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SA LANGUE

Sans créer des mots nouveaux, pillons, dit Montaigne, « le jargon de nos chasses et de' notre guerre » ; c'est « un généreux terrain à emprunter. » Et il joint Texemple au précepte. Dans la langue de la fauconnerie, on entend par « essimer », ôter de la graisse à un faucon. Montaigne transplante ce terme dans notre langue ordinaire. « J'aimerais presque également qu'on m'ôtât la vie, que si on me l'essimait. » L'image était heureuse : il est grand dommage qu'on l'ait laissé perdre.

Le meilleur moyen de rajeunir, sans altérer sa sincérité native, une langue qui va s'épuisant chaque jour ; ce moyen qui consiste, selon l'expression de M. Brunetière, à «charger en quelque sorte les mêmes mots, à les enrichir et les nuancer de la diversité des emplois que Ton en fait », — Montaigne l'a connu ; il l'a défini avec une précision surprenante et pratiqué avec un rare bonheur.

« Le maniement et employte des beaux esprits donne prix à la langue, non pas Vmnovant^ tant comme la remplissant de plus vigoureux et divers services, l'étirant et ployant : ils n'y apportent point de mots , mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leurs significations et leur usage, lui apprennent des mouvements inaccoutumés, mais prudemment et ingénieusement. »

Il est difficile, en vérité, de rencontrer, pour des pensées plus justes, de plus précises ou plus ingénieuses expressions.

Montaigne est Tun de ces beaux esprits dont il parle ; il a enrichi notre langue en enrichissant les mots ; il a < enfoncé » leur signification, et sur les sens anciens il a greffé des sens nouveaux. Je citerai en particulier cet emploi du mot « pousser », cher à quelques-uns de nos jeunes écrivains. « Or, Monsieur, puisqu'il a été si nonchalant de se pousser soi-même en lumière. ..Or, Monseigneur, c'est raison que sous votre nom il se pousse en crédit et mette en lumière. . Ces actions que quelque honnête homme relève de l'ombre pour les pousser en lumière... » N'a-t-il pas « appesanti et enfoncé j> la signification du verbe épouser », quoique, à vrai dire, ce mot fût déjà employé au sens figuré. « C'est trahison de se marier sans s'épouser. — Il

faut aimer ceci ou cela, mais n'épouser rien

que soi. »

C'est par ces translations de sens, par des combinaisons de mots justes et ingénieuses, par toutes ces épithètes auxquelles il a donné comme une effigie neuve et brillante, que Montaigne a accru les ressources de notre langue et qu^il mérite d'être considéré comme l'un des fondateurs de la prose française.

Montaigne n'est ni le plus grand de nos écrivains, ni le plus profond de nos moralistes : je ne sais pourtant si jamais moraliste ou écrivain a exercé une influence plus forte et plus persistante sur l'esprit français (1).

Le XVII* siècle, si opposé qu'il fût à la philosophie de Montaigne, s'est laissé prendre tout entier au charme puissant de sa fraîche et vive imagination. Il est, somme toute, peu d'écrivains de ce temps chez qui on ne rencontre de très nombreuses réminiscences des Essais.

Qui sait si La Rochefoucauld (pour ne point parler de ses emprunts de détails) n'a pas puisé

(1) Cette influence s'est fait sentir, même à l'élrans^er, principalement en Angleterre, où Montaigne continue à être l'objet de nombreux travaux. On sait que Shakespeare a lu, étudié et annoté les Essais avec beaucoup de soin ; M. Philarète Chasles a montré par des détails heureusement choisis, combien puissante a été l'intluence de notre moraliste sur le poète anglais.

ridée première de son livre dans ce passage bien connu : « Il ne se reconnaît plus d'action vertueuse; celles qui en portent le visage, elles n'en ont pas pourtant l'essence ; car le profit, la gloire, la crainte, l'accoutumance et autres telles causes étrangères nous acheminent à les produire. La justice, la vaillance, la débonnaireté que nous exerçons lors, elles peuvent être ainsi nommées par la considération d'autrui et du visage qu'elles portent en public ; mais chez l'ouvrier ce n*est aucunement vertu ; il y a une autre fin proposée, autre cause mouvante. » Montaigne était pourtant un admirateur enthousiaste de la vertu, mais de la vertu antique ; celle-là, il ne pouvait souffrir qu'on la rabaissât par de « viles interprétations » ; dès qu'il s'agit du XVI® siècle, ces scrupules se taisent ; la vertu de ses contemporains le trouve sceptique.

