisse à un plus noble espoir; on redemande les rudesses extrêmes de tous ces grands esprits irrités de notre abaissement et ambitieux de notre salut; on finit par préférer le plus violent des misanthropes à Montaigne et à son pardon qui nous avilit.
Tous ces préceptes socratiques ou chrétiens qui abondent tour à tour sous la plume de Montaigne, où le mènent-ils? Il fait sans cesse appel à l'étude de soi-même : que devons-nous, selon lui, tirer de cette étude? Il prêche le détachement des choses extérieures e! fortuites : à quoi donc f;uil-il nous attacher? Hélas 1 il n'en sait rien, ou j)lutol il n'en dit rien, car il faudrait, pour le dire, s'avouer à soi-même et déclarer tout haut (jue la vie est sans but, l'àme
1 iO ETUDES ET FRAGMENTS.
sans boussole, et que la seule sagesse consiste à flotter de hasard en hasard, comme le naufragé de vague en vague, en se liant au débris qui le soutient, niais en ne lui demandant de soutien que pour la minute [irésenle, et sans penser ni tendre à un rivage où l'on puisse aborder. Jamais, que je sache, aucun homme n'a plus complètement que Montaigne fait abstraclion de la vie éternelle. Non seulement il conteste toute évidence, toute elTicacitéaux preuves dont les théologiens ou les philosophes se servent en faveur de rimmortalilé de Tàme; il fait bien plus, il rabat sans cesse le désir même de l'immortalité, et à force de s'être convaincu (pie i-ien ne peut être certifié au delà du monde élroil dont nos regards saisissent les formes, dont nos oreilles recueillent les bruits, dont nos mains j)alj)ent les parois, il travaille infatigablement à y enfermer nos vtrux, à nous distraire et nous décourager de tout essor à travers des espaces plus larges et vers un ordre plus pur.
Ah! ([ue Bossuet avait raison de dire : « Il ne faut pas permettre à l'homme de se méjiriser tout entier, de peur ([ue, croyant avec hîs impies ((ue notre vie est un jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs! » A Dieu ne plaise pourtant que, pour nous défendre contre Montaigne, nous allions nous livrer sans réserve à lîossuet! Nous connaissons troj) sa politicpie; nous sommes trop loin de comprendre comme lui l'Eglise et la doctrine chrétiennes; dans l'histoire
LA PHILOSOPHIK DK M(>NTAT(;.\K. 141
inriiic, nous ne reconnaissons plus ([ue ses yeux dai^Ie aient vu très loin. Mais à tout prendre il vaut mieux vivre en la compagnie de Bossuet que de Montaigne; nous ne craignons guère que Bossuet nous asservisse; tout nous g-aranlit contre lui. Avec Montaigne, au contraire, nous nous sentons comme découverts et désarmés : son influence plus subtile a, dans nos propres instincts, des alliés qui la favorisent et nous compromettent; les âmes d'aujourd'hui sont préparées et gagnées d'avance à ses molles suggestions, et, si elles ne veulent pas (pi'il achève promplement de les dénouer et de les dissoudre, il faut (pi'elles commencent dès la première page à se défier d'elles-mêmes et de lui.
A chaque instant dans Montaigne on trouve quelque idée juste ou élevée, quelque maxime forte ou sensée, dil(^ en un langage qui saisit. Mais est-ce là qu'on l)eut le voir lui-même et ce qui fait sa physionomie et son action? Hélas! non. Rien n'est plus facile que d'extraire de Montaigne un denii-voluine ([ui tromperait tout à fait sur son compte, un demi-volume de stoïcisme chrétien, de morale généreuse et modérée, sans faute, sans tache, et d'un vigoureux accent, grâce auquel Montaigne semble, à chacjue chose (piil dit, ne pouvoir pas penser autre chose. Reste à savoir à (jnel rang et de quel poids a été dans l'àme de Montaigne cette partie de belle et bonne sagesse, aujourd'hui éparso dans ses écrits.
