AVANT-PROPOS
Comment l'auteur a été coDUur a soupçonneu l'existence d'interpolations et de remaniements dans le
texte du discours de là SERVITIDE YOLOSTAIRE, OU LE COyTRT.S, ET A LES ATTRIBUER A MONTAIGNE.
La Boétie meurt à l'âge de trente-trois ans, en 1563, laissant son « inthime frère et inviolable amy » Michel de Montaigne héritier de ses livres et papiers.
Huit ans après, en 1571, Montaigne pubhe les manuscrits de son ami. Il déclare que parmi ces manuscrits, il en est deux qu'il excepte de la publication. L'un a pour titre : Discours de la Servitude volontaire; l'autre est un mémoire « sur l'édict de janvier 1562».
Six ans plus tard, en 1577, c'est-à-dire quatorze ans après la mort de La Boétie, les protestants font paraître un recueil de pamphlets contre la Saint-Barthélémy : c Les Mémoires de V Estai de France sous Charles Xeufiesme^ » dans le troisième volume duquel figure un document intitulé : Discours rie la Servitude volontaire, et ne portant aucun nom d'auteur.
VIII AVAINT-PROPOS
Montaigne, clans les Essais (1580), le désigne comme étant l'œuvre de La Boétie ^
Je suis aujourd'hui convaincu que ce Discours, tel qu'on l'admire depuis plus de trois siècles, n'est pas, dans son entier, l'œuvre du jeune homme de seize ans auquel Montaigne l'a attribué; que même, très vraisemblablement, les passages les plus saillants du Discours, ceux qui lui donnent sa véritable signification et sa portée, sont de Montaigne lui-même.
Il y a longtemps que j'avais conçu des doutes, lorsque du texte du Conirun j'avais rapproché celai du chapitre de V Amitié.
Dans cet admirable morceau, Montaigne, non seulement annonce qu'il va publier le discours de son ami, mais avertit que le chapitre n'a d'autre raison d'être que cette publication et n'est qu'un cadre grossier et imparfait pour le tableau de maître qu'est le Conir'un. Puis il termine en déclarant que, décidément, il ne le publiera pas. Le cadre reste, le tableau manque. Cela n'est-il pas bizarre? N'y avait-il pas là une sorte de mise en scène cachant quelque mystère?
Ces doutes s'accrurent par de nouvelles lectures du Contr'un. Serrant le texte de plus
1. C'est cent cinquante ans après la publication des Mémoires de VElal de France sous Charles IX que, dans l'édition des Essais de Coste (17"27), le nom de La Boétie fut joint pour la première fois au Discours de la Servitude volonlaire ou Conirun, nom sous lequel, dit Montaigne, il fut « rebaplisé ».
AVANT-PnOPOS
près, je fus conduit à en proposer une interprétation nouvelle. Je crus découvrir qu'il ne faut pas voir dans ce Discours un simple exercice de rhétorique sans applications à la politique du jour. La haine de l'auteur contre la tyrannie n'est pas une haine théorique; il vise un tyran déterminé, et ce tyran n'est pas celui qui occupait le trône du vivant de La Boétie, c'est celui qui régnait au moment même de la publication du Discours, c'est Henri IIL Or, si le Conlr'iin est un pamphlet contre Henri HI, les morceaux, du moins, qui font allusion à celui-ci, ne peuvent avoir été écrits par La Boétie, mort en 1563.
Puis, j'arrivai presque forcément à me dire que celui qui les a écrits, ces morceaux, c'est Montaigne, parce qu'il est quasiment impossible que ce soit un autre, et aussi parce que bien des faits incomplètement étudiés jusqu'ici sont d'accord avec cette hypothèse. Si j'ai raison, le vrai La Boétie, le vrai Montaigne sont quelque peu différents du La Boétie et du Montaigne traditionnels, si différents même que bien des fois j'ai dû reprendre tous les points de ma thèse. Aucun commentateur, aucun critique, à ma connaissance, n'a reconnu que le Contr'un faisait allusion à des événements postérieurs à la mort de La Boétie; aucun n'a émis l'idée que Montaigne ait pu être pour quelque chose dans la com-