SA LANGUE
estimer bêtes, comme nous les en estimons... Cœlius contrefaisait entièrement le port et la contenance d'un goutteux ; enfin, la fortune lui fil ce plaisir de l'en rendre tout à fait. — Pline conte d'un qui, songeant être aveugle, s'en trouva l'endemain. y>
Les grammairiens du xvii® siècle ont remarqué que les Gascons employaient comme transitifs un certain nombre de verbes intransitifs. De telles constructions sont, pour ainsi dire, innombrables chez Montaigne. « Ni la santé que j'ai jouyjusques à présent. — Nature fait naître souvent des productions d'esprit qui luttent les plus artistes productions. — Cupidon... fait son jeu à lutter la dévotion et la justice. — Cinna est convaincu : pardonne^le. »
D'autre part, comme en manière de compensation, les Gascons transforment en verbes intransitifs un grand nombre de verbes transitifs. (Je gasconisme est assez souvent corrigé dans l'édition de 1595, (il y a des raisons de croire que ces corrections sont dues à Mlle de Gournay) ; même dans l'édition de 1595, il est loin pourtant d'être rare. « Nous donnons aux animaux un très grand avantage sur nous, de faire que nature les accompagne et guide, et qu'à nous, elle nous abandonne au hasard. — Et m'aperçois que le latin me pipe, par la faveur de sa dignité,
comme aux enfants et au vulgaire. C'est pour me suivre, à moi. — J'écoute à mes rêveries. — Ne pense point, lui dit-elle, mon ami, que les douleurs que je te vois souffrir, ne me touchent autant qu'à toi. — Moi, dit-elle que je parle à toi, ni que je t'écoute à toi ! — Tant il est engagé en sa course et pense à se suivre, non pas à vous. — Tout soin curieux autour des richesses sent à l'avarice. — Et pour me plaindre à moi, etc. »
On nous pardonnera toutes ces citations ; suffiront-elles pour que nos critiques se décident enfin, s'ils parlent delà langue de Montaigne, à reconnaître que les gasconismes y abondent et qu'ils en sont l'un des caractères les plus marqués?
Il n'est rien resté (ou presque rien) de ces mots nouveaux qui se rencontrent dans les Essais. Montaigne, cependant, est un des écrivains qui ont le plus enrichi notre langue.
Mieux que Malherbe et ses disciples, il a compris qu'une langue s'amoindrit, si elle ne s'accroît. Les mots meurent et disparaissent ; et de ceux-là même qui sont vivants, combien, comme des monnaies usées^ ont perdu de leur valeur et de leur relief! « La vieillesse a flétrileur beauté et la couleur s'est ternie par maniement trop ordinaire. )) Où trouver les réserves qui compenseront ces pertes ?