CHAPITRE YII
Montaigne jouit d'une constitution robuste jusque vers l'âge de 47 ans ; cependant, à mesure qu'il vieillissait, il se sentait pris de vagues inquiétudes. « J'avais pensé maintes fois, à part moi, que j'allais trop avant, et qu'à faire un si long chemin, je ne faudrais pas de m'engager enfin en quelque malpiaisante rencontre. » Il se demandait donc quelle surprise lui ménageait ce qu'il appelle gaiement « la libéralité des ans. » Ce « nouvel acquest » fut la gravelle, de tous les maux celui justement que dès son enfance il redoutait le plus. « Il est à croire, dit-il, que je dois à mon père cette qualité pierreuse, car il mourut merveilleusement affligé d'une grosse pierre qu'il avait en la vessie. » Peu à peu il se familiarise avec sa (( colique » ; il la supporte avec courage, se contentant, quand la douleur est trop forte, « de gémir, sans brailler. »
Bientôt même il entre en composition <c avec le vivre coliqueux », et finit par y trouver de quoi seconsoler etdequoi espérer, «tant les hommes sont acoquinés à leur être misérable! » Aussi bien, nul mal n'a, comme le sien, de nombreux et précieux avantages. « La gravelle se prend plus volontiers aux grands : son essence a de la noblesse et de la dignité » ; et cela flatte notre vanité. C'est un mal qui remplit le peuple de crainte et de pitié ; on nous plaint^ et, à peu de frais, nous acquérons grand renom de courage. Point trop gênant, « il fait son jeu à part et nous laisse faire le nôtre. ^ Ce n'est point un troublefête, et nous permet à notre aise de courir, de dîner et de jouer. Bien plus, il semble nous garantir d'autres accidents plus graves. N'est-ce pas vraiment un bon et utile compagnon ? Et quelle joie subite et ineffable, alors que brusquement la souffrance a cessé et que le bienêtre renaît ! « Est-il rien doux au prix de cette soudaine mutation, quand d'une douleur extrême je viens à recouvrer, comme d'un éclair, la belle lumière de la santé, si libre et si pleine, comme il advient en nos soudaines et plus âpres coliques ? »
Cependant, à vrai dire, Montaigne, qui essaie par ces arguments <l et forts et faibles j> d'endormir et d'amuser son imagination, ne serait
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pas fâché de guérir : mais comment guérir ? Il ne croit pas à la médecine et professe à l'égard des médecins une défiance et un mépris héréditaires. Heureusement, il admet la vertu naturelle de certaines eaux ; il prend donc le parti de parcourir une partie de la Suisse, de TAllemagne, l'Italie presque tout entière, et d'aller : demander aux sources fameuses de Plombières, de Bade, de Lucques, sinon la guérison, du \ moins quelque adouci s semeoL Mettons les
ijj ^\' choses au pis : s'il n'obtient ni l'un ni l'autre, toujours est-il qu'il aura voyagé ; il aura visité des pays inconnus, observé des peuples, dont r ^^d ni les lois, ni les institutions, ni les mœurs ne sont les siennes, frotté et « limé sa cervelle » contre celle d'hommes nouveaux. On sait combien Montaigne aime les voyages ; n'était la dépense (car il voyage en équipage « non nécessaire seulement, mais encore honnête » ), quelles belles chevauchées il entreprendrait à travers l'Europe! lia longuement Jnsisté suiLlû iiharjîîe, et l'utilitédeg^ voyages^ dans le chapitre de l'Institution des enfants ; ailleurs encore, il développe les mêmes idées.
a (( Le voyager me semble un exercice profitable :
Il Tâme y a une continnelle exercitation à remarquer des cboses inconnues et nouvelles ; et je ne sache point