EN VOYAGE
meilleure école, comme j'ai dit souvent, à façonner la vie, que de lui proposer incessamment la diversité de tant d'autres vies, fantaisies et usances, et lui faire goûter nne si perpétuelle variété des formes de notre nature. Le corps n'y est ni oisif, ni travaillé : et cette modérée agitation le met en haleine. Je me tiens à cheval, sans démonter, tout coliqueux que je suis, et sans m'y enj nuyer, huit etdix heures; nulle saison ne m'est ennemie, que le chaud âpre d'un soleil poignant; car les ombrelles, de quoi, depuis les anciens Romains, l'Italie se sert, chargent plus les bras qu'elles ne déchargent la tête... »
On retrouve dans les Essais de nombreux souvenirs de ce voyage ; mais bien des incidents et des plus curieux, nous auraient échappé si Montaigne n'avait eu l'heureuse idée de faire son Journal de voyage. Retrouvé longtemps après la mort de Montaigne dans les vieux papiers du château, ce Journal (dont ime partie est écrite en italien) fut publié en 1774 par Meusnier de Querlon. Il nous permet de suivre Montaigne, étape par étape, presque depuis le jour où il partit, 22 juin 4580, jusqu'à l'heure du retour, 30 novembre 1581.
Quoiqu'on en dise, ce Journal présente un véritable intérêt littéraire ; non qu'il puisse être comparé aux Essais, même de loin ; mais on y trouve pourtant des pages de premier ordre ; et surtout, ce qui en fait le grand charme, nous as-
sistons pour ainsi dire à réclosion de la pensée même de Montaigne. Ces lignes qu'il dicte à son secrétaire ou qu'il griffonne d'une main rapide, Montaigne ne les destine pas à la publicité. Or, si naturel que soit le style des Essais, Montaigne était trop sensible aux beautés littéraires pour n'être pas, peu ou prou, soucieux de trouver pour sa pensée, et au besoin de créer, des expressions fortes, délicates, précises, toujours imagées. Ici, l'idée s'offre à nous, telle qu'elle s'est présentée à Montaigne ; nul apprêt, nul artifice, nulle coquetterie ; ce premier jet d'un esprit vif et primesautier nous révèle, mieux encore que les Essais, les qualités natives de l'écrivain.
Au point de vue moral, et pour la parfaite connaissance de l'homme, le Journal est un document infiniment précieux : on peut dire que c'est le complément, et comme la contre-épreuve des Essais.
Qu'on parcoure le Journal ; on verra Montaigne attentif, dans chaque ville où il s'arrête, à étudier les mœurs et les coutumes des habitants ; aucun détail ne rebute sa curiosité asservie à la plus minutieuse observation des faits les plus humbles. Ici il remarque que les escaliers ont des tapis ; là « qu'il n'est si petite maison de village qui ne soit vitrée » ; ailleurs,
qu'on a l'habitude de « repeindre souvent les villes, ce qui leur donne un visage tout fleurissant. » Il pousse ses investigations jusqu'à la cuisine, fait attention à la forme inusitée de certaines broches, note des recettes culinaires^ et regrette, entre autres choses, de n'avoir pas amené avec lui un cuisinier, pour l'initier aux sauces allemandes. Sur les barbiers d'Italie, il porte un jugement sévère : « Non ho trovato un solo buono barbiere a tosarmi la barba e il pelo (1)... »
Le plus souvent, l'observation de Montaigne ne s'attarde pas à des détails aussi vulgaires. Il s'attache surtout à observer le caractère des
^la^bitants. : et, pour mieux s'en rendre compte, fait appel à la complaisance du curé ou du ministre protestant ; s'il ne peut trouver ni ministre ni curé, il se rabat sur le maître d'école. C'est ainsi qu'un jour, en Allemagne, il va trouver le maître d'école et l'interpelle en latin (car Montaigne ignorait l'allemand). Il faut croire que le latin de Montaigne était trop savant pour le pauvre magister; celui-ci ne répond rien ; aussi le secrétaire de Montaigne le traitet-il de belle façon : « c'était un sot, de qui on ne
(1) Je n'ai pas trouvé un seul barbier capable de me^bien tailler la barbe et les cheveux.
put tirer nulle instruction. » Parfois il a la bonne fortune de pouvoir causer avec un savant ; il n'a garde de manquer ces occasions. A Baie, ce fut un vrai régal : « Nous y vîmes force gens de savoir. » Montaigne s'entretint longuement avec les pasteurs calvinistes, et en particulier avec le célèbre François Hotman.
