DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE
D'avoir plusieurs seigneurs aucun bien ie n'y voy; Qu'un, sans plus, soit le maistre, & qu'un seul soil le roy,
ce disoit Vlisse en Homère, parlant en public. S'il n'eust rien plus dit, sinon
D'auoir plusieurs seigneurs aucun bien i n'y uoy,
c'estoit autant bien dit que rien plus; mais, au lieu que, pour le raisonner, il falloit dire que la domination de plusieurs ne pouuoit estre bonne, puisque la puissance d'vn seul, deslors qu'il prend ce tiltre de maistre, est dure & desraisonnable, il est allé adiouster, tout au rebours,
Qu'un, sans plus, soil le maistre, cfc qu'un seul soil le roy.
1. Ce Discoursa été publié pour la première fois, dans son texte intégral, comme nous l'avons déjà dit, dans le tome troisième des Mémoires de l'Eslal de France sous Charles Neufiesme (Meidlebourg, 1577). Un grand ami de Montaigne, Henri de Mesmes, mort en 1590, avait une copie de ce document qui est actuellement conservée au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, sous le n° 839 du fonds français. Cette copie, qui a pu être prise sur le texte
uSS MONTAIGNE ET I,E « COîITr'uN »
Il en faudroit, d'auenture, excuser Vlisse, auquel possible lors estoit besoin d'vser de ce langage pour appaiser la reuolte de l'armée; conformant, ie croy, son propos plus au temps qu'à la vérité. Mais, à parler à bon escient, c'est vn extrême malheur d'estre subiect à vn maistre, duquel on ne se peut iamais asseurer qu'il soit bon, puisqu'il est tousiours en sa puissance d'estre mauuais quand il voudra; & d'auoir plusieurs maistres, c'est, autant qu'on en a, autant de fois estre extrêmement malheureux. Si ne veux ie pas, pour ceste heure, débattre cesîe question tant pourmenee, si les autres façons de republique sont meilleures que la monarchie, ancore voudrois ie sçauoir, auanl que mettre en doute quel rang la monarchie doit auoir entre les republicques, si elle en y doit auoir aucun, pour ce qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouuernemenl, où tout est à vn. Mais cesie question est reseruee pour vn autre temps, et demanderoil bien son traité à part, ou plustosl ameneroit quand & soy toutes les disputes politiques.
Pour ce coup, ie ne voudrois sinon entendre comm' il se peut faire que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelque fois vn tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'ils lui donnent; qui n'a pouuoir de leur nuire, sinon tant qu'ils ont vouloir de l'endurer; qui ne sçauroit leur faire mal aucun, sinon lors qu'ils aiment mieulx le souffrir que lui contredire. Grand'chose certes, & toutesfois si commune qu'il s'en faut de tant plus douloir & moins s'esbahir voir vn million d'hommes
imprimé dans les Mémoires de VEslal de France, est un peu moins incorrecte que ce texte imprimé. Les corrections ont vraisemblablement été faites par de Mesmcs, aidé ou non de Montaigne qui, lui, avait probablement non une copie, mais le manuscrit lui-même.
C'est ce texte de Mesmes, qui ne diffère du texte des Mémoires de l' Estai de France sur aucun point essentiel, mais préféré par les éditeurs modernes, que nous reproduisons ici.
seruir misérablement, aiant le col sous le ioug, non pas contrains par vne plus grande force, mais aucunement (ce semble) enchantes & charmes par le nom seul d'vn, duquel ils ne doiuent ni craindre la puissance, puis qu'il est seul, ny aimer les qualités, puis qu'il est en leur endroit inhumain & saunage. La foiblesse d'entre nous hommes est telle, qu'il faut souuent que nous obéissions à la force; il est besoin de temporiser, nous ne pouuons pas tousiours estre les plus forts. Doncques, si vne nation est contrainte par la force de la guerre de seruir à vn, comme la cité d'Athènes ans trente tirans, il ne se faut pas esbahir ([u'elle serue, mais se plaindre de l'accident; ou bien plustost ne s'esbahir ni ne s'en plaindre, mais porter le mal patiemment & se reseruer à l'aduenir à meilleure fortune.
Nostre nature est ainsi, que les communs deuoirs de l'amitié emportent vne bonne partie du cours de nostre vie; il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaus faicts, de reconnoistre le bien d'où l'on l'a receu, & diminuer souuent de nostre aise pour augmenter l'honneur & auantage de celui qu'on aime & qui le mérite. Ainsi doncques, si les habitans d'vn pais ont trouué quelque grand personnage qui leur ait monstre par espreuue vne grand' preueoiance pour les garder, vne grand' hardiesse pour les défendre, vn grand soing pour les gouuerner; si, de là en auant, ils s'appriuoisent de lui obéir & s'en fier tant que de lui donner quelques auantages, ie ne sçay si ce seroit sagesse, de tant qu'on l'oste de là où il faisoit bien, pour l'auancer en lieu où il pourra mal faire; mais certes sy ne pourroit il faillir d'y auoir de la bonté, de ne craindre point mal de celui duquel on n'a receu (|ue bien.
Mais, ô bon Dieu ! que peut cslr^ cela? comment dirons nous que cela s'appelle? quel malheur esl celui là? quel vice, ou pluslosl quel malheureux vice? voir vn nombre infini de personnes non pas obéir, mais
seruir; non pas eslre gouuernes, mais îirannises; n'aians ni biens, ni parens, femmes ny enfans, ni leur vie mesme qui soil à eux ! souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautés, non pas d'vne armée, non pas d'vn camp barbare contre lequel il faudrait despendre son sang éc sa vie deuant, mais d'vn seul; non pas d'un Hercule ny d'un Samson, mais d'vn seul hommeau, & le plus souuenl le plus lasche 6c femelin de la nation; non pas accouslumé à la poudre des batailles, mais ancore à grand peine au sable des tournois: non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de seruir vilement à la moindre femmelette ! Appellerons nous cela lascheté? dirons nous que ceux qui seruent soient couards & recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se défendent d'vn, cela est estrange, mais toutesfois possible; bien pourra l'on dire lors, à bon droict, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille endurent d'vn seul, ne dira l'on pas qu'ils ne veulent point, non qu'ils n'osent pas se prendre à luy, & que c'est non couardise, mais plustost mespris ou desdain? Si l'on void, non pas cent, non pas mille hommes mais cent pais, mille villes, vn million d'hommes, n'aissaillir pas vn seul, duquel le mieulx traité de tous en reçoit ce mal d'estre serf & esclaue, comment pourrons nous nommer cela? est ce lascheté? Or, il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuuent passer : deux peuuent craindre vn, & possible dix; mais mille, mais vn million, mais mille villes, si elles ne se defïendent d'vn, cela n'est pas couardise, elle ne va point iusques là; non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'vn seul eschelle vne forteresse, qu'il assaille vne armée, qu'il conqueste vn roiaume. Doncques quel monstre de vice est cecy qui ne mérite pas ancore le tiltre de couardise, qui ne trouue point de nom asses vilain, que la nature desaduoue auoir fait & la langue refuse de nommer?
Qu'on mette d'vn costé cinquante mil hommes en
armes, d'vn autre autant; qu'on les range en bataille; qu'ils viennent à se ioindre, les vns libres combattans pour leur franchise, les autres pour la leur oster : ausquels promettra l'on par coniecture la victoire? lesquels pensera l'on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui espèrent pour guerdon de leurs peines l'entretenement de leur liberté, ou ceux qui ne peuuent attendre autre loyer des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoiuent que la seruitude d'autrui? Les vns ont tousiours deuant les yeulx le bon heur de la vie passée, l'attente de pareil aise à l'aduenir; il ne leur souuient pas tant de ce peu qu'ils endurent, le temps que dure vne bataille, comme de ce qu'il leur conuiendra à iamais endurer, à eux, à leurs enfans & à toute la postérité. Les autres n'ont rien qui les enhardie qu'vne petite pointe de conuoitise qui se rebousche soudain contre le danger & qui ne peut estre si ardante que elle ne se doiue, ce semble, esteindre de la moindre goutte de sang qui sorte de leurs plaies. Aus batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocle, qui ont esté données deux mil ans y a & qui sont ancores auiourd'hui aussi fresches en la mémoire des liures & des hommes comme si c'eust esté l'aultr' hier, qui furent données en Grèce pour le bien des Grecs & pour l'exemple de tout le monde, qu'est ce qu'on pense qui donna à si petit nombre de gens, comme estoient les Grecs, non le pouuoir, mais le cœur de soustenir la force de tant de nauires que la mer mesme en estoit chargée, de défaire tant de nations, qui estoient en si grand nombre que l'escadron des Grecs n'eust pas fourni, s'il eust fallu, des cappitaines aus armées des ennemis, sinon qu'il semble qu'à ces glorieux iours là ce n'estoit pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, de la franchise sur la conuoitise?
