CHAPITRE VI
Le calme de cette retraite fut bien souvent troublé par les guerres civiles. Montaigne en put apercevoir de près toutes les horreurs, la Guyenne et la Gascogne ayant été l'un des principaux théâtres de ces luttes, qui, selon sa belle expression, « remplirentdehaines parricides les courages fraternels. » Autour de lui, presque toute la noblesse était protestante : quels furent ses sentiments? à quel parti se rangea-t-il ?
On a trop répété qu'en sceptique avisé, en homme amoureux de sa tranquillité, il se tint renfermé dans les temples sereins delà sagesse, et qu'il évita soigneusement de s^engager dans la mêlée. C'est une erreur ; mais il est facile de comprendre comment certains passages des EssaiSj mal interprétés, ont dû faire naître cette opinion.
Montaigne n'a pas fortifié son château ; c'est
donc, semble-t-il, qu'il entend ainsi manifester à tous sa volonté de ne prendre aucune part à la guerre, son désir de n'être pas considéré comme belligérant? — Pas le moins du monde ; il voudrait seulement, si c'était possible, « soustraire ce coin (de Montaigne) à la tempête publique. » Impuissant à défendre sa maison, il s'assure que le meilleur moyen de la protéger contre toute attaque, c'est de ne la point protéger du tout ; et cette remarque est d'un fin psychologue :
« La défense attire Tentreprise, et la défiance, l'offense. J'ai affaibli le dessein des soldats, ôtant à leur exploit le hasard et toute matière de gloire militaire, qui a accoutumé de leur servir de titre et d'excuse... Je leur rends la conquête de ma maison lâche et honteuse ; elle n'est close à personne qui j heurte ; il n'y a pour toute provision qu'un portier d'ancien usage et cérémonie, qui ne sert pas tant à défendre ma porte, qu'à l'offrir plus décemment et gracieusement ; je n^ii ni garde ni sentinelle, que celle que les astres font pour moi. 2>
De même, Montaigne a dit ailleurs :
« A la vérité, et ne crains point de l'avouer, je porterais facilement une chandelle à saint Michel^ l'autre à son serpent, suivant le dessein de la vieille ; je suivrai le bon parti jusques au feu, mais exclusivement, si je puis ; que Montaigne s'engouffre quand et (avec) la ruine publique ; mais, s'il n'est pas besoin, je saurai bon gré à
la fortune qu'il se sauve ; et, autant que mon devoir me donne de corde, je l'emploie à sa conservation. »
Ce langage, dit-on, est d'un sceptique, prêt à honorer d'une dévotion également fervente et également convaincue, saint Michel et « son serpent ». — Eh bien, non, celui qui parle ainsi n'est pas un sceptique ; ce n'estpas davantage un héros, je Tavoue, ou un candidat au martyre ; ce langage est tout simplement celui d'un homme qui n'aime pas les coups et fera tout au monde pour les éviter, tout, sauf manquer au devoir : car ne remarquez-vous pas ces petits mots, qui n'ont l'air de rien, et qui corrigent ce que ces phrases ont de peu héroïque et de peu chevaleresque: si je puis, s'il n'est pas besoin, autant que mon devoir vie donne de corde ? Je me figure très bien Montaigne, malgré son titre de chevalier et ses belles pages sur la vie militaire, comme un brave homme de bourgeois, soldat par occasion : il considère la guerre comme un grand malheur pour son pays ; il critique, au besoin, la conduite des opérations, et les décisions de ses chefs ; mais, vienne l'heure du danger, il combattra avec courage, et saura, sans peur, affronter la mort que pourtant il est loin de souhaiter. Le modèle de Montaigne, c'est le Romain Atticus qui, « se tenant au juste