Les discussions théologiques ne rempêchent pas d'ailleurs de noter que les Bâlois « ont cela, que leur horloge sonne toujours les heures d'une heure avant le temps. » Il veut savoir la cause de cette bizarrerie ; les Bàlois lui répondent « qu'autrefois une telle faute de leur horloge, fortuite, préserva leur ville d'une entreprise qu'on y avait faite. « Montaigne ne parle pas d'une légende plus malicieuse qui attribue une autre- origine à cette singulière coutume. Les méchantes langues disaient donc que cet usage remontait à l'époque du concile de Bâle : on avait imaginé d'abréger ainsi la durée des séances, afin de permettre aux Pères de diner un peu plus tôt.
Montaigne essaie de se mêler le plus possible à la vie des peuples qu'il traverse. Avec quelle verve il raille ces faux voyageurs qui sont surpris et fâchés de ne plus trouver, hors de France, les coutumes de France, et qui traitent de barbare ce qui leur est étranger î
JOUBNAL DE VOYAGE 81
(( Quand j'ai été ailleurs qu'en France, et que pour me faire courtoisie, on m'a demandé si je voulais être servi à la française, je m'en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d'étrangers. J'ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur, de s'effaroucher des formes contraires aux leurs; il leur semble être hors de leur élément, quand ils sont hors de leur village; où qu'ils aillent, ils se tiennent à leur façon et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure ; les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voient : pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont françaises? »
Quant à ceux-là, plus ridicules encore^ qui parcourent un pays sahs le voir, et ^ ne prennent l'aller que pour le revenir », Montaigne les dépeint en deux traits : u ils voyagent couverts et resserrés, d'une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d'un air inconnu. » Montaigne, lui, ne va pas chercher des Gascons en Sicile, et rien ne lui est plus fâcheux, à Rome, que de rencontrer tant de compatriotes qui le saluent en sa langue.
Il se rend bien compte que les voyages lui plaisent tant, non seulement parce qu'ils satisfont sa curiosité naturelle, mais encore parce que, loin de ses terres et de son pays, aucun souci n'agite son esprit. Un seul regret : que n'a-t-il un ami à qui communiquer ses im-
pressions et faire partager son bonheur ! Oh ! un ami I cette plainte douloureuse qui retentit si souvent dans les Essais attriste plus d'une page du Journal. « Sentiva un solo difetto di compagnia che mi fusse grata, essendo sforzato di gustare questi béni solo 'e senza communicatione (1). » Pourtant, il n'était pas seul; avec lui voyageaient un de ses frères, Bertrand de Montaigne, seigneur de Mattecoulon, qui devait avoir à Rome ce duel dont il est parlé dans les Essais; Bertrand de Cazalis, seigneur de Fraise, le seigneur du Hautoi et le seigneur d'Estissacî mais ces compagnons de route ne goûtaient pas comme lui le plaisir d'aller à droite et à gauche, d'abandonner sans regret l'itinéraire tracé, de pousser plus avant, parfois même de revenir sur ses pas ; écrivain ou voyageur, Montaigne est grand ami des longs détours et des plaisantes digressions ; la fantaisie est son guide. Il s'attardait en Allemagne, et ces retards désespéraient ses compagnons pressés de voir l'Italie.