C'est chose estrange d'ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la deffendent;
mais ce qui se fait en tous pais, par tous les hommes, lous les iours, qu'un homme masline cent mille de les priue de leur liberlé, qui le croiroit, s'il ne faisoil que l'ouïr dire & non le voir? &, s'il ne se faisoil qu'en pais eslranges & lointaines terres, et- qu'on le dit, qui ne penserait que cela fui pluslost feint & trouué que non pas véritable? Encores ce seul tiran, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de le défaire, il est de soymesme défait, mais que le païs ne <îonsente à sa seruitude; il ne faut pas lui oster rien, mais ne lui donner rien; il n'est pas besoin que le païs se mette en peine de faire rien pour soy, pourueu qu'il ne face rien contre soy. Ce sont donc les peuples mesmes qui se laissent ou plustost se font gourmander, l)uis qu'en cessant de seruir ils en seroient quittes; c'est le peuple qui s'asseruil, qui se coupe la gorge, qui aiant le chois ou d'estre serf ou d'estre libre, quitte sa franchise & prend le ioug, qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse. S'il lui coustoit quelque chose à recouurer sa liberté, ie ne l'en presserois point, combien qu'est ce que l'homme doit auoir plus cher que de se remettre en son droit naturel, &, par manière de dire, de beste reuenir homme; mais ancore ie ne désire pas en lui si grande hardiesse; ie lui permets qu'il aime mieux vne ie ne sçay quelle seureté de viure misérablement qu'vne douteuse espérance de viure à son aise. Quoi? si pour auoir liberté il ne faut que la désirer, s'il n'est besoin que d'vn simple vouloir se trouuera il nation au monde qui l'estime ancore trop chère, la pouuant gaigner d'vn seul souhait, & qui pleigne sa volonté à recouurer le bien lequel il deuroit racheter au prix de son sang, & lequel perdu, tous les gens d'honneur doiuent estimer la vie desplaisante & la mort salutaire? Certes, comme le feu d'vne petite estincelle deuient grand & tousiours se renforce, & plus il trouue de bois, plus il est prest d'en brusler, &, sans qu'on y mette de l'eaue pour l'esteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'aiant plus
MOMVIG.NK I;T m; « GO.MK LM » 29J
que consommer, il se consomme soymesme & vient sans force aucune & non plus feu : pareillement les tirans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent & destruisent, plus on leur baille, plus on les sert, de tant plus ils se fortifTient & deuiennent tousiours plus forts & plus frais pour anéantir & deslruire tout; & si on ne leur baille rien, si on ne leur obéît point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds & defîaits & ne font plus rien, sinon que comme la racine, n'aïans plus d'humeur ou aliment, la branche dénient sèche & morte.
Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le dangier; les aduises ne refusent point la peine : les lasches & engourdis ne sçauenl ni endurer le mal, ni recouurer le bien; ils s'arrestent en cela de les souhaitter, & la vertu d'y prétendre leur est ostée par leur lascheté; le désir de l'auoir leur demeure par la nature. Ce désir, ceste volonté est commune aus sages & aus indiscrets, aus courageus & aus couars, pour souhaitter toutes choses qui, estant acquises, les rendroient heureus & contens : vne seule chose en est à dire, en laquelle ie ne sçay comment nature défaut aus hommes pour la désirer, c'est la liberté, qui est toutesfois vn bien si grand & si plaisant, qu'elle perdue, tous les maus viennent à la file, & et les biens mesme qui demeurent après elle perdent entièrement leur goust & sçaueur, corrompus par la seruitude : la seule liberté, les hommes ne la désirent point, non pour autre raison, ce semble, sinon que s'ils la desiroient, ils l'auroient, comme s'ils refusoient de fai're ce bel acquest, seulement par ce qu'il est trop aisé.
Panures et misérables peuples insensés, nations opiniaslres en vostre mal S: aueugles en voslre bien, vous vous laisses emporter deuant vous te plus beau S: le plus clair de voslre reuenu, piller vos champs, voiler vos maisons & les despouiller des meubles anciens Ji- paternels ! vous viues de sorte que vous ne vous pouues vanter
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que rien soit à vous; cfc sembleroil que meshui ce vous serait grand heur de tenir à ferme vos biens, vos familles, & vos vies; et tout ce degasl, ce malheur, ceste ruine vous vient, non pas des ennemis, mais certes oui bien de Vennemy, & de celui que vous faites si grand quHl est, pour lequel vous ailes si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refuses point de présenter à la mort vos personnes. Celui qui vous maisîrise tant n'a que deus yeulx, n'a que deus mains, n'a qu'vn corps, & n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand <£• infini nombre de vos villes, sinon que l'auanlage que vous luy faites pour vous desiruire. D'où a il pris tant d'yeulx, dont il vous espie, si vous ne les luy bailles? comment a il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos cites, d'où les a il, s'ils ne sont des voslres? Comment a il aucun pouuoir sur vous, que par vous? Comment vous oseroit il courir sus, s'il n'auoit intelligence auec vous? Que vous pourroit il faire, si vous n'eslies receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous lue & traîtres à vous mesmes? Vous semés vos fruicts, afin qu'il en face le degasl; vous meubles <& remplisses vos maisons, afin de fournir à ses pilleries; vous nourrisses vos filles, afin qu'il ait de quoy saouler sa luxure; vous nourrisses vos enfants, afin que, pour le mieulx qu'il leur sçauroil faire, il les mené en ses guerres, qu'il les conduise à la boucherie, qu'il les face les ministres de ses conuoilises A les exécuteurs de ses vengeances; vous rompes à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses délices & se veaulrer dans les sales <& vilains plaisirs; vous vous affoiblisses, afin de le rendre plus fort & roide à vous tenir plus courte la bride; & de tant d'indignités, que les bestes mesmes .ou ne les sentiroient point, ou ne l'endureroient point, vous pouues vous en deliurer, si vous l'essaies, non pas de vous en deliurer, mais seulement de le vouloir faire. Soies résolus de ne seruir plus, & vous voilà libres, le ne veux pas que vous le poussies ou l'esbranslies,
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mais seulement ne le soustenes plus, & vous le verres comme vn grand colosse à qui on a desrobé la base, de son pois mesme fondre en bas & se rompre.
Mais certes les médecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux plaies incurables, & ie ne fais pas sagement de vouloir prescher en cecy le peuple qui a perdu, long temps a, toute congnoissance, & duquel, puis qu'il ne sent plus son mal, cela monstre asses que sa maladie est mortelle. Cherchons donc par coniecture, si nous en pouuons trouuer, comment s'est ainsi si auant enracinée ceste opiniastre volonté de seruir, qu'il semble maintenant que l'amour mesme de la liberté ne soit pas si naturelle.
Premièrement, cela est, comme ie croy, hors de doute que, si nous viuions auec les droits que la nature nous a donné & auec les enseignemens qu'elle nous apprend, nous serions naturellement obeïssans aus parens, subiets à la raison, & serfs de personne. De r obéissance que chacun, sans autre aduertissement que de son naturel, porte à ses père & mère, tous les hommes s'en sont tesmoins, chacun pour soy; de la raison, si elle nait auec nous, ou non, qui est vne question débattue à fons par les académiques & touchée par toute l'escole des philosophes. Pour ceste heure ie ne penserai point faillir en disant cela, qu'il y a en nostre ame quelque naturelle semence de raison, laquelle, entretenue par bon conseil & coustume, florit en vertu, &, au contraire, souuent ne pouuant durer contre les vices suruenus, estouffee, s'auorte. Mais certes, s'il n'y a rien de clair ni d'apparent en la nature & où il ne soit pas permis de faire l'aueugle, c'est cela que la nature, la ministre de Dieu, la gouuernante des hommes, nous a tous faits de mesme forme &, comme il semble, à mesme moule, afin de nous entreconnoistre tous pour compaignons ou plustost pour frères; & si, faisant les partages des presens qu'elle nous faisoit, elle a fait quelque auantage de son bien, soit au corps ou en l'esprit, aus
vns plus qu'aus autres, si n'a elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans vn camp clos, & n'a pas enuoié icy bas les plus forts ny les plus auisez, comme des brigans armes dans vne forest, pour y gourmander les plus foibles; mais plustost faut il croire que, faisant ainsi les parts aus vns plus grandes, aus autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, afin qu'elle eut où s'emploier, aians les vns puissance de donner aide, les autres besoin d'en receuoir. Puis doncques que ceste bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous loges aucunement en mesme maison, nous a tous figures à mesme patron, afin que chacun se peust mirer & quasi reconnoistre l'vn dans l'autre; si elle nous a donné à tous ce grand présent de la voix & de la parolle pour nous accointer et fraterniser dauantage, & faire, par la commune et mutuelle déclaration de nos pensées, vne communion de nos volontés; & si elle a tasché par tous moiens de serrer & estreindre si fort le nœud de nostre alliance & société; si elle a monstre, en toutes choses, qu'elle ne "vouloit pas tant nous faire tous vnis que tous vns, il ne faut pas faire doute que nous ne soions tous naturellement libres, puis que nous sommes tous compaignons, & ne peut tomber en l'entendement de personne que nature ail mis aucun en seruitude, nous aiant tous mis en compaignie.
Mais, à la vérité, c'est bien pour néant de débattre si la liberté est naturelle, puis qu'on ne peut tenir aucun en seruitude sans lui faire tort, & qu'il n'i a rien si contraire au monde à la nature, estant toute raisonnable, que l'iniure. Reste doncques la liberté estre naturelle, & par mesme moien, à mon aduis, que nous ne sommes pas nez seulement en possession de nostre franchise, mais aussi auec affection de la deffendre. Or, si d'auenture nous faisons quelque doute en cela, & sommes tant abastardis que ne puissions
reconnoistre nos biens ni semblablement nos naïfues affections, il faudra que ie vous face l'honneur qui vous appartient, & que ie monte, par manière de dire, les bestes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre nature & condition. Les bestes, ce maid' Dieu ! si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : Vive liberté ! Plusieurs en y a d'entre elles qui meurent aussy tost qu'elles sont prises : comme le poisson (]uitte la vie aussy tost que l'eaue, pareillement celles là quittent la lumière & ne veulent point suruiure à leur naturelle franchise. Si les animaus auoient entre eulx quelques prééminences, ils feroient de celles là leur noblesse. Les autres, des plus grandes iusques aus plus petites, lors qu'on les prend, font si grand' resistence d'ongles, de cornes, de bec & de pieds, qu'elles déclarent asses combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent; puis, estans prises, elles nous donnent tant de signes apparens de la congnoissance qu'elles ont de leur malheur, qu'il est bel à voir que dores en là ce leur est plus languir que viure, & qu'elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aise perdu que pour se plaire en seruitude. Que veut dire autre chose Telephant qui, s'estant défendu iusques à n'en pouuoir plus, n'i voiant plus d'ordre, estant sur le point d'est re pris, il enfonce ses mâchoires & casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu'il a de demourer libre, ainsi qu'il est, luy fait de l'esprit & Taduise de marchander auec les chasseurs si, pour le pris de ses dens, il en sera quitte, et s'il sera receu à bailler son iuoire & paier ceste rançon pour sa liberté? Nous apastons le chenal deslors qu'il est né pour l'appriuoiser à seruir; & si ne le sçauon> nous si bien flatter que, (fuand ce vient à le domtei-. il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'esperon. comme (ce semble) pour monstrer à la nature «Se tesmoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, ains par nostre conti-ainte. Que faut il donc dire?