Il est bien difficile de croire que ces deux vers de Corneille (Epître au Roi) :

Pour bien écrire encor j'ai trop longtemps écrit, Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit,

ne doivent rien à cette phrase des Essais : La vieillesse attache plus de rides à l'esprit qu'au visage.

Et Molière! que de traits dérobés à Montaigne nous reconnaissons et saluons au passage,

dans ses satires des Médecins ou des Femmes savantes !

Pascal fournirait à lui seul la matière d'un long chapitre, si nous voulions citer tous les passages des Pensées qui rappellent les Essais, par une image, par une expression, ou par le mouvement original et hardi de la pensée, ou par le rythme de la période. Contentons-nous d'indiquer un petit nombre de phrases, dont il est évident que Pascal (ceux qui connaissent les Pensées le reconnaîtront sans peine) a pour ainsi dire suivi le calque et emprunté le trait. « Quant à la force, il n'est animal au monde en butte de tant d'offenses que l'homme ; il ne nous faut point une baleine, un éléphant et un crocodile, ni tels autres animaux, desquels un seul est capable de défaire un grand nombre d'hommes : les pouils sont suffisants pour faire vaquer la dictature de Sylla : c'est le déjeuner d'un petit ver que le cœur et la vie d'un grand et triomphant empereur. » — « Voulez-vous un homme sain, le voulez-vous réglé, et en ferme et sûre posture ? affublez-le de ténèbres d'oisiveté et de pesanteur ; il nous faut abêtir pour nous assagir. » — « Mais qui se représente comme dans un tableau cette grande image de notre mère nature en son entière majesté : qui lit en son visage une si générale et constante variété ;

qui se remarque là dedans et non soi, mais tout un royaume, comme un trait d'une pointe très délicate, celui-là seul estime les choses selon leur juste grandeur. » — ce Quelle bonté est-ce que je voyais hier en crédit, et demain ne l'être plus ; et que le trajet d'une rivière fait crime ? Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà ! » — (c L'accoutumance est une seconde nature. » — « Ils veulent se mettre hors d'eux et échapper à rhomme, c'est folie; au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes; au lieu de se hausser, ils s'abattent, d

Au XVIII* siècle, Montesquieu fut Tun des plus ardents admirateurs de Montaigne; et on se souvient qu'il le salua poète. Jean-Jacques Rousseau, tout au contraire, a dit grand mal de l'auteur des Essais: pouvait-il lui pardonner d'avoir, avant lui, fait le procès à la civilisation, célébré les douces lois de la nature, et surtout parlé de soi avec une bonne grâce charmante, si éloignée du cynisme des Confessions ? Mais sa voix se perd, isolée, dans le concert d'éloges qui de tous côtés exaltent le sceptique Montaigne.

Car si, au xvii® siècle, — à part Charron qui résume lourdement les Essais et les réduit en système; à part, peut-être encore, Saint-Evremond, — on n'admire dans Montaigne que le

génie de récrivain ; au xviii", c'est le penseur surtout qui attire Tattenlion et retient la sympathie. Philosophes et encyclopédistes voient en lui un allié précieux et se proclament ses disciples: reste à savoir si Montaigne les eût, sans réserve, acceptés pour tels.

Sans doute, il aurait applaudi à Voltaire, plaidant la cause de la tolérance et de l'humanité ; mais eût-il goûté son ironie perpétuelle, ce rire froid et sec qu'on entend presque à chaque page de son œuvre de philosophe ou de polémiste ; et par-dessus tout, qu'aurait-il pensé de ses attaques irrévérencieuses contre le catholicisme?