« Je crois à la vérité, nous dit son secrétaire, que s'il eût été seul avec les siens, il fût allé plutôt à Cracovie ou vers la Grèce par terre, que de prendre le tour vers
(1) La seule chose qui me fît défaut, c'étaient des compagnons agréables ; j'étais forcé de goûter ces biens, tout seul, sans avoir avec qui les partager.
l'Italie ; mais le plaisir qu'il prenait à visiter les pays inconnus, lequel il trouvait si doux que d'en oublier la faiblesse de son âge et de sa santé, il ne le pouvait imprimer à nul de la troupe,, chacun ne demandant que la retraite, tandis que lui, il avait accoutumé de dire qu'après avoir passé une nuit inquiète, quand au matin il venait à se souvenir qu^il avait à voir ou une ville ou une nouvelle contrée, il se levait avec désir et allégresse ; je ne le vis jamais moins las ni moins se plaignant de ses douleurs, ayant l'esprit, et par chemin et en logis, si tendu à ce qu'il rencontrait, et recherchant toutes occasions d'entretenir les étrangers, que je crois que cela amusait son mal. Quand on se plaignait à lui de ce qu'il conduisait souvent la troupe par chemins divers et par contrées, revenant souvent bien près d'où il était parti, il répondait qu'il n'allait quant à lui en nul lieu que là où il S3 trouvait, et qu'il ne pouvait faillir ni tordre sa voie, n'ayant nul projet que de se promener par des lieux inconnus ; et pourvu qu'on ne le vît pas retomber sur la même voie et revoir deux fois même lieu, qu'il ne faisait nulle faute à son dessein. Et quant à Rome où les autres visaient^ il la désirait d'autant moins voir que les autres lieux, qu'elle était connue d'un chacun, et qull n'y avait laquais qui ne leur pût dire nouvelles de Florence et de Ferrare. Il disait aussi qu'il lui semblait être comme ceux qui lisent quelque fort plaisant conte, d'où il leur prend crainte qu'il vienne bientôt à finir, ou un beau livre : lui de même prenait si grand plaisir à voyager qu'il haïssait le voisinage du lieu où il se dût reposer. »
Si charmée que soit d'ailleurs la curiosité
b'i MONTAIGNE
de Montaigae, par les spectacles toujours changeants qui frappent ses yeux et son esprit, il n^oublie point de surveiller ses reins et de noter soigneusement toutes les coliques qu'il ressent. Son Journal ressemble beaucoup à un bulletin de santé ; ce carnet d'un philosophe est souvent imprégné de senteurs d'officine. Comme le dit Sainte-Beuve d'une façon aussi juste que pittoresque, Montaigne « va semant ses pierres et ses graviers sur la route » ; ajoutons qu'il les compte et en décrit la couleur et la forme, et en mesure la grosseur. Ne lui en faisons pas un crime : c'est pour lui, pour lui seul, qu'il enregistre ces détails intimes. A quel malade reprochera-t-on de s'observer, d'étudier la marche du mal qui le travaille, et de chercher à reconnaître les causes qui semblent en exciter ou en apaiser la violence? C'est ce que fait Montaigne; mais, comme il n'a pas de mémoire, il a recours, nous dit-il, à la mémoire de papier.
« Je suis obligé à la fortune de quoi elle m'assaut si souvent de même sorte d'armes ; elle m'y façonne et m'y dresse par usage, m'y durcit et babitue ; je sais à peu près mesbuy en quoi j'en dois être quitte. A faute de mémoire naturelle, j'en forge de papier : et, comme quelque nouveau symptôme survient à mon mal, je l'écris : d'où il advient queasture (à cette beure) étant quasi passé par toute sorte d'exemples, si quelque étonnement me me-
nace, feuilletant ces petits brevets décousus, comme des feuilles sibyllines, je ne faux plus de trouver où me consoler de quelque pronostic favorable en inon expérience passée. »
Aucun événement important ne signale d'ailleurs ce long voyage ; partout accueilli avec respect, il parie, non sans une pointe de vanité^ des vins d'honneur qu'on lui offre. Il est heureux de se conformer à l'usage, et de laisser çà et là ses armoiries, comme souvenir de son passage, à Plombières, à Augsbourg, à Pise et ailleurs ; à Pise, il les fait « blasonner et dorer avec de belles et vives couleurs », et clouer au mur de sa chambre, sous la réserve expresse « qu'elles y resteraient » ; l'hôtelier le promit « et en fit serment. » Montaigne a eu soin de les décrire : <k Je porte d'azur semé de trèfles d'or, à une patte de lyon de même, armée de gueules, mise en fasce. jd
A Ferrare, il vit le Tasse enfermé à l'hôpital des fous, l'hôpital Sainte-Anne. « J'eus plus de dépit encore que de compassion de le voir à Ferrare en si piteux état, survivant à soi-même, méconnaissant et soi et ses ouvrages, lesquels sans son su et toutefois à sa vue, on a mis en lumière incorrigés et informes. » Aux Bains délia Villa, il donne un grand bal dont il nous
conte le beau succès ; mais c'est à Rome qu'il se plut le mieux ; il y séjourna quatre mois et demi, avide de tout voir : les ruines, les églises, les vignes fameuses, « jardins et lieux de plaisir de beauté singulière y>,\o supplice d'un assassin, la circoncision d'un Juif, les cérémonies de la semaine sainte, les confréries des Pénitenciers, les pompes pontificales, les réjouissances du peuple pendant le carnaval, les manuscrits de la bibliothèque vaticane, rien ne lui échappe ; rien, si ce n'est, dit-on, les admirables manifestations de l'art italien au xvi" siècle.