298 MONTAIGNE ET LE « CONTr'uN »
Mesmes les bœufs soubs le pois du ioug geignent, El les oiseaus dans la caige se pleignent,
comme i'ai dit autresfois, passant le temps à nos rimes françoises : car ie ne craindray point, escriuant à toi, ô Longa, mesler de mes vers, desquels ie ne te lis iamais que, pour le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en faces tout glorieus. Ainsi donc, puisque toutes choses qui ont sentiment, deslors qu'elles l'ont, sentent le mal de la suietion & courent après la liberté; puisque les bestes, qui ancore sont faites pour le seruice de l'homme, ne se peuuent accoustumer à seruir qu'auec protestation d'vn désir contraire, quel mal encontre a esté cela qui a peu tant dénaturer l'homme, seul né, de vrai, pour viure franchement, & lui faire perdre la souuenance de son premier estre & le désir de le reprendre?
Il y a trois sortes de tirans : les vns ont le roiaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par succession de leur race. Ceus qui les ont acquis par le droit de la guerre, ils s'y portent ainsi qu'on connoit bien qu'ils sont (comme l'on dit) en terre de conqueste. Ceus là qui naissent rois ne sont pas communément gueres meilleurs, ains estans nés & nourris dans le sein de la tirannie, tirent auec le lait la nature du tiran, & font estât des peuples qui sont soubs eus comme de leurs serfs héréditaires; &, selon la complexion à laquelle ils sont plus enclins, auares ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur héritage. Celui à qui le peuple a donné Testât deuroit estre, ce me semble, plus supportable, et le seroit, comme ie croy, n'estoit que deslors qu'il se voit esleué par dessus les autres, flatté par ie ne fçay quoy qu'on appelle la grandeur, il délibère de n'en bouger point : communément celui là fait estât de rendre à ses enfans la puissance que le peuple lui a baillé; & deslors que ceus là ont pris ceste opinion, c'est chose estrange de combien ils passent, en toutes sortes de vices & mêsmes en la cruauté, les
MO>TAIG?<E ET LE (( CONÏR UN » 299
autres tirans, ne voians autre moien pour asseurer la nouuelle tirannie que d'astreindre si fort la seruitude & estranger tant leurs subiects de la liberté, qu'ancore que la mémoire en soit fresche, ils la leur puissent faire perdre. Ainsi, pour en dire la vérité, ie voi bien qu'il y a entr'eus quelque différence, mais de chois, ie n'i en vois point; & estant les moiens de venir aus règnes diuers, tousiours la façon de régner est quasi semblable : les esleus, comme s'ils auoient pris des toreaus à domter, ainsi les traictent ils; les conquerans en font comme de leur proie; les successeurs pensent d'en faire ainsi que de leurs naturels esclaues.
Mais à propos, si d'auanture il naissoit auiourd'huy quelques gens tous neufs, ni accoustumes à la subiection, ni afîriandes à la liberté, & qu'ils ne sçeussent que c'est ni de l'vn ni de l'autre, ni à grand' peine des noms; si on leur presentoit ou d'estre serfs, ou viure francs, selon les loix desquelles ils ne s'accorderoient : il ne faut pas faire doute qu'ils n'aimassent trop mieulx obeïr à la raison seulement que feruir à vn homme; sinon possible que ce fussent ceux d'Israël, qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent vn tiran : duquel peuple ie ne lis iamais l'histoire que ie n'en aye trop grand despit, & quasi iusques à en deuenir inhumain pour me resiouïr de tant de maus qui lui en aduindrent. Mais certes tous les hommes, tant qu'ils ont quelque chose d'homme, deuant qu'ils se laissent assuietir, il faut l'vn des deus, qu'ils soient contrains ou deceus : contrains par les armes estrangeres, comme Sparthe ou Athènes par les forces d'Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d'Athènes estoit deuant venue entre les mains de Pisistrat. Par tromperie perdent ils souuent la liberté, &, en ce, ils ne sont pas si souuent séduits par autrui comme ils sont trompes par eus mesmes : ainsi le peuple de Siracuse, la maistresse ville de Sicile (on me dit qu'elle s'appelle aujourd'hui Sarragousse), estant pressé par les guerres, inconsidérément ne mettant
3oO MONTAIGNE ET LE « CONTU'UN »
ordre qu'au danger présent, esleua Denis, le premier liran, & lui donna la charge de la conduite de l'armée, & ne se donna garde qu'il l'eut fait si grand que ceste bonne pièce là, reuenant victoriens, comme s'il n'eust pas vaincu ses ennemis mais ses citoiens, se feit de cappitaine roy, & de roy tiran. Il n'est pas croiable comme le peuple, deslors qu'il est assuietti, tombe si soudain en vn tel & si profond oubly de la franchise, qu'il n'est pas possible qu'il se resueille pour la rauoir, seruant si franchement & tant volontiers qu'on diroit, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gaigné sa seruitude. Il est vrai qu'au commencement on sert contraint & vaincu par la force; mais cens qui viennent après seruent sans regret & font volontiers ce que leurs deuanciers auoient fait par contrainte. C'est cela, que les hommes naissans soubs le ioug, & puis nourris & esleues dans le seruage, sans regarder plus auant, se contentent de viure comme ils sont nés, & ne pensans point auoit autre bien ni autre droict que ce qu'ils ont trouué, ils prennent pour leur naturel Testât de leur naissance. El loulesfois il n'est point d'héritier si prodigue & nonchalant que quelque fois ne passe les yeulx sur les registres de son père, pour noir s'il iou'ist de tous les droiets de sa succession, ou si l'on a rien entrepris sur lui ou son prédécesseur. Mais certes la coustume, qui a en toutes choses grand pouuoir sur nous, n'a en aucun endroit si grand' vertu qu'en cecy, de nous enseigner à seruir &, comme l'on dit de Mitridate qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à aualer & ne trouuer point amer le venin de la seruitude. L'on ne peut pas nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut & nous faire dire bien ou mal nez; mais si faut il confesser qu'elle a en nous moins de pouuoir que la coustume : pource que le naturel, pour bon qu'il soit, se perd s'il n'est entretenu; & la nourriture nous fait tousiours de sa façon, comment (]ue ce soit, maugré la nature. Les semences de bien
MONTAIGNE ET LE « C0>TK'U?( » 3oi
que la nature met en nous sont si menues & glissantes qu'elles ne peuuent endurer le moindre heurt de la nourriture contraire; elles ne s'entretiennent pas si aisément comme elles s'abâtardissent, se fondent & viennent à rien : ne plus ne moins que les arbres fruictiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils gardent bien si on les laisse venir, mais ils le laissent aussi tost pour porter d'autres fruicts estrangiers & non les leurs, selon qu'on les ente. Les herbes ont chacune leur propriété, leur naturel & singularité: mais toutesfois le gel, le temps, le terroir ou la main du iardinier y adioustent ou diminuent beaucoup de leur vertu : la plante qu'on a veu en vn endroit, on est ailleurs empesché de la reconnoistre. Qui verroit les Vénitiens, vne poignée de gens viuans si librement que le plus meschant d'entr'eulx ne voudroit pas estre le roy de tous, ainsi nés & nourris qu'ils ne reconnoissent point d'autre ambition sinon à qui mieulx aduisera & plus soigneusement prendra garde à entretenir la liberté, ainsi appris & faits des le berceau qu'ils ne prendroient point tout le reste des félicites de la terre pour perdre le moindre point de leur franchise; qui aura veu, dis-ie, ces personnages là, & au partir de là s'en ira aus terres de celui que nous appelions Grand Seigneur, voiant là les gens qui ne veulent estre nez que pour le seruir, & qui pour maintenir sa puissance abandonnent leur vie, penseroit il que ceus là & les autres eussent vn mesme naturel, ou plustost s'il n'estimeroit pas que, sortant d'vne cité d'hommes, il estoit entré dans vn parc de bestes? Licurge, le policeur de Sparte, auoit nourri, ce dit on, deux chiens, tous deux frères, tous deux allaites de mesme laict, l'vn engraissé en la cuisine, l'autre accoustumé par les champs au son de la trompe & du huchet, voulant monstrer au peuple lacedemonien que les hommes sont tels que la nourriture les fait, mit les deus chiens en plain marché, & entr'eus vne soupe & vn heure : l'vn courut au plat & l'autre
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au Heure. Toutesfois, dit-il, si sont ils frères. Doncques celui là, auec ses loix & sa police, nourrit & feit si bien les Lacedemoniens, que chacun d'eux eut plus cher de mourir de mille morts que de reconnoistre autre seigneur que la loy & la raison.