Il eût, je m'imagine, plus volontiers souri à Bayle; mais pourquoi, lui aurait-il dit, ne croire qu'à la Providence générale; et comment vous, homme d'esprit, osez-vous prétendre que la nature, loin d'être toute bonne, est « un état de maladie? »

Aujourd'hui on aime à rapprocher Renan de Montaigne, et il faut bien avouer qu'ils ont un air de famille qui frappe tout d'abord. Chez l'un et chez l'autre se rencontre le même optimisme large et souriant, la même joie de vivre, le même culte de la beauté, la même horreur des affirmations très précises ; tous deux se plaisent à faire le tour d'une pensée pour en noter les

aspects divers et opposés; ils rassemblent les contradictions et se font un jeu de nous montrer en nous, autour de nous, partout, les antinomies les plus étranges et les moins conciliables; tous deux conseillent, en dernière analyse, le doute philosophic{ue. <i: Je sais bien soutenir une opinion, dit Montaigne; mais non la choisir. Parce que, es choses humaines, à quelque bande qu'on penche, il se présente force apparences qui nous y confirment; de quelque côté que je me tourne, je me fournis toujours assez de causes et de vraisemblance pour m'y maintenir. » Et cela, n'est-ce pas la pensée même de Renan : « Nous croyons plusieurs choses à la fois? » Malgré tout, il me paraît bien difficile de voir en Renan, comme on l'a fait, le Montaigne du xixe siècle ; et je ne parviens pas à me figurer Montaigne écrivant la Vie de Jésus ou V Avenir de la science.

Les héritiers de Montaigne, ce ne sont ni les incrédules, ni les fanatiques, ni les douleurs inquiets et tourmentés, ni même les dilettanti, si le dilettante est, par définition, rebelle à tout devoir public, Montaigne ne s'étant pas contenté de regarder en curieux le spectacle de cette comédie sublunaire. J'appelle héritiers de Montaigne tous ces sages qui, peu fiers de la raison et de la science humaine, dont les bornes sont

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atteintes si vite, et par suite ennemis-nés de tout dogmatisme intransigeant, ne se prêtent volontiers , ni aux discussions religieuses, puisqu'ils estiment que les vérités religieuses, d'ordre surnaturel, échappent aux prises de la raison, — ni aux révolutions politiques : en politique, le remède n'est-il pas souvent pire que le mal? Hommes privés, ce sont, comme l'a si bien dit M^'e de La Fayette de notre moraliste, (( de très agréables voisins. » Hommes publics,, si les circonstances les obligent à accepter des charges qu'ils ne recherchèrent point, ils s'acquittent de leur devoir avec conscience et fermeté, mais sans bruit, sans éclat et sans orgueil, sachant bien qu'ils jouent pour un peu de temps ce le rôle d'un personnage emprunté. » Leur seule ambition consiste à être^ en toute occasion, modérés pour eux-mêmes et tolérants envers les autres.

Peut-être répugnent-ils par trop à Faction : il faut à une société des hommes d'action, énergiques et violents, dont le rôle sera de pousser l'humanité, même à travers les heurts et les collisions, toujours plus avant, vers l'idéal de la justice parfaite. Mais ces lutteurs passionnés feront-ils jamais défaut? Ils ne manquent pas plus à notre époque, qu'ils ne manquaient au XVI* sièclCj où Montaigne estime leur troupe trop

considérable et trop bruyante: « On accuse ma cessation, dit-il, en un temps où quasi tout le monde est convaincu de trop faire. »

Au surplus, il n'est plus possible aujourd'hui et quoi qu'on en ait, de se désintéresser des questions qui agitent la société. Et voilà pourquoi on peut hardiment souhaiter que les générations nouvelles acceptent de plus en plus l'influence de Montaigne. Pourrions-nous leur proposer un conseiller plus sage et plus sûr, qui nous enseigne à être contents de notre destinée, à limiter nos désirs, àreconnaître de bonne foi et avec grâce les qualités de nos adversaires, en un mot à pratiquer virilement ces trois vertus sociales par excellence, et celles-là même que Ton apprend à aimer dans les Essais, la modération, la tolérance et la belle humeur ?

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