Montaigne semble ignorer les noms et les œuvres d'André del Sarto^ de Léonard de Vinci, du Corrège, de Raphaël, de Michel-Ange, mort à peine depuis seize ans. Comment expliquer ce silence, que lui ont reproché, entre autres. Chateaubriand et Stendhal, ce dernier pour en conclure, d'une fagon assez inattendue, que les Français sont impuissants à comprendre les arts? Si l'on se rappelle que dans Rabelais, qui visita l'Italie à plusieurs reprises, il n'y a pas trace non plus d'émotions artistiques, peut-être sera-t-on amené à penser avec Chateaubriand qu'au xvi° siècle, « les idées sur les arts, sur l'influence philosophique des génies qui les ont agrandis ou protégés, n'étaient point encore nées. » En outre, penchés en quelque sorte sur
la vie agissante et si mouvementée de leurs contemporains, Montaigne et Rabelais, et d'une façon générale, les penseurs de ce temps, ne pouvaient guère s'intéresser qu'à ces forces dont le retentissement est immédiat dans l'esprit et le cœur, la pensée et l'acte, les livres et les faits. Enfin — et c'est par ceci qu'il eût fallu commencer, — le reproche adressé à Montaigne est juste en partie, mais en partie seulement. S'il ne prononce pas le nom de Raphaël et de Michel-Ange, si nulle part il ne nous confie ses impressions d'art, il ne faut pas oublier qu'il rappelle avec éloge les belles œuvres admirées à Vérone, à Florence, à Rome et ailleurs. A Rome, pour ne citer que cet exemple, il nous avertit qu'il est « descendu au Vatican pour y voir les statues enfermées aux niches du Belvédère et la belle galerie que le Pape dresse des peintures de toutes les parties d'Italie. »
Il obtint une audience de Grégoire XIII, qui lui fît, à l'en croire, un accueil particulièrement aimable. Il n'eut d'ailleurs qu'à se louer de la cour pontificale, pendant tout son séjour à Rome. On lui avait confisqué, à son arrivée, les Essais qui furent l'objet d'un assez long examen théologique. Le Maître du Sacré Palais avait confié cet examen à un « Frater français y> dont le rapport, en somme favorable, renfermait pourtant
un certain nombre de critiques. C'est ainsi qu'on blâmait Montaigne d'avoir usé du mot de Fortune, nommé des poètes hérétiques, excusé l'empereur Julien, soutenu que « celui qui priait devait être exempt de vicieuse inclination pour ce temps », estimé cruauté ce qui est au delà de la mort simple, et enfin recommandé de (( nourrir un enfant à tout faire. y>
Montaigne a décrit, dans le Journaly la scène très curieuse où le Maître du Sacré Palais, accompagné d'un autre monsignor italien, vint lui communiquer les conclusions du « Prater. » (ï II 8e contentait tant, dit-il, des excuses que je faisais sur chaque article d'animadversion, qu'il remit à ma conscience de rhabiller ce que je verrais être de mauvais goût. Je le suppliai, au rebours, qu'il suivit l'opinion de celui qui avait jugé. Mais ledit Maestro, qui est un habile homme, m'excusait fort et me voulait faire sentir qu'il n'était pas fort de l'avis de cette réformation, et plaidait fort ingénieusement pour moi, en ma présence, contre un autre qui me combattait. » La situation, on le voit, ne manquait pas d'être piquante. En fin de compte on fit des excuses à Montaigne.