le prens plaisir de ramenteuoir vn propos "que tindrent iadis vn des fauoris de Xerxes, le grand roy des Persans, & deux Lacedemoniens. Quand Xerxe t'aisoit les appareils de sa grande armée pour conquérir la Grèce, il enuoia ses ambassadeurs par les cites grégeoises demander de l'eau et de la terre : c'estoit la façon que les Persans auoient de sommer les villes de se rendre à eus. A Athènes ni à Sparte n'enuoia il point, pource que cens que Daire, son père, y auoit enuoié, les Athéniens & les Spartains en auoient ietté les vns dedans les fosses, les autres dans les puits, leur disants qu'ils prinsent hardiment de là de l'eaue & de la terre pour porter à leur prince : ces gens ne pouuoient soufrir que, de la moindre parole seulement, on touchast à leur liberté. Pour en auoir ainsi vsé, les Spartains congneurent qu'ils auoient encouru la haine des dieus, mesme de Talthybie, le dieu des herauds : ils s'aduiserent d'enuoyer à Xerxe, pour les appaiser, deus de leurs citoiens, pour se présenter à lui, qu'il feit d'eulx à sa guise & se paiat de là pour les ambassadeurs qu'ils auoient tué à son père. Deux Spartains, l'vn nommé Sperte & l'autre Bulis, s'offrirent de leur gré pour aller faire ce paiement. De fait ils y allèrent, & en chemin ils arriuerent au palais d'vn Persan qu'on nommoit Indarne, qui estoit lieutenant du roy en toutes les villes d'Asie qui sont sur les c estes de la mer. Il les recueillit fort honnorablement & leur fit grand chère &, après plusieurs propos tombans de l'vn en l'autre, il leur demanda pourquoy ils refusoient tant l'amitié du roy. Voies, dit il, Spartains, & connoisses par moy comment le roy sçait honorer ceulx qui le valent, & perses que si vous estiez à lui, il vous feroit de mesme :
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si vous esties à lui & qu'il vous eust connu, il n'i a celui d'entre vous qui ne fut seigneur d'vne ville de Grèce. — En cecy, Indarne, tu ne nous sçaurois donner bon conseil, dirent les Lacedemoniens, pource que le bien que tu nous promets, tu l'as essaie, mais celui dont nous iouissons, tu ne sçais que c'est : tu as esprouué la faueur du roy; mais de la liberté, quel goust elle a, combien elle est douce, tu n'en sçais rien. Or, si tu en auois tasté, toymesme nous conseillerois de la défendre, non pas auec la lance & l'escu, mais auec les dens & les ongles. Le seul Spartain disoit ce qu'il falloit dire, mais certes & l'vn & l'autre parloit comme il auoit esté nourry; car il ne se pouuoit faire que le Persan eut regret à la liberté, ne l'aiant iamais eue, ni que le Lacedemonien endurast la suietion, aiant gousté de la franchise.
Caton VVliquain, estant ancore enfant & sous la verge, alloit & venait souuent ches Srjlla le dictateur, tant pource qu'à raison du lieu & maison dont il estoit, on ne lui refusait iamais la porte, qu'aussi ils estaient proches parens. Il auoit tousiours son maislre quand il y allait, comme ont accaustumé les enfans de bonne maison. Il s'apperceut que, dans Vhostel de Sylla, en sa présence ou par son commandement, on emprisonnait les vns, on condamnait les autres; Vvn estoit banni, Vaustre estranglé; l'vn demandait la confiscation d'vn citaien, Vautre la teste : en somme, tout y alloit non comme ches vn officier de ville, mais comme ches vn iiran de peuple, Je c'estoit non pas vn parquet de iustice, mais vn ouuroir de tirannie. Si dit lors à son maistre ce ieune gars: Que ne me donnes vous vn poignard? le le cacherai sous ma robe : ie entre souuent dans la chambre de Sylla auant qu'il soit leué, i'ay le bras asses fort pour en despescher la ville. Voilà certes vne paralle vraiement appartenante à Caton; c'estait vn commencement de ce personnage, digne de sa mort. Et neantmoins qu'on ne die ni son nom ni son pais, qu'on conte seulement le fait tel qu'il est, la chose
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mesme parlera & iugera l'on, à belle auenture, qu'il estoit Romain & né dedans Rommc, & lors qu'elle estoit libre. A quel propos tout ceci? Non pas certes que i'estime que le pais ni le terroir y facent rien, car en toutes contrées, en tout air est amere la suietion & plaisant d'estre libre; mais par ce que ie suis d'aduis qu'on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont trouues le ioug au col, ou bien que on les excuse, ou bien qu'on leur pardonne, si, n'aians veu seulement l'ombre de la liberté & en n'estant point auei tis, ils ne s'apperçoiuent point du mal que ce leur est d'estre esclaues. S'il y auoit quelque pais, comme (lit Homère des Cimmeriens, où le soleil se monstre autrement qu'à nous, & après leur auoir esclairé six mois continuels, il les laisse sommeillans dans l'obscurité sans les venir reuoir de l'autre demie année, ceux qui naistroient pendant ceste longue nuit, s'ils u'auoient pas oui parler de la clarté, s'esbaïroit on si, n'aians point veu de iours, ils s'accoustumoient aus ténèbres où ils sont nez, sans désirer la lumière? On ne plaint iamais ce que l'on n'a iamais eu, & le regret ne vient point sinon qu'après le plaisir, & tousiours est, auec la congnoissance du mal, la souuenance de la ioie passée. La nature de l'homme est bien d'estre franc & de le vouloir estre, mais aussi sa nature est telle (jue naturellement il tient le pli que la nourriture lui donne.
Disons donc ainsi, qu'à l'homme toutes choses lui sont comme naturelles, à quoy il se nourrit & accoustume; mais cela seulement lui est naïf, à quoi sa nature simple & non altérée l'appelle : ainsi la première raison de la seruitude volontaire, c'est la coustume : comme des plus braues courtaus, qui au commencement mordent le frein & puis s'en louent, & là où n'a gueres ruoient contre la selle, ils se parent maintenant dans les harnois & tous fiers se gorgiasent soubs la barde. Us disent qu'ils ont esté tousiours subiects, que leurs pères ont ainsi vescu; ils pensent qu'ils sont
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tenus d'endurer le mal & se font acroire par exemples, & fondent eus mesmes soubs la longueur du tems la possession de ceux qui les tirannisent; mais, pour vrai, les ans ne donnent iamais droit de mal faire; ains agrandissent l'iniure. Tousiours s'en îrouue il quelques uns, mieulx nés que les autres, qui sentent le pois du ioug & ne se peuuenl tenir de le secouer; qui ne s'appriuoisenl iamais de la subietion, & qui tousiours, comme Vlisse, qui par mer & par terre cherchoit tousiours de voir de la fumée de sa case, ne se peuuent tenir d'auiser à leurs naturels priuileges & de se souuenir de leurs prédécesseurs & de leur premier estre; ce sont volontiers ceus là qui, siians l'entendement net & l'esprit clairuoiant, ne se contentent pas, comme le gros populas, de regarder ce qui est deuant leurs pieds s'ils n'aduisent & derrière & deuant & ne remémorent ancore les choses passées pour iuger de celles du temps aduenir & pour mesurer les présentes; ce sont ceus qui, aians la teste d'eus mesmes bien faite, l'ont ancore polie par l'estude & le scauoir. Ceus là, quand la liberté seroit entièrement perdue & toute hors du monde, l'imaginent & la sentent en leur esprit, & ancore la savourent, & la seruitude ne leur est de goust, pour tant bien qu'on l'accoustre.
Le grand Turc s'est bien auisé de cela, que les liures & la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aus hommes le sens & l'entendement de se reconnoistre & d'haïr la tirannie; i'entens qu'il n'a en ses terres gueres de gens sçauans ni n'en demande. Or, communément, le bon zèle & affection de ceux qui ont gardé maugré le temps la deuotion à la franchise, pour si grand nombre qu'il y en ait, demeure sans effect pour ne s'entrccongnoistre point : la liberté leur est toute oslee, sous le tiran, de faire, de parler & quasi de penser; ils deuiennent tous singuliers en leurs fantasies. Doncques Mome, le Dieu moqueur, ne se moqua pas trop quand il trouua cela à redire en l'homme que Vulcan auoit fait, dequoi il ne lui
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auoiL mis vne petite fenestre au cœur, afin que par là on peut voir ses pensées. L'on voulsist bien dire que Brute, Casse & Casque, lors qu'ils entreprindrent la deliurance de Romme, ou plustost de tout le monde, ne voulurent pas que Ciceron, ce grand zélateur du bien public s'il en fut iamais, fust de la partie, & estimèrent son cœur trop foible pour un fait si haut : ils se fioient bien de sa volonté, mais ils ne s'asseuroient point de son courage. El ioutesfois, qui voudra discourir les faits du temps passé & les annales anciennes, il s'en îrouuera peu ou point de ceus qui, voians leur pais mal mené & en mauuaises mains, aient entrepris d'vne intention bonne, entière S: non feinte, de le deliurer, qui n'en soient venus à bout, & que la liberté, pour se faire paroistre, ne se soit elle mesme fait espaule. Harmode, Aristogiton, Thrasybule, Brute, le vieus, Valere & Dion, comme ils Vont vertueusement pensé, V exécutèrent heureusement: en tel cas, quasi iamais à bon vouloir ne défaut la fortune. Brute le ieune & Casse estèrent bien heureusement la seruitude, mais en ramenant la liberté ils moururent : non pas misérablement (car quel blasphesme seroit ce de dire qu'il y ait eu rien de misérable en ces gens là, ni en leur mort ni en leur vie?), mais certes au grand dommage, perpétuel malheur & entière ruine de la republicque, laquelle fut, comme il semble, enterrée auec eus. Les autres entreprises qui ont esté faites depuis contre les empereurs romains n'estoient que coniurations de gens ambitieus, lesquels ne sont pas à plaindre des inconueniens qui leur en sont aduenus, estant bel à voir qu'ils desiroient, non pas oster, mais remuer la couronne, pretendans chasser le tiran & retenir la tirannie. A ceux cy ie ne voudrois pas moymesme qu'il leur en fut bien succédé, & suis content qu'ils aient monstre, par leur exemple, qu'il ne faut pas abuser du saint nom de liberté pour faire mauuaise entreprise.