L'exemple de Montaigne prouve mieux (ju'aucun
autre à quel point ce sont deux choses différentes que les idées d'un homme et son esprit. Si je parle de l'esprit de Montaigne, je veux dire ici sa tendance et son intention habituelles, son -vsûtjLx. Eh Ijien, son esprit dément et détruit les meilleures de ses idées. A travers sa vie et ses œuvres, on sent sourdre de partout l'indolence et l'indifférence. Esprit curieux, il n'aime point la vérité. Admirateur de la force d'àme, il trouve commode d'être modeste pour se dispenser de toute vertu....
L'esprit de Montaigne est toujours si piquant qu'on est toujours tenté de le croire pénétrant. Mais il y a loin dune épilhèle à l'autre et il faut y regarder à deux fois avant de croire que tout ce qui est acéré soit aciéré.
Ce que je reproche à Montaigne, c'est sa manière de concevoir la vie humaine et son emploi. Il n'est pas vrai qu'on soit un sage à si bas prix., Je veux bien qu'il soit désormais entendu que le stoïcisme est une chimère et le christianisme une folie. Mais toute langue sera énervée, toute conscience sera ensevelie, toute pudeur sera dissipée au vent quand il sera admis ([ue le dernier mot de la sagesse est de faire comme les autres et de passer ici-bas, aussi doucement qu'il sera possible, une suite de jours sans lendemain....
S'il est difficile de dire avec précision quelle était la philosophie ou la politique de Montaigne, sa religion est bien plus obscure encore, à ce point qu'on en est réduit à ^^c demander d'abord s'il y a vraiment telle chose qu'une religion de Montaigne, et si ce n'est pas un contresens, d'autres diraient un blasphème d'en parler.
Que Montaigne ait cru avoir une religion, et même qu'il ait cru être chrétien, je veux bien en passer par là. Mais à quel prix le christianisme s'enrichira-t-il de son témoignage? A quoi ne faut-il pas réduire l'Evangile pour le retrouver dans les Essais! Quelle honte pour le Christ si cela s'appelle être chrétien!
Le christianisme de Montaigne! Wicu i\n'à voir ces deux mots ensemble, on se sent entre une duperie et un blas[)hème. ?se dites pas que Montaigne a été
chrétien, si vous ne voulez pas faire rire les libres penseurs et pleurer les croyants.
Montaigne chrétien! Est-il possible que cela ait jamais été dit? Pour marier un tel mot et un tel nom, ne faut-il pas défigurer également le christianisme et Montaigne, et à cjuoi bon? Ceux qui tiennent au christianisme ne gagnent rien à revendiquer un IMonlaigne (jui n'a point existé, ni ceux cpii aiment Montaigne à le parer d'un christianisme (jui ne ressemble en rien à l'Evangile. On peut réduire le christianisme tant qu'on voudra ; on peut le faire aussi simpk^ aussi dépouillé de dogmes, aussi vague qu'on voudra; jamais on ne pourra le rcstreinch'c ni le suhliliser assez pour le retrouver tout entier dans l'àme de Montaigne et dans ses écrits. L'Evangile a eu des adversaires plus décidés et plus acharnés que Montaigne, mais au fond personne n'est plus étranger que lui à l'Évangile. Personne, pour devenir chrétien, naurail en })lus formellement besoin de naître de nouveau, dans toute la force du mot. Saul le persécuteur était moins loin de Paul l'apôtre ([ue Montaigne n'est loin d'un chrétien.
Montaigne est par essence un homme du monde et un galant homme, épicurien, fataliste et scepti({ue, avec des parties de stoïcisme dans l'imagination, content de ce pêle-mêle où son esprit demeure, sans inquiétude et sans ambition morales, et toujours disposé à rabattre l'estime que l'homme a de lui-môme pour réduire d'autant les devoirs imposés à l'homme