Le 15 avril, comme il était allé prendre congé de ce bon Maestro del Sacro Palazzo et de son compagnon, ceux-ci le prièrent de regarder
comme non avenue la censure des Essais, censure c( en laquelle autres Français les avaient avertis qu'il y avait plusieurs sottises. Et non contents de cette rétractation, ils ajoutèrent les paroles les plus flatteuses, « qu'ils honoraient et mon intention et affection envers l'Eglise, et ma suffisance, et estimaient tant de ma franchise et conscience qu'ils remettaient à moimême de retrancher en mon livre, quand je le voudrais réimprimer, ce que j'y trouverais trop licencieux, et entr'autres choses les mots de Fortune (1). » Montaigne se confondit en remerciements, et on se sépara enchanté de part et d'autre. « Il me sembla les laisser fort contents de moi, et pour s'excuser de ce qu'ils avaient ainsi curieusement lu mon livre et condamné en quelques choses, m'alléguèrent plusieurs livres de notre temps, de cardinaux et religieux de très bonne réputation, censurés pour quelques telles imperfections qui ne touchaient nullement la réputation de l'auteur ni de Tocuvre en gros, me prièrent d'aider à TEglise
(1) Pour le dire en passant, Montaigne laisse subsister les mots incriminés; mais, dans l'édition de 1588, il ajoute quelques lignes, et déclare qu'il se sert de ces paroles contraires à la discipline, verbis indisciplinatis, fortune, destinée, accident, heur et malheur, et 'les dieux « d'une façon laïque, non cléricale, et toujours religieuse. »
par mon éloquence (ce sont leurs mots de courtoisie). j> Et Montaigne, très flatté sans doute d'être comparé à des cardinaux, conclut, pour ne pas être en reste de politesse : ce Ce sont personnes de grande autorité et cardinalables , j> Mais la satisfaction qui flatta le mieux sa vanité, fut la « Bulle authentique de bourgeoisie romaine... pompeuse en sceaux et lettres dorées. » Dans le Journal, il avoue que, pour l'obtenir, il employa « tous ses cinq sens de nature. » On a voulu voir dans cet aveu une contradiction avec la phrase des Essais où il parle de cette Bulle « octroyée avec toute gracieuse libéralité. » Ne peut-on supposer que cette « libéralité » dont il parle, désigne simplement la remise complète de ce que nous appelons aujourd'hui les droits de la Chancellerie? Dans ce cas, toute contradiction disparaîtrait. Toujours est-il que ce titre de citoyen romain lui fît grand plaisir ; il transcrit tout au long dans les Essais les paroles solennelles de ce précieux document. Vanité? c'est possible; mais quel homme en est exempt?
« N'étant bourgeois d'aucune ville, je suis bien aise de l'être de la plus noble qui fut et qui sera oncques. Si les autres se regardaient attentivement, comme je fais, ils se trouveraient, comme je fais, pleins d'inanité et de fadaise. De m'en défaire, je ne puis, sans me défaire
moi-même. Nous en sommes tous confits, tant les uns que les autres ; mais ceux qui ne le sentent en ont un peu meilleur compte ; encore ne sais-je. »
Montaigne était aux Bains délia Villa lorsqu'il apprit, le 7 septembre, que ses concitoyens venaient de le choisir pour maire de Bordeaux. Son premier mouvement fut de refuser: cet honneur, qui était une charge, n'allait-il pas troubler son oisiveté,^a tranquillité d'âme, et tout d'abord ce voyage qu'il aurait voulu prolonger encore? Il revint cependant sur ses pas; à Rome, où il ne fît guère que passer cette fois, il trouve une lettre des Jurats de Bordeaux qui le prient de venir au plus tôt. Sans trop de hâte, il prend le chemin de France par Milan, le mont Cenis, Lyon, Limoges, et arrive à Montaigne le jeudi 30 novembre 1581. « Par ainsi avait dur^jnon yoyj^e dix-sept mois, huit jours. »