Mais pour reuenir à notre propos, duquel ie m'estois
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quasi perdu, la première raison pourquoy les hommes seruent volontiers est pource qu'ils naissent serfs & sont nourris tels. De ceste cy en vient vn'autre, qu'aisément les gens deuiennent, soubs les tirans, lasches & efîemines : dont le sçay merueilleusement bon gré à Hyppocras, le grand père de la médecine, qui s'en est pris garde, & l'a ainsi dit en l'vn de ses liures qu'il institue Des maladies. Ce personnage auoit certes en tout le cœur en bon lieu, & le monstra bien lors que le Grand Roy le voulut attirer près de lui à force d'offres & grands presens, il luy respondit franchement qu'il feroit grand conscience de se mesler de guérir les Barbares qui vouloient tuer les Grecs, & de bien seruir par son art à lui qui entreprenoit d'asseruir la Grèce. La lettre qu'il lui enuoia se v^oid ancore auiourd'hui parmi ses autres œuures, & tesmoignera pour iamals de son bon cœur & de sa noble nature. Or, est il doncques certein qu'auec la liberté se perd tout en vn coup la vaillance. Les gens subiects n'ont point d'allégresse au combat ni d'aspreté : ils vont au danger quasi comme attaches & tous engourdis, par manière d'acquit, & ne sentent point bouillir dans leur cœur l'ardeur de la franchise qui fait mespriser le péril & donne enuie d'achapter, par vne belle mort entre ses compagnons, l'honneur & la gloire. Entre les gens libres, c'est à l'enui à qui mieulx mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soi, ils s'attendent d'auoir tous leur part au mal de la défaite ou au bien de la victoire; mais les gens asseruis, outre ce courage guerrier, ils perdent aussi en toutes autres choses la viuacité, & ont le cœur bas & mol & incapable de toutes choses grandes. Les tirans connoissent bien cela, &, voians qu'ils prennent ce pli, pour les mieulx auachir, ancore ils aident ils.
Xenophon, historien graue & du premier rang entre les Grecs, a fait vn liure auquel il fait parler Simonide avec Hieron, tiran de Syracuse, des misères du tiran. Ce liure est plein de bonnes & graues remonstrances,
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& qui ont aussi bonne grâce, à mon aduis, qu'il est possible. Que pleust à Dieu que les tirans qui ont iamais esté l'eussent mis deuant les yeux & s'en fussent seruis de miroir ! le ne puis pas croire qu'ils n'eussent reconnu leurs verrues & eu quelque honte de leurs taches. En ce traité il conte la peine enquoy font les tirans, qui sont contrains, faisans mal à tous, se craindre de tous. Entre autres choses, il dit cela, que les mauuais rois se seruent d'estrangers à la guerre & les souldoient, ne s'osans fier de mettre à leurs gens, à qui ils ont fait tort, les armes en main. (Il y a bien eu de bons rois qui ont eu à leur soulde des nations estrangeres, comme des François mesmes, & plus ancore d'autrefois qu'auiourd'huy, mais à vne autre intention, pour garder les leurs, n'estimant rien le dommage de l'argent pour espargner les hommes. C'est ce que disoit Scipion, ce croie ie, le grand Afriquain, qu'il aimeroit mieux auoir sauué vn citoien que défait cent ennemis.) Mais, certes, cela est bien asseuré, que le tiran ne pense iamais que sa puissance lui soit asseuree, sinon quand il est venu à ce point qu'il n'a sous lui homme qui vaille : donques à bon droit lui dira on cela, que Thrason en Terence se vante auoir reproché au maistre des elephans :
Pour cela si braue vous estes Que vous aues charge des testes.
Mais ceste ruse de tirans d'abestir leurs subiects ne se peut pas congnoistre plus clairement que par ce que Cyrus fit enuers les Lydiens, après qu'il se fut emparé de Sardis, la maistresse ville de Lydie, & qu'il eust pris à merci Cresus, ce tant riche roy, & l'eut amené quand & soy : on lui apporta nouuelles que les Sardains s'estoient reuoltes; il les eut bien tost réduit sous sa main; mais, ne voulant pas ni mettre à sac vne tant belle ville, ni estre tousiours en peine d'y tenir vne armée pour la garder, il s'aduisa d'vn grand expédient pour s'en asseurer : il y establit des bor-
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deaus, des tauernes & ieux publics, & feit publier vne ordonnance que les habitans eussent à en faire eslat. Il se trouua si bien de ceste garnison que iamais depuis contre les Lydiens ne fallut tirer vn coup d'espee. Ces pauures & misérables gens s'amusèrent à inuenter toutes sortes de ieus, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, & ce que nous appelions passetemps, ils l'appellent Lvdi, comme s'ils vouloient dire Lydi. Tous les tirans n'ont pas ainsi déclaré exprès qu'ils voulsissent effeminer leurs gens; mais, pour vrai, ce que celui ordonna formelement & en effect, sous main ils l'ont pourchassé la plus part. A la vérité, c'est le naturel du menu populaire, duquel le nombre est tousiours plus grand dedans les villes qu'il est soubçonneus à l'endroit de celui qui l'aime, & simple enuers celui qui le trompe. Ne penses pas qu'il y ait nul oiseau qui se prenne mieulx à la pipee, ni poisson aucun qui, pour la friandise du ver, s'accroche plustost dans le haim que tous les peuples s'aleschent vistement à la seruitude, par la moindre plume qu'on leur passe, comme l'on dit, deuant la bouche; & c'est chose merueilleuse qu'ils se laissent aller ainsi tost, mais seulement qu'on les chatouille. Les théâtres, les ieus, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les médailles, les tableaus & autres telles drogueries, c'estoient aus peuples anciens les apasts de la seruitude, le pris de leur liberté, les outils de la tirannie. Ce moien, ceste pratique, ces allechemens auoient les anciens tirans, pour endormir leurs subiects sous le ioug. Ainsi les peuples, assotis, trouuans beaus ces passetemps, amuses d'vn vain plaisir, qui leur passoit deuant les yeulx, s'accoustumoient à seruir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfans qui, pour voir les luisans images des liures enlumines, aprenent à lire. Les rommains tirans s'aduiserent ancore d'vn autre point : de fèstoier souuent les dizaines publiques, abusant ceste canaille comme il falloit, qui se laisse
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aller, plus qu'à toute autre chose, au plaisir de la bouche : le plus auisé & entendu d'entr'eus n'eust pas ffuitté son esculee de soupe pour recouurer la liberté de la republique de Platon. Les lirans faisaient lar- (leêse d'vn quart de blé, d'un fesiier de vin & d'vn sesterce; & lors c'estoit pitié d'ouïr crier Vive le ROI ! Les lourdaus ne s'auisoient pas qu'ils ne faisaient que recouurer une partie du leur, & que cela mesmes qu'ils recauuroienl, le liran ne le leur eust peu donner, si deuant il ne l'auoit oslé à eus mesmes. Tel eust amassé auiourd'hui le sesterce, & se fut gorgé au festin public, bénissant Tibère & Néron & leur belle libéralité qui, le lendemain, estant contraint d'abandonner ses biens à leur auarice, ses enfans à la luxure, son sang mesmes à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disoit mot, non plus qu'vne pierre, ne se remuoit non plus qu'vne souche. Tousiours le populaire a eu cela : il est, au plaisir qu'il ne peut honnestement receuoir, tout ouuert & dissolu, &, au tort & à la douleur qu'il ne peut honnestement souffrir, insensible. le ne vois pas maintenant personne qui, oiant parler de Néron, ne tremble mesmes au surnom de ce vilain monstre, de ceste orde & sale peste du monde; & toutesfois, de celui là, de ce boutefeu, de ce bourreau, de ceste beste saunage, on peut bien dire qu'après sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en receut tel desplaisir, se souuenant de ses ieus & de ses festins, qu'il fut sur le point d'en porter le dueil; ainsi l'a escrit Corneille Tacite, auteur bon & graue, & des plus certeins. Ce qu'on ne trouuera pas estrange, veu que ce peuple là mesmes auoit fait au parauant à la mort de Iules Cœsar, qui donna congé aus lois & à la liberté, auquel personnage il n'y eut, ce me semble, rien qui vaille, car son humanité mesmes, que l'on presche tant, fut plus dommageable que la cruauté du plus saunage tiran qui fust onques, pource qu'à la vérité ce fut ceste sienne venimeuse douceur qui, enuers le peuple romain, sucra la ser-
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uitude; mais, après sa mort, ce peuple là, qui auoil ancore en la bouche ses bancquets & en l'esprit la souuenance de ses prodigalités, pour lui faire ses lionneurs & le mettre -en cendre, amonceloit à Tenui les bancs de la place, & puis lui esleua vne colonne, comme au Père du peuple (ainsi le portoit le chapiieau), & lui fit plus d'honneur, tout mort qu'il estoit, ((u'il n'en debuoit faire par droit à homme du monde, si ce n'estoit par auenlure à ceus qui l'auoient tué. Ils n'oublièrent pas aussi cela, les empereurs romains, de prendre communément le tiltre de tribun du peuple, tant pource que cest office estoit tenu pour saint & sacré qu'aussi il estoit establi pour la défense & protection du peuple, & sous la faneur de Testât. Par ce moien. ils s' asseuroienl que le peuple se fieroit plus d'eus, comme s'il deuoii en ouir le nom, <& non pas sentir les effecls au contraire. Amourdliui ne font pas beaucoup mieux, ceus qui ne font gueres mal aucun, mesmes de conséquence, qu'ils ne facent passer deuani quelque iolij propos du bien public et soulagement commun : car lu sçais bien, ô Longa, le formulaire, duquel en quelques endroits ils pourraient user assez finement; mais à la plus part, certes, il n'y peut auoir de finesse là où il y a tant d'impudence. Les rois d'Assyrie, ifc ancore après eus ceus de Mede, ne se présentaient en public que le plus tard qu'ils pouuoient, pour mettre en doute ce populas s'ils estaient en quelque cliose plus qu'hommes, Se laisser en cesie resuerie les gens qui font volontiers les Imaginatifs aus choses desquelles ils ne peuuent iuger de veue. Ainsi tant de nations, qui furent asses long lems sous cest empire Assyrien, auec ce mislere s' accoustumoienl à seruir et- seruoient plus volontiers, pour ne sçauoir pas quel, maistre ils auoienl, ni H grand' peine s'ils en auoient, & craignaient tous à crédit, vn que personne iamais n'auoit veu. Les premiers rois d'Egiple ne se monstroient gueres, qu'ils ne portassent tantost vn chat, tantost vne branche, lanlosl du feu sur la teste, tt se masquaient ainsi àc faisaient les bas-
