AVANT-PROPOS
Quelques rares écrivains ont ce privilège de n*avoir rien perdu de leur jeunesse ou de leur intérêt : Monlaigne est un de ces écrivains. Aussi lus et plus sérieusement étudiés que jamais, les Essais nous sourient encore « d'une fraîche nouvelleté ». Mais si notre admiration et notre sympathie pourMontaigne ne sont pas moins vives que celles des siècles précédents, souvent c'est pour des raisons tout autres que nous l'admirons et que nous Taimons.
Parmi nos critiquesmodernes, certains — et non des moins sagaces — ont retouché avec plus ou moins de bonheur et de discrétion l'image légendaire de l'auteur des Essais. Entre le Montaigne traditionnel et les Montaignes nouveaux qu'on nous présente, lequel est le vrai? Montaigne avait-il prévu ces traditions, et qu'on porterait sur son caractère comme sur sa vie des jugements si opposés ?[ladit quelque part : « Je reviendrais
AYANT-PROl'OS
volontiers de l'autre monde, pour démentir celui qui me formerait autre que je n'étais, fût-ce pour ni'lionorer. »A défaut de ces démentis posthumes, pour se décider entre tant d'affirmations contraires, il reste de précieux éléments d'information dans les Essais, le Jommal de voyage^ les Lettres, et ces mille renseignements qu'ont recueillis, sur sa vie publique ou privée, M.Grun, le docteur Payen, et, tout dernièrement, M. Bonnefon (1).
C'est là que nous avons étudié Montaigne. On verra que presque toujours il nous arrive de condamner les opinions extrêmes, si brillamment soutenues soient-elles dans de récentes études. Et puisque la vérité nous apparaissait dans Fentre-deux, nous nous sommes arrêté (nous dirions presque résigné) à cette théorie du juste milieu si banale et si fort démodée aujourd'hui : à moins cependant que ce travail ne paraisse à quelques-uns très nouveau, précisément parce qu'on n'y a recherché ni le paradoxe ni la nouveauté.
(1) Paul Bonnep^on, Montaigne. L homme et l'œuvre ; Paris, Rouam ; Bordeaux, Gounouilhou, 1893.