CHAPITRE PREMIER
Michel Eyquem de Montaigne est né le 28 février 1533, au château de Montaigne, en Périgord ; c'est lui qui nous apprend, aussi exactement que possible, la date précise de sa naissance. « Je naquis entre onze heures et midi, le dernier jour de février mil cinq cent trente-trois, comme nous comptons à cette heure, commençant Tan en janvier. y> Il appartenait à une vieille famille de commerçants bordelais, très riches, mais
l") MONTAIGNE
« particulièrement ambitieux de preud'hommie. » Les Eyquem ne devinrent seigneurs de Montaigne qu'en 1477; leur noblesse était donc récente au moment oùnaquitTauteur des Essais; et par suite il se trompait quelque peu, lorsqu'il disait de sa maison de Montaigne : « C'est le lieu de ma naissance et de la plupart de mes ancêtres; ils y ont mis leur affection et leur nom. D Erreur involontaire ou puérile vanité, qu'importe ! Nous ne le chicanerons pas sur ce point. Montaigne tient ses vrais titres de noblesse, non de son bisaïeul, ce Ramon Eyquem, qui acheta à beaux deniers comptants un petit fief du Périgord, mais de son propre génie; et c'est ce génie qui a rendu célèbre, à l'égal des plus glorieux, le nom de braves et honorables « vendeurs de harengs. »
Pierre Eyquem, le père de notre écrivain, fut loin d'être un bourgeois ordinaire. Ce fils de commerçants connut les enthousiasmes guerriers ; il se laissa gagner à cette fièvre belliqueuse qui entraînait la noblesse de « ces quartiers » par delà les Alpes ; il fut l'un de ces nombreux soldats partis de Gascogne qui, sur la terre d'Italie, illustrèrent à la fois et le nom français et le nom gascon. D'une force et d'une adresse peu communes, c'était, nous dit son fils, « un homme de petite taille, plein de vigueur et
d'une stature droite et bien proportionnée, d'un visage agréable, tirant sur le brun ; adroit et exquis en tous nobles exercices. »
Il était peu instruit, et cependant, (qu'on remarque ce trait de caractère qui se retrouvera bien plus accusé dans Montaigne), il se montra toujours très curieux d'observer et de noter les événements qui se déroulaient autour de lui. « Il a eu longue part aux guerres delà les monts, desquelles il nous a laissé un papier journal de sa main, suivant point par point ce qui s'y passa et pour le public et pour son privé. » Non moins attentif au mouvement littéraire de son temps, il recherchait la société des « gens de savoir », et sa maison leur fut toujours grande ouverte. Aussi est-il difficile de prendre au mot Montaigne^ quand il déclare que son père ne possédait « aucune connaissancedes lettres ». Conseiller à la cour des aides de Périgueux, puis successivement premier jurât, prévôt, sous-maire et maire de Bordeaux, eût-il pu s'acquitter de ces hautes fonctions, sans une culture libérale assez étendue ?
Toujours est-il que sur l'éducation il avait des idées bien arrêtées. Comment éleva-t-il ses autres fils? Nous Tignorons ; mais en ce qui concerne Michel, « le troisième de ses enfants par rang de naissance », les Essais nous don-
neat des renseignements précieux. Cette éducation commence, pour ainsi dire, à la naissance. « Mon père m'envoya dès le berceau nourrir à un pauvre village des siens ; il m'y tint autant que je fus en nourrice et au delà, me dressant à la plus basse et commune façon de vivre. » C'est une bonne chose, remarque Montaigne , que les enfants soient ainsi de bonne heure ce formés à la fortune sous des lois populaires et naturelles » et dressés à la frugalité et à la simplicité. Mais le père de Montaigne, en faisant élever ainsi son fils au village, avait un autre but : le « rallier avec le peuple ». Ce but fut atteint : Montaigne aima toujours le peuple, et il ne douta point qu'il ne dût à ces premières impressions, à ces premières heures de la vie vécues parmi les pauvres gens, sa large et profonde sympathie pour les « petits » et les humbles. Lorsque l'enfant sut parler, il fut rappelé à Montaigne; on le soumit alors à un système d'éducation tout à fait extraordinaire pour l'époque, et qui, aujourd'hui encore, nous paraît assez étrange par certains côtés. Le voici, tel que Montaigne l'expose et le propose :
€ C'est un bel et grand agencement sans doute que le grec et latin, mais on l'achète trop cher. Je dirai ici une façon d'en avoir meilleur marché que de coutume, qui a
été essayée en moi-même : s'en servira qui voudra. Feu mon père ayant fait toutes les recherches qu'homme peut faire, parmi les gens savants et d'entendement, d'une forme d'institution exquise, fut avisé de cet inconvénient qui était en usage ; et lui disait-on que Qette longueur que nous mettions à apprendre les langues qui ne leur coûtaient rien, est la seule cause pourquoi nous ne pouvons arriver à la grandeur d'âme et de connaissance des anciens Grecs et Romains. Je ne crois pas que c'en soit la seule cause. Tant y a, que l'expédient que mon père y trouva, ce fut qu'en nourrice, et avant le premier dénouement de ma langue, il me donna en charge à un Allemand, qui depuis est mort fameux médecin en France, du tout (tout à fait) ignorant de notre langue et très bien versé en la latine. Celui-ci, qu'il avait fait venir exprès, et qui était bien chèrement gagé, m'avait continuellement entre les bras. Il en eut aussi avec lui deux autres moindres en savoir, pour me suivre et soulager le premier; ceux-ci ne m'entretenaient d'autre langue que latine. Quant au reste de sa maison, c'était une règle inviolable que ni lui-même, ni ma mère, ni valet, ni chambrière, ne parlaient en ma compagnie qu'autant de mots de latin que chacun avait appris pour jargonner avec moi. C'est merveille du fruit que chacun y fit : mon père et ma mère y apprirent assez de latin pour l'entendre, et en acquirent à suffisance pour s'en servir à la nécessité, comme firent aussi les autres domestiques qui étaient plus attachés à mon service. Somme, nous nous latinisâmes tant, qu'il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a encore, et ont pris pied par l'usage, plusieurs appellations latines d'artisans et d'outils. »
Le succès, à ce qu'il paraît, fut complet. A six ans, Montaigne ne savait pas « plus de français ou de périgourdin que d'arabesque » ; en revanche, il était entré « sans fouet et sans larmes » dans la connaissance de la langue latine, si profondément que sept ans de séjour consécutif au collège purent bien « abâtardir son latin », c'est lui qui le dit, mais non le lui faire oublier.