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ieleurs; &, en ce faisant, par Veslrangelé de la chose ils donnoienl à leurs subiecls quelque reuerence & admiration, où, aus gens qui n'eussent esté ou trop sols ou Iroplasseruis, ils n'eussent appresté, ce m'est aduis, sinon~passetems & risée. C'est pitié d'ouïr parler de combien de choses les tirans du temps passé faisoient leur profit pour fonder leur tirannie; de combien de petits moiens il^ se seruoienl, aians de tout lems trouué ce populas fait à leur poste, auquel il ne sçauoienl si mal tendre filet qu'ils ne s'y vinsenl prendre; lequel ils ont tousiours trompé à si bon marché qu'ils ne s'assuieltissoient iamais tant que lors qu'ils s'en moquoient le plus. Que dirai ie d'une autre belle bourde que les peuples anciens prindrent pour argent content? Ils creurent fermement que le gros doigt de Pyrrhe, roy des Epirotes, faisoit miracles & guerissoit les malades de la rate; ils enrichirent ancore mieus Woonte, que ce doigt, après qu'on eut bruslé tout le corps mort, s'esloit trouué entre les cendres, s'esîant sauué, maugré le feu. Tousiours ainsi le peuple sot fait lui mesmes les mensonges, pour puis après les croire. Prou de gens l'ont ainsi escrit, mais de façon qu'il est bel à voir qu'ils ont amassé cela des bruits de ville & du vain parler du populas. Vespasian, reuenant d'Assyrie & passant à Alexandrie pour aller à Romme s'emparer de l'empire, feit merueilles : il addressoil les boiteus, il rendoit clair-uoians les aueugles, & tout plein d'autres belles choses ausquelfles qui ne pouuoil voir la faute qu'il y auoit, il estoil à mon aduis plus aueugle que ceus qu'il guerissoit. Les tirans mesmes trouuoient bien estrange que les hommes peussent endurer vn homme leur faisant mal; ils voulaient fort se mettre la religion deuant pour gardecorps, &, s'il estoil possible, emprunter quelque eschantillon de la diuinité pour le [maintien de leur meschante vie. Donques Salmonee, si l'on croit à la sibyle de Virgile en son enfer, pour s'estre ainsi moqué des gensl& auoir voulu faire du luppiler, en rend maintenant conte, db elle le veit en l'arrier-enfer,
MONTAIGNE ET LE « CONTr'uN » 3ï3
Souffrant cruels îourmens, pour vouloir imiter
Les tonnerres du ciel, éc feus de luppiter.
Dessus quatre coursiers celui alloil, branlant,
Haut monté, dans son poing vn grand flambeau brillant.
Par les peuples grégeois éc dans le plein marché,
De la ville d'Elide haut il auoit marché
Et faisant sa brauade ainsi entreprenoil
Sur l'honneur qui, sans plus, aus dieus apparlenoiU
L'insensé, qui l'orage & foudre inimitable
Conlrefaisoit d'airain, & d'vn cours effroiable
De cheuaus cornepies le Père tout puissant !
Lequel, bien tost après, ce grand mal punissant,
Lança, non vn flambeau, non pas vne lumière
D'vne torche de cire, auecques sa fumiere
Et de ce rude coup d'vne horrible tempeste.
Il le porta à bas, les pieds par dessus teste.
Si cesiuy qui ne faisait que le sot est à ceste heure si bien traité là bas, ie croi que ceus qui ont abusé de la religion, pour eslre^ meschans, s'y trouueront ancore à meilleures enseignes.
Les noslres semèrent en France ie ne sçai quoi de tel, des crapaûs, des fîeurdelis, l'ampoule âc Voriflamb. Ce que de ma part, comment qu'il en soit, ie ne veus pas mescroire, puis que nous ni nos anceslres n'auons eu iusques ici aucune occasion de Vauoir mescreu, aiatis iousiours eu des rois si bons en la paix <& si vaillans en la guerre, qu'ancore qu'ils naissent rois, si semble iljlû'ils ont eslé non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout puissant, auant que naislre, pour le gouuernemenl & la conseruation de ce roiaume; & ancore, quand cela n'y seroit pas, si ne voudrais ie pas pour cela entrer en lice pour débattre la vérité de nos histoires, ni les esplucher si priuemenl, pour ne tollir ce bel esbal, où se pourra fort escrimer notre poésie française, maintenant non pas accoustree, mais, comme il semble, faite tout à neuf par noslre Ronsard, nostre Baîf, noslre du Bellay, qui en cela auancenl bien tant nostre langue, que Vose espérer que bien tost les Grecs ni les Latins n'auront gueres, pour ce regard, deuanl nous, sinon, possible, le droit d'aisnesse. Et
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cerles ie ferais grand tort à noslre rime, car Vvse volontiers de ce mot, & il ne me desplail point pour ce qu'ancore que plusieurs Veussent rendu meschanique, toutefois ie voy asses de gens qui sont à mesmes pour la r anoblir & lui rendre son premier honneur; mais ie lui ferois, di-ie, grand tort de lui osier maintenant ces beaus contes du roi Clouis, ausquels desià ie voy, ce me semble, combien plaisamment, combien à son aise s'y esgaiera la veine de noslre Ronsard, en sa Franciade. Fentens sa portée, ie connais Vespril aigu, ie sçay la grâce de r homme: il fera ses besoignes de Voriflamh aussi bien que les Romains de leurs ancilles
& des boucliers du ciel en bas ieiles, ,
ce dit Virgile; il mesnagera noslre ampoule aussi bien que les Athéniens le panier d'Ericlone; il fera parler de 710S armes aussi bien qu'eues de leur oliue qu'ils maintiennent estre ancore en la tour de Minerue. Certes ie serais ouirageus de vouloir démentir nos Hures & de courir ainsi sur les erres de nos poètes. Mais pour retourner d'où, ie ne sçay comment, i'auois destaurnéle fil de mon propos, il n'a iamais esté que les tirons, pour s'asseurer, ne se soient efforces d'accaustumer le peuple enuers eus, non seulement à obéissance <& seruitude, mais encore à deuotion. Banques ce que i'ay dit iusques icy, qui apprend les gens à seruir plus volontiers, ne sert guère aus iirans que pour le menu et grossier peuple. Mais maintenant ie viens à vn point, lequel est à mon aduis le ressort & le secret de la domination, le soustien & fondement de la tirannife. Qui pense que les halebardes, les gardes & l'assiette du guet garde les tirans, à mon iugement se trompe fort; & s'en aident ils, comme ie croy, plus pour la formalité & espouuantail que pour fiance qu'ils y ayent. Les archers gardent d'entrer au palais les mal-habilles qui n'ont nul moyen, non pas les bien armes qui peuuent faire quelque entreprise. Certes, des empereurs romains il est aisé à conter qu'il n'en y a pas eu tant qui aient
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eschappé quelque dangier par le secours de leurs gardes, comme de ceus qui ont esté tues par leurs archers mesmes. Ce ne sonl pas les bandes des gens à cheual, ce ne sonl pas les compaignies des gens de pied, ce ne sont pas les armes qui défendent le tiran. On ne l e croira pas du premier coup, mais certes il est vray : ce sonl tousiours quatre ou cinq qui maintiennent le tiran, quatre ou cinq qui lui tiennent tout le pais en seruage. Tousiours il a esté que cinq ou six ont eu Voreille du tiran, & s'y sont approché d'eus mesmes, ou bien ont esté anpeles par lui, pour estre les complices de ses cruautés, Ws compaignons de ses plaisirs, les macquereaus de ses voluptés, & communs aus biens de ses pilleries. Ces six addressenl si bien leur chef, qu'il faut, pour la société, qu'il soit meschanl, non pas seulement de ses meschancetes, mais ancore des leurs. Ces six ont six cent qui prou filent sous eus, & font de leurs six cent ce que les six font au tiran. Ces six cent en tiennent sous eux six mille, qu'ils ont esleué en estât, ausquels ils font donner ou le gouuerncmeni des prouinces, ou le maniement des deniers, afin qu'ils tiennent la main à leur auarice et cruauté cl- qu'ils l'exécutent quand il sera temps, A facent tant de maus d'allieurs qu'ils ne puissent durer que soubs leur ombre, ni s'exempter que par leur moien des loix S: de la peine. Grande est la suitte qui vient après cela, & qui voudra s'amuser à deuider ce fdet, il verra que, non pas les six mille, mais les cent mille, mais Us millions, par ceste corde, se tiennent au tiran, s'aidant d'icelle comme, en Homère^ luppiter qui se vante, s'il tire la chesne, d'emmener vers soi tous les dieus. De là venoit la creue du Sénat sous Iules, l'establissement de nouueaus estats, érection d'offlces; non pas certes, à le bien prendre, reformation de la iustice, mais nouueaus soustiens de la tirannie. En somme que l'on en vient là, par les faneurs ou soufaueurs, les guains ou reguains qu'on a auec les tirans, qu'il se trouue en fin quasi autant de gens ausquels la tirannie semble estre profitable.
3l6 MONTAIGNE ET LE « CONTr'uN »
comme de ceus à qui la liberté seroit aggreable. Tout ainsi que les médecins disent qu'en nostre corps, s'il y a quelque chose de gasté, deslors qu'en autre endroit il s'y bouge rien, il se vient aussi tost rendre vers ceste partie véreuse : pareillement, deslors qu'vn roi s'est déclaré tiran, tout le mauuais, toute la lie du roiaume, ie ne dis pas vn tas de larronneaus & essorilles, qui ne peuuent gueres en vne republicque faire mal ne bien, mais ceus qui sont tasches d'vne ardente ambition & d'vne notable auarice, s'amassent autour de lui & le soustiennent pour auoir part au butin, & estre, sous le grand tiran, tiranneaus eus mesmes. Ainsi font les grands voleurs & les fameus corsaires : les vns discourent le païs, les autres cheualent les voiageurs; les vns sont en embusche, les autres au guet; les autres massacrent, les autres despouillent, & ancore qu'il y ait entr'eus des prééminences, & que les vns ne soient que vallets, les autres chefs de l'assemblée, si n'en y a il à la fin pas vn qui ne se sente sinon du principal butin, au moins de la recerche. On dit bien que les pirates ciliciens ne s'assemblèrent pas seulement en sigrand nombre, qu'il falut enuoier contr'eus Pompée le grand; mais ancore tirèrent à leur alliance plusieurs belles villes & grandes cites aus haures desquelles ils se mettoient en seureté, reuenans des courses, & pour recompense leur bailloient quelque profit du recelement de leur pillage.
Ainsi le tiran asseruit les subiects les vns par le moien des autres, & est gardé par ceus desquels, s'ils valoient rien, il se deuroit garder; &, comme on dit, pour fendre du bois il fait les coings du bois mesme. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses halebardiers; non pas qu'eus mesmes ne souffrent quelque fois de lui, mais ces perdus & abandonnes de Dieu & des hommes sont contens d'endurer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en faict, mais à ceus qui endurent comme eus, qui n'en peuuent mais. Toutesfois, voians ces gens là, qui nacquetent le tiran
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pour faire leurs besongnes de sa tirannie & de la seruitude du peuple, il me prend souuent esbahissement de leur meschanceté, & quelque fois pitié de leur sottise : car, à dire vrai, qu'est ce autre chose de s'approcher du tiran que se tirer plus arrière de sa liberté, & par manière de dire serrer à deus mains & ambrasser la seruitude? Qu'ils mettent vn petit a part leur ambition & qu'ils se deschargent vn peu de leur auarice, & puis qu'ils se regardent eus mesmes & qu'ils se reconnoissent, & ils verront clairement que les villageois, les paisans, lesquels tant qu'ils peuuent ils foulent aus pieds, & en font pis que de forsats ou esclaues, ils verront, dis ie, que cens là, ainsi mal menés, sont toutesfois, aus pris d'eus, fortunes & aucunement libres. Le laboureur & l'artisan, pour tant qu'ils soient asseruis, en sont quittes en faisant ce qu'on leur dit; mais le tiran voit les autres qui sont près de lui, coquinans & mendians sa faueur: il ne faut pas seulement qu'ils facent ce qu'il dit, mais qu'ils pensent ce qu'il veut, & souuent, pour lui satisfaire, qu'ils preuiennent ancore ses pensées. Ce n'est pas tout à eus de lui obeïr, il faut ancore lui complaire; il faut qu'ils se rompent, qu'ils se toumentent, qu'ils se tuent à trauailler en ses affaires, & puis qu'ils se plaisent de son plaisir, qu'ils laissent leur goust pour le sien, qu'ils forcent leur complexion, qu'ils despouillent leur naturel; il faut qu'ils se prennent garde à ses parolles, à sa vois, à ses signes & à ses yeulx; qu'ils n'aient ny œil, ny pied, ny main, que tout ne soit au guet pour espier ses volontés et pour descouurir ses pensées. Cela est ce viure heureusement? cela s'appelle il viure? est il au monde rien moins supportable que cela, ie ne dis pas à vn homme de cœur, ie ne dis pas à vn bien né, mais seulement à vn qui ait le sens commun, ou, sans plus, la face d'homme? Quelle condition est plus misérable que de viure ainsi, (}u'ou n'aie rien à soy, tenant d'autrui son aise, sa liberté, son corps & sa vie?
3l8 MOMAIG.NE ET l.K « GOMh'lN M
Mais il^^ veulenl seruir pour auoir des biens : comme s'ils poluloient rien gaigner qui fust à eus, puis qu'ils ne peuuent pas dire de soy qu'ils soient à eus mesmes: & comme si aucun pouuoit auoir rien de propre sous vn tiran, ils veulenl faire que les biens soient à eux. & ne se souuiennent pas que ce sonl eus qui lui donnent la force pour oster tout à tous, & ne laisser rien qu'on puisse dire estre à personne. Ils voient que rien ne rend les hommes subiets à sa cruauté que les biens; qu'il n'y a aucun crime enuers lui digne do mort que le dequoy; qu'il n'aime que les richesses & ne défait que les riches, & ils se viennent présenter, comme deuant le boucher, pour s'y offrir ainsi plains & refaits & lui en faire enuie. Ces fauoris ne se doiuent pas tant souuenir de cens qui ont gaigné au tour des tirans beaucoup de biens, comme de cens qui, aians quelque temps amassé, puis après y ont perdu & les biens & les vies; il ne leur doit pas tant venir en l'esprit combien d'autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu cens là les ont gardées. Qu'on discoure toutes les anciennes histoires, qu'on regarde celles de noslre souuenance, & on verra tout à plein combien est grand le nombre de cens qui, aians gaigné par mauuais moiens Voreille des princes, aians ou emploie leur mauuaistié ou abusé de leur simplesse. à la fin par ceus-là mesmes ont esté anéantis, & autant qu'ils y auoient trouué de facilité pour les eleuer, autant y ont ils congneu puis après d'inconstance pour les abattre. Certainement en si grand nombre de gens qui se sont trouué iamais près de tant de mauuais rois, il en a esté peu, ou comme point, qui n'aient essaie quelque fois en eus mesmes la cruauté du tiran qu'ils auoient deuant attisée contre les autres : le plus souuent s'estant enrichis, sous ombre de sa faueur, des despouilles d'autrui, ils l'ont à la fin eus mesmes enrichi de leurs despouilles.
Les gens de bien mesmes, si quelque lois il s'en trouué quelqu'vn aimé du tiran, tant soient ils auani
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en sa grâce, tant reluise en eus la vertu & inte!?rité, qui voire aus plus meschans donne quelque reuerence de soi quand on la voit de près, mais les gens de bien, di-ie, n'y sçauroient durer, & faut qu'ils se sentent du mal commun, & qu'à leurs despens ils esprouuent la tirannie. Vn Seneque, vn Burre, vn Thrasee, ceste terne de gens de bien, lesquels mesmes les deus leur maie fortune approcha du tiran & leur mil en main le maniement de ses affaires, tous deus estimes de lui, tous deus chéris, & ancore Tvn l'auoit nourri & auoit pour gages de son amitié la nourriture de son enfance; mais ces trois là sont sufTisans tesmoins, par leur cruelle mort, combien il y a peu d'asseurance en la faueur d'vn mauuais maistre; &, à la vérité, quelle amitié peut on espérer de celui qui a bien le cœur si dur que d'haïr son roiaume, qui ne fait que lui obeïr, & lequel, pour ne se sauoir pas ancore aimer, s'appauurit lui mesme & destruit son empire?
Or. si on veut dire que cens là pour auoir bien vescu sont tombes en ces inconueniens, qu'on regarde hardiment autour de celui là mesme, & on verra que cens qui vindrent en sa grâce & s'y maintindrent par mauuais moiens ne furent pas de plus longue durée. Qui a ouï parler d'amour si abandonnée, d'affection si opiniastre? qui a iamais leu d'homme si obstinément acharné enuers femme que de celui là enuers Popee? or fut elle après empoisonnée par lui mesme. Agrippine sa mère auoit tué son mari Claude pour lui faire place à l'empire; pour l'obliger, elle n' auoit iamais fait difficulté de rien faire ni de souffrir : donques son fils mesme, son nourrisson, son empereur fait de sa main, après l'auoir souuent faillie, enfin lui osta la vie; & n'y eut lors personne qui ne dit qu'elle auoit trop bien mérité ceste punition, si c'eust esté par les mains de tout autre que de celui à qui elle l'auoit baillée. Qui fut oncques plus aisé à manier, plus simple, pour le dire mieus, plus vrai niais que Claude l'empereur?