Au collège, il avait ce langage « si prêt et si à main » que ses professeurs « craignaient à l'accoster. » Or, remarquez-le, ces professeurs comptaient parmi les meilleurs latinistes de France. C'étaient u Nicolas Grouchy qui a écrit de comitiis Romanorum ; Guillaume Guérente, qui a commenté Arîstote ; Georges Buchanan, ce grand poète écossais ; Marc-Antoine Muret, que la France et l'Italie reconnaissent pour le meilleur orateur du temps. » Certes, si Montaigne n'a pas été trahi par des souvenirs déjà lointains au moment où il écrivait cette page, le professeur allemand, et ses deux acolytes, et Pierre Eyquem, et sa femme, et leur valet, et leur chambrière, tous purent être fiers d'un résultat si brillant. Mais je ne sais pourquoi, malgré Montaigne lui-même,il me semble que les leçons d'un Muret ou d'un Buchanan ne durent pas être absolument inutiles à l'élève de Horstanus.
En grec, les progrès furent moins rapides.
d Quant au grec, duquel je n'ai quasi du tout point d'intelligence, mon père desseigna me le faire apprendre par art, mais d'une voie nouvelle, par forme d'ébat et d'exercice ; nous pelotions nos déclinaisons, à la manière de ceux qui, par certains jeux de tablier (damier), apprennent l'arithmétique et la géométrie. s>
On le voit, la première et constante préoccupation de Pierre Eyquem fut de parer l'étude, en quelque sorte, de lui enlever toute aridité, d'y conduire son fils par des avenues faciles et « doux fleurantes. » Ni fouet, ni larmes, ni « rigueur et contrainte i», ni fatigue enfin d'aucune sorte : on évitera jusqu'à ces ennuyeux réveils que font aux écoliers la cloche ou le tambour résonnant brusquement parmi les rêves envolés, et les sursauts d'un sommeil soudainement interrompu.
« Car, entre autres choses, il avait été conseillé de me faire goûter la science et le devoir par une volonté non forcée, et de mon propre désir ; et d'élever mon âme en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte ; je dis jusques à telle superstition que, parce qu'aucuns tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfants de les éveiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil tout à coup et en violence, il me faisait éveiller par le son de quelque instrument. »
MONTAIGWE
Lorsque, vers l'âge de six ans, Montaigne fut placé au collège de Guyenne, adieu toutes ces douces habitudes ! Montaigne a gardé de ces années de collège un mauvais souvenir, et c'est en ternies tout vibrants d'une indignation mal contenue qu'il flétrit la discipline, telle sans doute qu'il la vitpratiquer à Bordeaux. Il en coûte pourtant, quand on connaît les règlements intérieurs élaborés par André de Gouvea, principal du collège de Guyenne, « le plus grand principal de France », d'accorder pleine créance aux paroles de Montaigne.
Comment reconnaître Mathurin Cordier, ou Buchanan, ou Elie Vinet, dans le portrait qu^il trace de ces maîtres, (c guidant » leurs élèves vers la science, « d'une trogne effroyable, les mains armées de fouets? « N'est-il pas permis de penser qu'à Tenfant éveillé dans sa famille « au son de quelque instrument », toute discipline un peu ferme dut paraître monstrueuse ?
Maisil est juste dert connaître que trop chargé peut-être et poussé au noir, en ce qui concerne le collège de Guyenne, le tableau que Montaigne nous fait de la vie au collège est une peinture assez fidèle des mœurs scolaires de ce temps.
€ Le collège est une vraie geôle de jeunesse captive ; on !a rend débauchée, l'en punissant avant qu'elle le soit.