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qui fut oncques plus coiffé de femme que lui de Messaline? Il la meit en fin entre les mains du bourreau, La simplesse demeure tousiours aus tirans, s'ils en ont, à ne sçauoir bien faire, mais ie ne sçay comment à la fin, pour vser de cruauté, mesmes enuers ceus qui leur sont près, si peu qu'ils ont d'esprit, cela mesme s'esueille. Asses commun est le beau mot de cest autre là qui, voiant la gorge de sa femme descouuerte, laquelle il aimoit le plus, & sans laquelle il sembloit qu'il n'eust sceu viure, il la caressa de ceste belle paroUe : Ce beau col sera tantost coupé, si ie le commande. Voilà pourquoi la plus part des tirans anciens estoient communément tues par leurs plus fauoris, qui, aians congneu la nature de la tirannie, ne se pouuoient tant asseurer de la volonté du tiran comme ils se defiioient de sa puissance. Ainsi fut tué Domitian par Estienne, Commode par vne de ses amies mesmes, Antonin par Macrin, & de mesme quasi tous les autres.
C'est cela que certainement le tiran n'est iamais aimé ni n'aime. L'amitié, c'est vn nom sacré, c'est vne chose sainte; elle ne se met iamais qu'entre gens de bien, & ne se prend que par vne mutuelle estime; elle s'entretient non tant par bienfaits que par la bonne vie. Ce qui rend vn ami asseuré de l'autre, c'est la connoissance qu'il a de son intégrité : les respondens qu'il en a, c'est son bon naturel, la foi & la constance. Il n'i peut auoir d'amitié là où est la cruauté, là où est la desloiauté, là où est l'iniustice; & entre les meschans, quand ils s'assemblent, c'est vn ^.omplot, non pas vne compaignie; ils ne s'entr'aiment pas, mais ils s'entrecraignent; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
Or, quand bien cela n'empescheroit point, ancore seroit il mal aisé de trouuer en vn tiran vn' amour asseuree, par ce qu'estant au dessus de tous, & n'aiant point de compaignon, il est desià au delà des bornes de l'amitié, qui a son vrai gibier en l'equalité, qui ne
veut iamais clocher, ains est tousiours égale. Voilà pourquoi il y a bien entre les voleurs (ce dit on) quelque foi au partage du butin, pource qu'ils sont pairs & compaignons, & s'ils ne s'entr'aiment, au moins ils s'entrecraignent & ne veulent pas, en se desunissant, rendre leur force moindre; mais du tiran, ceus qui sont des fauoris n'en peuuent auoir iamais aucune asseurance, de tant qu'il a appris d'eus mesmes qu'il peut tout, & qu'il n'y a droit ni deuoir aucun qui l'oblige; faisant son estât de conter sa volonté pour raison, & n'auoir compaignon aucun, mais d'estre de tous maistre. Doncques n'est ce pas grand'pitié que, voiant tant d'exemples apparens, voiant le dangier si présent, personne ne se vueille faire sage aus despens d'autrui, & que, de tant de gens s'approchans si volontiers des tirans, qu'il n'i ait pas vn qui ait l'auisement & la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui faisoit le malade : le t'irois volontiers voir en ta tasniere; mais ie voi asses de traces de bestes qui vont en auant vers toi, mais qui reuiennent en arrière ie n'en vois pas vne.
Ces misérables voient reluire les trésors du tiran iSi regardent tous esbahis les raions de sa braueté; &, allèches, de ceste clarté, ils s'approchent, & ne voient pas qu'ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir de les consommer : ainsi le satire yndiscret (comme disent les fables anciennes), voiant esclairer le feu trouué par Promethé, le trouua si beau qu'il l'alla baiser & se brusla; ainsi le papillon qui, espérant iouïr de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu'il reluit; il esprouue l'autre vertu, celle qui brusle, ce dit le poète toscan. Alais encore, mettons que ces mignons eschappenl les mains de celui qu'ils seruent, ils ne se sauuenl iamais du roi qui vient après: s'il est bon, il faut rendre conte & reconnoistre au moins lors la raison; s'il est mauuais & pareil à leur maistre, il ne sera pas qu'il n'ait aussi bien ses fauoris, lesquels communément ne sont pas contens d'auoir à leur tour
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la place des autres, s'ils n'ont ancore le plus souuent & les biens & les vies. Se peut il donc faire qu'il se Irouue aucun qui, en si grand péril & auec si peu d'asseurance, veuille prendre ceste malheureuse place, de seruir en si grand' peine vn si dangereus maistre? Quelle peine, quel martire est ce, vrai Dieu? estre nuit & iour après pour songer de plaire à vn, & neantmoins se craindre de lui plus que d'homme du monde; auoir tousiours l'œil au guet, l'oreille aus escoutes, pour espier d'où viendra le coup, pour descouurir les embusches, pour sentir la mine de ses compaignons, pour auiser qui le trahit, rire à chacun & neantmoins se craindre de tous, n'auoir aucun ni ennemi ouuert ny ami asseuré; aiant tousiours le visage riant & le cœur transi, ne pouuoir estre ioieus, & n'oser estre triste !
Mais c'est plaisir de considérer qu'est ce qui leur renient de ce grand tourment, & le bien qu'ils peuuent attendre de leur peine & de leur misérable vie. Volontiers le peuple, du mal qu'il soufïre, n'en accuse point le tiran, mais ceus qui le gouuernent : cens là, les peuples, les nations, tout le monde à l'enui, iusques aux païsans, iusques aus laboureurs, ils sçauent leurs noms, ils dechifrent leurs vices, ils amassent sur eus mille outrages, mille vilenies, mille maudissons; toutes leurs oraisons, tous leurs veus sont contre ceus là; tous leurs malheurs, toutes les pestes, toutes leurs famines, ils les leur reprochent; & si quelque fois ils leur font par apparence quelque honneur, lors mesmes ils les maugréent en leur cœur, & les ont en horreur plus estrange que les bestes sauuages. Voilà la gloire, voilà l'honneur qu'ils reçoiuent de leur seruice enuers les gens, desquels, quand chacun auroit vne pièce de leur corps, ils ne seroient pas ancore, ce leur semble, asses satisfaits ni à demi saoules de leur peine; mais certes, ancore après qu'ils sont morts, ceus qui viennent après ne sont iamais si paresseus que le nom de ces mange-peuples ne soit noirci de l'encre de
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mille plumes, & leur réputation deschiree dans mille liures, & les os mesmes, par manière de dire, traines par la postérité, les punissans, ancore après leur mort, de leur meschante vie.
Aprenons donc quelque fois, aprenons à bien faire : leuons les yeulx vers le ciel, ou pour nostre honneur, ou pour l'amour mesmes de la vertu, ou certes, à parler à bon escient, pour l'amour & honneur de Dieu tout puissant, qui est asseuré te«;moin de nos faits & iuste iuge de nos fautes. De ma part, ie pense bien, & ne suis pas trompé, puis qu'il n'est rien si contraire à Dieu, tout libéral & débonnaire, que la tirannie, qu'il reserue là bas à part pour les tirans & leurs complices quelque peine particulière.
Article publié par M. Edme Champion sur la présente THÈSE dans la Reviic Bleue du aS mars 1907 et Lettre ouverte de m. Edme Champion a M. Armaingaud.
« MOXTAIG.XE ET LES HiGlEXOTS
En 1842, Sainte-Beuve écrivait : ■( On a tout dit sur Montaigne depuis plus de deux siècles qu'on en parle... Il est pourtant une chose qu'on n'a pas assez fait n ssortir. » Tout récemment, nous avons vu qu'il restait à dire beaucoup plus que Sainte-Beuve ne le pensait, et, aujourd'hui même, il paraît que tout n'est pas encore dit. Voici un argument de plus pour établir que Montaigne n'est pas, comme de nombreux critiques s'obstinent à le répéter, un sceptique mollement endormi sur de doux oreillers, un égoïste insoucieux des affaires publiques; qu'au contraire, son inertie affectée cache une humeur militante, une
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âme chaleureuse et passionnée: qu'il a fait retraite non par paresse ou indifférence, mais par probité, par dégoût de la barbarie et de la perfidie de ses contemporains.
M. le D"" Armaingaud montre la main de Montaigne en plusieurs endroits du discours De la Servitude volontaire, qui, jusqu'à présent, a toujours été sans conteste attribué tout entier à La Boétie '. Nous apprenons que ces pages « héroïques )\ que Michelet opposait aux Essais, « ce livre si froid, « évangile de l'indifférence, ont été écrites par Montaigne, et données par lui aux huguenots qui en furent les premiers éditeurs.
Cette thèse rencontre d'ardents adversaires; M. Armaingaud pouvait s'y attendre, mais il n'a pas dû prévoir l'explosion de mauvaise humeur à laquelle nous assistons.
On lui reproche d'avoir, d'une part, mal interprété le discours De la Servitude volonlaire; d'autre part, imputé à Montaigne des manœuvres déshonorantes. Si vraiment Montaigne avait livré aux huguenots un essai inoffensif transformé par lui en un pamphlet, il serait con^'aincu de sournoiserie, d'hypocrisie, de fourberie; sa conduite serait « tout simplement odieuse »; en accablant la mémoire de son ami « du poids d'insinuations tendancieuses que son manque de courage l'empêchait de porter », il aurait fait preuve de vilenie, de perfidie, « mis le mensonge au service de la lâcheté ». On prend la peine de nous rassurer en affirmant d'un ton très pathétique que Montaigne aimait trop La Boétie pour commettre une telle « infamie », et qu'il est affreusement calomnié 2.
Je ne vois pas que ISL Armaingaud ait rien dit qui puisse excuser une réplique si peu courtoise.